Je retiens parfois mon souffle quand je serre ma femme dans mes bras. Pas parce que l’amour me submerge. Mais parce que si j’inspire vraiment, j’ai peur de vomir.
Les voisins déposent des barquettes de soupe et des parts de gratin devant la porte. Ils chuchotent sur le palier comme si la maison était devenue une église. On me dit : « Marc, quel courage. » Les infirmières qui passent pour les soins à domicile me tapotent l’avant-bras : « Elle a de la chance de vous avoir. Vous êtes solide. » Je hoche la tête. Je souris. Je joue le rôle du mari exemplaire, celui qui tient sa promesse, « pour le meilleur et pour le pire ».
Et voici l’aveu que je n’arrive pas à faire au prêtre, ni à mes amis, ni à mes enfants : la femme de ma vie me provoque parfois une répulsion physique. Une réaction du ventre. Du corps. Et je me déteste pour ça, chaque jour.
Je m’appelle Marc Delmas. J’ai 58 ans. Ma femme s’appelle Claire. Elle est en train de mourir.
On devait être sur les routes, là, maintenant. On avait parlé d’un camping-car, de la côte atlantique, des petits ports où l’air sent le sel, des marchés le dimanche matin. On s’était promis « nos années à nous ». Pas des choses grandioses. Juste du temps. Des cafés pris sans se dépêcher. Des paysages. Des silences heureux.
À la place, notre chambre est devenue une chambre médicalisée. Un lit à barrières a pris la place de notre grand lit. La table de nuit n’est plus un endroit pour des livres et des lunettes : c’est un petit alignement de flacons, de compresses, de gants, de seringues et de lingettes. Les tiroirs sont remplis de listes. D’horaires. De noms de médicaments que je n’aurais jamais imaginé prononcer un jour.
Depuis deux ans, un cancer des os la ronge. Je ne dis pas « ronge » devant elle. Devant elle je dis : « On avance, un pas après l’autre. » Mais je le sens, je le vois : quelque chose en elle mange, s’acharne, ne lâche pas.
J’ai appris des gestes qu’aucun mari n’a envie d’apprendre. Je change sa poche de stomie. Je nettoie des plaies qui ne veulent plus cicatriser malgré toutes les précautions. Je la lave au gant, doucement, parce qu’elle n’a plus la force de se lever sans trembler. Je surveille sa respiration la nuit. Je vis à l’écoute du moindre changement, comme si ma vie entière s’était rétrécie à cette pièce.
Parfois, entre deux vagues de douleur, Claire me regarde avec une lucidité qui me coupe en deux. Ses yeux sont immenses dans ce visage devenu si fin. Elle était ronde et lumineuse, avant, avec des joues qui rosissaient quand elle riait. Aujourd’hui, il reste des angles, une peau pâle, des ombres. Et pourtant, c’est elle. C’est toujours elle.
« Tu es mon appui, Marc », murmure-t-elle. « Je suis encore là grâce à toi. »
Je réponds : « Je suis là. Je ne bouge pas. » Parce que c’est vrai. Et parce que j’ai besoin que ce soit vrai.
Il y a des choses que personne ne raconte. Personne ne te prévient.
Par exemple : l’odeur.
Au cinéma, on dirait que la fin est triste et belle. Une lumière douce, une musique, des mains qui se tiennent, puis une paix. Dans la vraie vie, ça sent. Ce n’est pas seulement l’odeur des produits que j’utilise pour nettoyer. Ce n’est pas seulement l’antiseptique. C’est autre chose. Quelque chose de sucré et de métallique, lourd, qui semble s’accrocher aux murs. L’odeur d’un corps qui s’épuise, d’une chimie qui se dérègle, d’une peau qui ne suit plus.
J’aère. Je lave. Je change les draps. Je frotte jusqu’à avoir les mains sèches et rouges. Et malgré tout, l’odeur revient. Elle imprègne les rideaux, le tapis, mes vêtements. J’ai parfois l’impression qu’elle s’est glissée dans mes pores.
Je prends des douches plus longues qu’avant. Je me savonne comme si je pouvais effacer quelque chose. Et même après, quand je me penche pour l’embrasser, je la retrouve. Cette odeur. Et mon corps se crispe, malgré moi.
Claire le sent. Bien sûr qu’elle le sent.
Malgré la morphine, malgré la fatigue, malgré tout ce que la maladie lui a pris, elle a encore un cœur. Elle veut encore être une femme. Pas seulement une patiente. Pas seulement un dossier.
Mardi dernier, la maison était silencieuse. Une soirée d’hiver, cette quiétude qui rend chaque bruit plus net. Claire a posé une main tremblante sur ma poitrine. Sa peau était sèche, fine, fragile, comme du papier.
« Viens », a-t-elle soufflé. « Allonge-toi un peu avec moi. Juste… juste là. Peau contre peau. »
Il y avait dans son regard quelque chose qui m’a bouleversé. Une faim. Pas une faim de nourriture. Une faim d’être rejointe. D’être regardée comme avant.
« Embrasse-moi », a-t-elle dit. « Embrasse-moi comme tu faisais. Comme si j’étais… comme si j’étais encore ta belle Claire. »
Dans ma tête, une voix hurlait : C’est ta femme. Tu l’aimes. Donne-lui ça. Maintenant. Ce n’est pas compliqué. Ce n’est pas un exploit. C’est un baiser.
