Un vieux cocker a été adopté un mardi, rendu le samedi avec ses médicaments… puis une vétérinaire retraitée a prononcé onze mots qui ont tout changé.
Le samedi matin, à 10 h 12, j’ai vu une voiture grise entrer dans la cour de notre refuge, à la périphérie de Clermont-Ferrand.
Avant même que le couple ouvre le coffre, j’ai compris.
C’était un retour.
Après treize ans dans ce métier, on reconnaît la posture des gens qui reviennent avec un animal qu’ils avaient pourtant promis de garder.
Les bras croisés.
Les yeux qui évitent les vôtres.
Les papiers déjà préparés.
Et cette manière de marcher trop vite vers l’accueil, comme si prolonger la conversation pouvait rendre la décision plus difficile.
Dans le coffre, il y avait une cage métallique.
À l’intérieur, allongé sur une couverture, se trouvait Marcel.
Un cocker couleur miel de treize ans.
Ils l’avaient adopté quatre jours plus tôt.
Exactement quatre-vingt-seize heures.
Je m’appelle Claire Morel. J’avais cinquante et un ans à l’époque et je dirigeais depuis treize ans un petit refuge indépendant pour animaux âgés et abandonnés dans le Puy-de-Dôme.
Marcel était arrivé chez nous deux semaines auparavant.
Sa maîtresse, Madeleine Perrin, soixante-dix-huit ans, ancienne institutrice dans un village près d’Issoire, venait d’être admise dans un établissement spécialisé après plusieurs petits accidents vasculaires qui avaient profondément affecté sa mémoire.
Son fils n’avait pas pu garder Marcel.
Quand il nous l’avait confié, il avait pleuré presque une heure dans notre bureau.
« Ma mère l’a adopté juste après la mort de mon père », m’avait-il expliqué. « Elle avait soixante-cinq ans. Il a dormi près d’elle pendant treize ans. Maintenant, elle demande où il est… et parfois elle oublie pourquoi personne ne le lui ramène. »
Marcel n’était pas un chien facile à placer.
Il avait deux cataractes.
Un peu d’arthrose aux hanches.
Une ancienne blessure à la patte arrière gauche qui lui donnait une démarche légèrement bancale.
Son cœur était fragile.
Ses reins commençaient à fatiguer.
Ses oreilles demandaient des soins réguliers.
Il prenait six médicaments par jour.
Notre vétérinaire, le docteur Élise Martin, estimait ses soins courants à environ 130 euros par mois.
Malgré tout cela, Marcel était un chien d’une douceur désarmante.
Il ne demandait presque rien.
Une main sur sa tête.
Un coussin chaud.
Quelqu’un dans la pièce.
Il avait surtout cette habitude de poser son front contre votre paume lorsqu’il avait confiance.
Nous avions publié une annonce très claire.
Chien senior. Soins médicaux multiples. Environ 130 euros mensuels. Recherche foyer calme, patient, conscient que la fin de vie fait partie de l’adoption.
Un couple d’une quarantaine d’années, Laurent et Sophie, était venu le rencontrer.
Ils avaient perdu récemment une petite chienne âgée.
Ils avaient une maison avec jardin dans une commune tranquille près de Riom.
Ils semblaient attentionnés.
Ils avaient posé les bonnes questions.
Nous leur avions expliqué chaque traitement.
Chaque risque.
Chaque dépense prévisible.
Ils avaient signé tous les documents.
Le mardi après-midi, Marcel était parti avec eux.
Il remuait doucement la queue.
Avant de monter dans leur voiture, il m’avait donné un petit coup de patte sur le poignet.
Le samedi, il était de retour.
Sophie posa sur mon comptoir un sac en papier contenant ses médicaments.
Laurent glissa vers moi le formulaire.
À la ligne « Motif du retour », il avait écrit :
Trop de problèmes médicaux. Dépenses plus importantes que prévu. Nous ne sommes pas prêts pour cela.
Marcel me regardait derrière les barreaux de la cage.
Ses oreilles étaient plaquées en arrière.
Il me reconnaissait.
Je me suis assise.
Puis j’ai demandé :
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Sophie a baissé les yeux.
« On l’a emmené chez notre vétérinaire dès mercredi. Il a proposé un examen complémentaire pour son cœur et ses reins. La consultation et les examens ont dépassé 400 euros. On ne s’attendait pas à ça. »
« Cet examen n’était pas mensuel », ai-je répondu doucement.
Elle a hoché la tête.
« Je sais. Mais il va décliner. On va s’attacher. Et peut-être qu’on va le perdre dans six mois. Je ne pense pas qu’on puisse supporter ça. »
Pendant toutes mes années au refuge, j’avais appris une règle importante.
On ne doit pas humilier les personnes qui ramènent un animal.
Parce que le retour, aussi douloureux soit-il, vaut toujours mieux que l’abandon au bord d’une route.
Alors j’ai respiré.
