Depuis quarante-sept ans, un silence a failli nous voler l’essentiel

Depuis quarante-sept ans, elle m’appelait tous les soirs à vingt heures pile. Ce mardi-là, pour la première fois, le téléphone est resté muet.

J’étais déjà installée dans mon vieux fauteuil, un plaid sur les genoux, avec l’eau du thé encore chaude dans la cuisine. Dehors, une pluie fine collait aux vitres, et dans l’immeuble on n’entendait presque rien, à part l’ascenseur qui grinçait de temps en temps. J’ai regardé l’horloge. 20 h 03. Puis 20 h 07. Puis 20 h 11.

Madeleine n’était jamais en retard.

Jamais en avance non plus. Toujours à vingt heures précises. Trois sonneries, pas une de plus. Je décrochais et je disais la même chose, comme depuis des années :

— Alors, tu es encore vivante ?

Et elle riait toujours avant de répondre :

— Malheureusement oui. Et toi ?

Parfois on parlait dix minutes. Parfois deux seulement. De nos douleurs aux genoux, du pain devenu trop cher, du voisin du dessus qui marchait comme s’il portait des sabots, du temps qui n’était jamais comme il faut. Rien d’extraordinaire. Mais quand on vieillit, on finit par comprendre que ce ne sont pas les grandes choses qui nous tiennent debout. Ce sont les habitudes. Les voix familières. Le fait de savoir que quelqu’un pense encore à vous.

Madeleine et moi, on se connaissait depuis l’école primaire. On avait six ans quand on nous a mises côte à côte sur le même banc. Moi, j’avais peur de lire à voix haute. Elle, c’était les divisions qui lui faisaient peur. Alors on s’aidait. Plus tard, on s’est aidées pour bien d’autres choses. Les chagrins d’amour. Les enterrements. Les parents malades. Les maris fatigués. Les appartements trop silencieux.

On n’a jamais eu une vie facile, ni elle ni moi, mais on a fait comme tout le monde autour de nous. On a travaillé, compté, tenu bon. On ne se plaignait pas trop. Les enfants ont grandi, sont partis, ont appelé un peu, puis moins souvent. Les maris sont morts avant nous.

Et un jour, sans qu’on sache vraiment quand c’était arrivé, on s’est retrouvées vieilles, chacune dans son appartement, avec les mêmes boîtes de médicaments dans la cuisine et les mêmes soirées trop longues.

C’est là qu’on a commencé à s’appeler tous les jours.

— Comme ça, si l’une de nous tombe, l’autre le saura, avait dit Madeleine.

On avait ri. Mais ce n’était pas une vraie plaisanterie.

À 20 h 15, j’ai fini par prendre le téléphone et je l’ai appelée. Ça sonnait dans le vide. J’ai raccroché. J’ai attendu un peu. J’ai recommencé. Toujours rien.

J’ai senti cette vieille angoisse monter en moi, celle qui vient quand le silence dure trop longtemps.

Je me suis levée, j’ai enfilé mon gilet par-dessus ma chemise de nuit, puis mes chaussures. Mon manteau était encore accroché à l’entrée. Madeleine habitait à deux rues de chez moi depuis cinq ans. On disait souvent que c’était pratique, à notre âge. Ce soir-là, le chemin m’a paru interminable.

Devant sa porte, j’ai sonné. Pas de réponse.

J’ai frappé. D’abord doucement, puis plus fort. La porte d’en face s’est entrouverte. C’était Julien, le jeune du rez-de-chaussée. Une trentaine d’années peut-être, toujours poli, toujours pressé, avec l’air un peu fatigué de ceux qui courent toute la journée.

— Tout va bien ? m’a-t-il demandé.

— Non, ai-je répondu. Chez elle, ça répond toujours.

Il a compris tout de suite. Il n’a pas posé de questions inutiles. Madeleine lui avait donné un double des clés quelques mois plus tôt, au cas où, pour un colis ou un problème de serrure. À l’époque, j’avais trouvé ça exagéré. Ce soir-là, j’ai remercié le ciel qu’elle l’ait fait.

Quand il a ouvert la porte, tout était calme. La lumière de la cuisine était allumée. Dans le salon, la radio jouait tout bas. Et puis je l’ai entendue.

— Colette ?

Sa voix était si faible que j’en ai eu le souffle coupé.

Elle était assise par terre dans la cuisine, adossée au meuble bas, une main posée sur sa cuisse. Pas inconsciente, pas gravement blessée, mais toute petite. C’est étrange comme les gens paraissent soudain minuscules quand ils sont tombés et qu’ils sont seuls.

Je me suis agenouillée près d’elle.

— Mon Dieu, Madeleine…

Elle a essayé de sourire, mais elle avait les yeux pleins de larmes.

— Je voulais t’appeler.

Julien nous a aidées avec calme. Il a apporté une chaise, un coussin, un verre d’eau. Rien de brusque, rien de théâtral. Juste ce qu’il fallait. Quand Madeleine a enfin pu se rasseoir correctement, j’ai vu un bout de papier sur la table de la cuisine.

Il y avait écrit, en grosses lettres tremblées :

S’il m’arrive quelque chose, appeler Colette. C’est ma famille.

Je suis restée là, les yeux fixés sur cette phrase, incapable de dire quoi que ce soit.

Pas parce que ça me surprenait. Mais parce que c’était vrai.

À notre âge, on répète souvent qu’on ne veut déranger personne. On dit qu’on se débrouille. Qu’on va encore bien. Que les autres ont leur vie. Tout ça est vrai, sans doute. Mais il y a une autre vérité aussi : personne ne devrait rester allongé sur le carrelage froid d’une cuisine en espérant que quelqu’un remarque son absence.

Madeleine s’est essuyé les yeux du revers de la main.

— Le pire, ce n’était pas la douleur, m’a-t-elle dit doucement. Le pire, c’est que je pensais seulement à toi, qui attendais mon appel.

À ce moment-là, quelque chose a cédé en moi.

J’ai pris sa main. Cette vieille main chaude que je connaissais presque depuis toujours.

— On arrête maintenant, ai-je dit.

— On arrête quoi ?

— Cette comédie. Faire semblant qu’on doit tout porter seules.

Elle m’a regardée sans parler.

— Tu viens vivre chez moi. Ou moi chez toi. Peu importe. Mais je ne veux plus rester assise devant un téléphone pour savoir si tu es encore là.

Elle a d’abord ri, comme si je plaisantais. Puis elle s’est mise à pleurer. Puis à rire de nouveau, ce rire un peu cassé qu’ont les gens épuisés quand ils comprennent qu’ils n’ont plus besoin de faire semblant d’être forts.

Trois semaines plus tard, sa tasse était dans ma cuisine. Son gilet pendait près du mien. Elle trouvait ma télévision trop forte. Moi, je trouvais qu’elle salait trop la soupe. On se disputait pour savoir qui devait descendre la poubelle et qui avait laissé la fenêtre ouverte.

Autrement dit, c’était parfait.

Aujourd’hui, il est presque vingt heures pendant que je pense à tout ça. Le téléphone ne sonne plus. Il n’en a plus besoin.

À la place, j’entends ses pas dans le couloir. Puis Madeleine passe la tête par la porte de la cuisine et me demande, comme chaque soir :

— Tu me fais une tisane ?

Et à chaque fois, je pense la même chose :

Vieillir, ce n’est pas le pire.

Le pire, ça aurait été de vieillir sans la seule personne qui remarque encore quand on manque quelque part.

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