Le chien s’arrêta.
Marcel leva brusquement les yeux.
— Tu te souviens de son nom ?
Élodie sourit tristement.
— Tante Claire mettait sa photo sur toutes les cartes de vœux.
Le logement du rez-de-chaussée avait deux petites marches à l’entrée.
Un bout de jardin fermé.
Pas d’escalier à monter quotidiennement.
Pas beaucoup de luxe.
Mais assez de place.
Il fallut installer une rampe plus large.
Des tapis antidérapants.
Une barrière devant l’escalier.
Le refuge établit un suivi précis.
Poids à surveiller.
Traitement pour l’arthrose.
Contrôle de l’œil.
Promenades courtes.
Analyses régulières.
Élodie accepta d’être la personne de relais en cas de problème.
Les Lemaire laissèrent le panier orthopédique qu’ils avaient acheté.
Ils offrirent aussi le harnais bleu.
Sans photo.
Sans demande de remerciement.
Le 6 mars, Soleil traversa le hall où, quelques jours auparavant, il avait refusé de monter dans leur voiture.
Cette fois, Marcel tenait la laisse.
Le vieux chariot gris était posé contre un mur.
Soleil s’en approcha.
Il renifla la poignée.
Le seau.
Puis le trousseau de clés suspendu au côté de Marcel.
Marcel ouvrit la porte extérieure.
Le chien le suivit.
Il ne se retourna pas.
À Firminy, la rampe bougea légèrement sous sa première patte.
Marcel l’arrêta.
La stabilisa.
Attendit.
Soleil renifla le bois.
Puis il monta lentement.
À l’intérieur, un panier orthopédique était posé près d’un radiateur.
La vieille serviette marron de Claire recouvrait un coin.
Soleil tourna deux fois autour du panier.
Puis il s’allongea.
Marcel s’assit par terre.
Il posa son trousseau de clés sur une petite table.
Pour la première fois depuis son arrivée au refuge, les clés s’arrêtèrent de bouger.
Et Soleil n’eut plus besoin de les suivre.
Les premières semaines ne furent pas parfaites.
Soleil eut des problèmes digestifs après un changement de nourriture.
Son poids baissa légèrement.
Les jours humides rendaient son arthrose plus douloureuse.
La première nuit où Marcel repartit travailler, le chien resta devant la porte.
Il attendit longtemps.
Élodie resta au rez-de-chaussée.
Finalement, Soleil retourna sur son panier.
Marcel rentra à 6 h 18.
Les clés touchèrent la serrure extérieure.
Soleil releva la tête.
Mais il ne courut plus de pièce en pièce.
Il attendit.
La porte s’ouvrit.
Marcel entra.
Et seulement à ce moment-là, Soleil se leva.
Le vieux chien venait d’apprendre quelque chose qu’il n’avait plus osé croire depuis des mois.
L’homme pouvait partir.
Et revenir.
Trente-deux jours après le début de l’accueil temporaire, Marcel signa les papiers définitifs.
Dans la case « adoptant », il écrivit son nom.
Marcel Morel.
Dans la case « nom de l’animal », il écrivit :
Dernier Soleil du Soir.
Et juste en dessous :
Soleil.
Marcel continua à travailler au refuge pendant encore un an.
Soleil ne l’accompagnait pas chaque nuit.
Ses hanches fatiguaient vite.
Et Marcel voulait surtout que le chien comprenne que le refuge n’était plus sa maison.
Chaque soir, lorsqu’il enfilait sa blouse grise, Soleil le suivait jusqu’à la porte.
Marcel s’asseyait près de lui.
— Je vais travailler.
Puis il posait la serviette de Claire sur le panier.
À son retour, les clés tintaient dans la serrure.
Soleil levait la tête.
Son œil droit suivait Marcel dans la pièce.
Son œil gauche restait voilé.
Mais il n’avait plus besoin de courir derrière le bruit.
L’été suivant, Soleil avait repris presque six kilos.
Il marchait toujours lentement.
Marcel aussi.
Une fois par semaine, pendant son jour de repos, ils retournaient au refuge.
Marcel apportait des serviettes propres.
Soleil se couchait près de la buanderie pendant qu’il pliait le linge.
Parfois, de futurs adoptants croisaient le vieux golden et demandaient :
— Celui-là cherche aussi une famille ?
Marcel souriait.
— Non.
Il regardait Soleil.
— Celui-là a déjà rempli ses papiers.
Les Lemaire, eux, finirent par adopter une vieille chienne noire de neuf ans.
Quelques mois plus tard, ils envoyèrent une photo.
Elle dormait dans le panier qu’ils avaient initialement acheté pour Soleil.
Personne n’avait remplacé personne.
Deux chiens avaient simplement trouvé deux foyers différents.
Un an après l’arrivée de Soleil, Sophie regarda une dernière fois l’ancien enregistrement.
2 h 13.
Marcel apparaissait dans le couloir.
La serviette marron sous le bras.
Soleil quittait le fond du box.
L’homme s’asseyait.
Le chien posait la tête sur ses genoux.
Cette fois, Sophie arrêta la vidéo avant que Marcel se relève.
Chez Élodie, Soleil continue encore parfois à suivre Marcel d’une pièce à l’autre.
Mais les pièces ont changé.
Dans l’une, il y a ses médicaments.
Dans une autre, son panier près du radiateur.
Sur une chaise repose encore la serviette de Claire.
Et aucune porte n’est fermée par une grille.
Marcel porte toujours le même trousseau de clés.
Seulement, Soleil n’attend plus de savoir derrière quelle porte l’homme va disparaître.
Désormais, chaque soir, les clés ferment leur porte.
Et chaque matin, elles ouvrent exactement la même.