« Je ne vais pas vous faire la morale », ai-je dit. « Je veux seulement vous demander une dernière fois si vous êtes certains. »
Ils ont répondu oui.
J’ai signé.
Ils sont partis.
Je suis restée dix minutes derrière le comptoir, ma main posée contre la grille de Marcel.
Puis je l’ai conduit au box numéro 11.
Je me suis assise sur le sol à côté de lui.
Il m’a laissée poser une main sur son dos.
Mais il n’a pas remué la queue.
Le deuxième jour, Marcel a cessé de manger.
Nous avons changé ses croquettes.
Ajouté du poulet.
Un peu de fromage.
De la pâtée tiède.
Rien.
Il buvait encore.
Mais il tournait la tête devant la nourriture.
Le troisième jour, il s’est installé face au mur de son box.
Le quatrième, il bougeait à peine.
Le cinquième, Élise a tenté de lui donner un morceau de comté de son propre déjeuner.
Marcel l’a reniflé.
Puis il a posé la tête.
Le sixième jour, Élise m’a appelée dans son cabinet.
Elle avait le visage que je connaissais trop bien.
« Claire… il faut qu’on parle. »
Je me suis assise.
« Son cœur fatigue. Il a perdu presque un kilo. Il refuse même les aliments qu’il adore. Je crois qu’on doit envisager des soins de fin de vie. »
Je l’ai regardée.
« Tu veux dire qu’il va mourir ici. »
Elle a hésité.
« Je veux dire qu’il est peut-être en train de décider qu’il n’a plus de raison de continuer. »
Cette phrase m’a poursuivie toute la nuit.
Le lendemain matin, j’étais à l’accueil lorsqu’une femme âgée est entrée.
Petite.
Cheveux blancs très courts.
Lunettes rondes.
Un gilet gris anthracite.
Un thermos dans une main.
Un carnet de cuir dans l’autre.
Elle marchait avec une légère raideur du genou droit.
Elle s’est approchée de moi.
« Bonjour. Je m’appelle Jeanne Lemaire. J’ai soixante et onze ans. Je suis vétérinaire à la retraite. Un ancien confrère m’a transmis hier un message concernant un cocker de treize ans qui ne mange plus. Il s’appelle Marcel, c’est bien cela ? »
J’ai répondu oui.
« Je voudrais le voir. »
Nous sommes allées jusqu’au box 11.
Marcel était toujours tourné vers le mur.
Jeanne s’est agenouillée lentement.
Son genou lui faisait visiblement mal.
Elle n’a pourtant rien dit.
Elle s’est simplement assise sur le sol.
Pendant trois minutes, elle est restée silencieuse.
Puis Marcel a tourné la tête.
Ses yeux blanchis par la cataracte se sont posés sur elle.
Il l’a regardée.
Longtemps.
Puis il s’est retourné vers le mur.
Jeanne s’est relevée.
Elle s’est tournée vers moi.
Et elle a dit :
« Claire, je n’ai pas besoin qu’il vive longtemps. J’ai besoin qu’il soit aimé. »
Je me suis assise par terre.
Je n’avais même pas choisi de le faire.
Mes jambes ne me tenaient plus.
Je me suis mise à pleurer.
Jeanne s’est rassis à côté de moi.
Sans discours.
Sans grandes phrases.
Elle a juste posé sa main sur la mienne.
Quand j’ai enfin réussi à parler, je lui ai expliqué.
Six jours sans manger.
Le cœur.
Les reins.
La possibilité qu’il ne survive même pas au trajet vers une nouvelle maison.
Jeanne a ouvert son carnet.
« Laissez-moi vous dire ce que je peux lui offrir. »
Elle avait préparé une liste.
« Premièrement : je suis financièrement tranquille. La maison est payée. J’ai une retraite confortable. Les soins de Marcel ne seront pas un problème. »
Elle tourna une page.
« Deuxièmement : je suis vétérinaire. Je peux assurer ses médicaments, ses soins palliatifs, certains traitements à domicile et, lorsque le moment viendra, lui éviter un dernier déplacement stressant. »
Nouvelle page.
« Troisièmement : je suis veuve depuis huit ans. Je vis seule. J’ai du temps. Un jardin clôturé. Un panier chauffant. Un fauteuil trop grand pour moi. Et une place libre près de mon lit. »
Elle referma son carnet.
« S’il me donne deux semaines, je prendrai deux semaines. S’il me donne six mois, je prendrai six mois. S’il me donne deux ans, je prendrai deux ans. »
Puis elle répéta :
« Je n’ai pas besoin qu’il vive longtemps. J’ai besoin qu’il soit aimé. »
J’ai appelé Élise.
Quand elle est entrée dans notre petite salle de réunion et qu’elle a vu Jeanne, elle a laissé tomber le dossier de Marcel.
« Jeanne ? »
Jeanne a écarquillé les yeux.
« Élise ? »
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