Mais mon ventre a fait autre chose. Ma gorge s’est serrée. Mon souffle s’est bloqué. Et je me suis entendu penser quelque chose d’ignoble : si j’inspire, je vais avoir un haut-le-cœur.
Je la regardais, et je ne voyais pas seulement Claire. Je voyais les pansements, les tuyaux, la pâleur, les yeux jaunis par moments, l’épuisement qui se lit partout. Et je sentais cette odeur lourde, cette présence dans la pièce. Mon instinct n’était pas la tendresse. C’était le recul.
Alors j’ai menti.
Je me suis penché et je lui ai donné un petit baiser sur le front. Sec. Rapide. Un baiser « propre ». Puis j’ai reculé aussitôt, comme si la distance pouvait me protéger.
« Chérie, je ne peux pas », ai-je dit en arrangeant son oreiller, trop occupé à faire semblant de m’occuper d’elle pour ne pas être avec elle. « J’ai peur de te faire mal. Tu es si fragile… tes côtes… Je ne veux pas te blesser. C’est mieux si tu restes bien installée. »
J’ai utilisé sa fragilité comme bouclier pour cacher ma répulsion.
Claire n’a rien dit pendant un long moment. Elle m’a regardé sans ciller. Et puis une larme a coulé, lentement, seule, comme si même ça demandait un effort.
« Je te dégoûte », a-t-elle dit, tout bas.
« Non… Claire, non… »
Elle m’a coupé, sans colère. Sans drame. Avec une fatigue qui m’a fait plus mal que n’importe quel reproche.
« Ne me mens pas, Marc. Je le vois. Tu ne me regardes plus comme une femme. Tu me regardes comme… comme si j’étais déjà à moitié partie. »
J’ai voulu protester. J’ai voulu jurer. J’ai voulu lui donner les phrases qu’on donne pour réparer : tu es belle, je t’aime, tu es ma vie. Je les ai dites. Je les ai même pensées, en partie.
Mais elle savait. Elle savait à la façon dont je m’écarte. À la façon dont je respire différemment. À la façon dont je m’active à l’instant où elle demande de la tendresse. Elle savait parce qu’on ne cache pas ce genre de chose à quelqu’un qui te connaît depuis quarante ans.
J’ai vu quelque chose se fermer dans ses yeux. Pas la vie. Pas encore. Autre chose. Quelque chose de plus discret, de plus fragile : la dignité.
Et c’est là que, la nuit, je me réfugie dans la salle de bain.
Quand elle s’endort enfin, quand la maison retombe, je marche sur la pointe des pieds. Je ferme la porte. J’ouvre le robinet, pour couvrir les sons. Et je sanglote dans une serviette, comme un gamin. Je me regarde dans le miroir, le visage mouillé, honteux, et je murmure :
« Espèce de lâche. C’est ta femme. Embrasse-la. Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? »
Puis je retourne dans la chambre. J’ouvre la porte. L’odeur est là. Et mon corps remet la barrière en place, automatiquement, comme si j’avais un interrupteur : tenir. gérer. survivre.
Je l’aime plus que tout. Je l’aime pour son humour, pour sa façon de lever les yeux au ciel quand je m’obstine sur des détails. Je l’aime pour nos enfants, pour notre maison, pour nos dimanches, pour les souvenirs simples : elle qui danse dans la cuisine, elle qui me raconte une histoire en se démaquillant, elle qui s’endort contre moi en murmurant « bonne nuit ».
Et pourtant, la maladie a transformé notre intimité en terrain miné. Elle a mis de la peur et de la gêne là où il y avait un refuge.
Je vis avec une terreur sourde : qu’elle parte en croyant que je ne l’aime plus. Qu’elle parte en pensant qu’elle n’est plus désirable, plus touchable, plus “femme”. Alors que je l’aime. Je l’aime de toutes mes forces.
Mais je suis pris entre deux vérités qui se battent en moi.
La première : elle est la femme de ma vie.
La seconde : mon corps réagit parfois comme si la fin, avec son odeur, sa fatigue et sa dégradation, était une menace.
Et dans cet entre-deux, je suis incapable de faire ce qu’elle m’a demandé ce soir-là : un baiser vrai. Un baiser qui dise : je te veux encore. Je suis là avec toi, sans barrière.
Par moments, une pensée honteuse me traverse. Je ne souhaite pas qu’elle meure. Je ne souhaite pas qu’elle disparaisse. Mais je me surprends à compter les jours, parce que je rêve de la retrouver “d’avant” dans ma tête. De fermer les yeux et de revoir Claire en bonne santé, avec son parfum — cette vanille légère qu’elle mettait au creux du cou — et d’aimer sans que mon ventre se noue.
Je me déteste de le formuler ainsi. Mais c’est la vérité la plus sale : j’ai envie de pouvoir l’aimer au passé, parce que le passé ne sent rien. Le passé ne colle pas aux mains. Le passé ne me fait pas peur.
Je m’appelle Marc Delmas. Pour les autres, je suis l’homme solide, le mari modèle, le pilier.
Mais, dans l’intimité, je suis un homme qui retient son souffle pour ne pas trahir celle qu’il adore. Un homme qui donnerait n’importe quoi pour réussir, une fois, juste une fois, à la serrer contre lui en respirant normalement. À l’embrasser sans fuir. À lui rendre, ne serait-ce qu’une seconde, cette sensation simple et immense : être encore la femme de quelqu’un. Être encore aimée, pleinement, jusqu’au bout.
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