J’ai regardé ma tasse.
Ce matin-là, j’avais failli donner deux fois son traitement à Jean.
J’avais déjà oublié de manger la veille.
Et je ne dormais presque plus.
Chaque bruit me réveillait.
Chaque porte qui grinçait me faisait bondir.
Dans le salon, Jean dormait.
Le ronronnement d’un appareil médical emplissait la maison.
J’ai regardé la brochure.
« Est-ce que les chiens sont acceptés ? »
La femme a semblé surprise.
« Les chiens ? »
« Dans les établissements comme celui-là. »
Elle a hésité.
« Pas toujours. Il y a des questions de sécurité, d’allergies, de chutes… Certains organisent des visites avec des animaux quelques fois par mois. »
Quelques fois par mois.
Oscar avait dormi près de Jean chaque nuit pendant quatorze ans.
Il l’avait suivi pendant les travaux.
Pendant les repas.
Pendant les siestes.
Pendant les mauvaises périodes où Jean se réveillait persuadé que ses parents étaient encore vivants.
Le collier d’Oscar pendait désormais à un clou près de la porte.
J’avais gardé sa médaille autour de mon cou.
Je l’ai serrée entre mes doigts.
« Je ne sais pas si je peux mettre mon mari dans un endroit où la présence d’un chien serait considérée seulement comme un risque à gérer. »
La coordinatrice n’a pas protesté.
Elle a simplement répondu :
« Je comprends. Mais il faut aussi parler de vous. Jean est sorti seul à trois heures du matin. Il aurait pu mourir. »
« Je sais. »
« Et la prochaine fois ? »
Cette question m’a frappée parce que je n’avais aucune réponse.
Nos enfants ont rejoint la conversation en visioconférence.
Notre fille vit loin de nous.
Notre fils travaille à plusieurs heures de route.
Ils viennent quand ils peuvent.
Ils téléphonent.
Ils proposent de l’aide.
Mais la distance reste la distance.
« Maman », m’a dit ma fille, « on ne veut pas te forcer. On veut juste que tu regardes les possibilités. »
« Votre père est chez lui. »
« Oui. Mais toi aussi, tu dois pouvoir rester debout. »
J’ai serré les lèvres.
« Je suis encore debout. »
Mon fils m’a regardée longtemps.
« Pour combien de temps ? »
J’ai voulu me mettre en colère.
Au lieu de cela, mes yeux sont tombés sur mes mains.
Elles tremblaient.
Je leur ai alors parlé du carnet.
De la mission donnée à Oscar.
Des mots écrits cinq ans plus tôt.
Ma fille a pleuré.
Mon fils est resté silencieux.
Puis il m’a dit :
« C’est magnifique, maman. Mais Oscar n’est plus là. Et papa va avoir besoin de plus d’aide. Toi aussi. »
Je savais qu’il avait raison sur un point.
Oscar n’était plus là.
Personne ne se couchait devant la porte.
Personne ne suivait Jean s’il se levait.
Et surtout, personne ne pouvait me garantir que je me réveillerais la prochaine fois.
« Je vais visiter », ai-je finalement dit.
Ma fille a levé les yeux.
« Quoi ? »
« Un établissement. Un seul pour commencer. Je vais parler avec les équipes. Je vais regarder comment les gens vivent. Et après, je réfléchirai. »
La coordinatrice a hoché la tête.
« C’est tout ce que je vous demande. »
Après leur départ, je suis restée longtemps assise sur les marches devant la maison.
J’avais le collier d’Oscar entre les mains.
Au loin, une vache appelait son petit.
Le vent descendait des collines.
Et j’ai compris une vérité que personne ne m’avait jamais dite avant que la maladie entre dans notre maison.
On peut aimer quelqu’un de toute son âme et ne pas pouvoir réparer ce qui lui arrive.
On peut donner tout ce qu’on possède et avoir encore l’impression de ne pas en faire assez.
Et parfois, aucune option n’est douce.
Si je garde Jean ici, je perds du sommeil.
De l’énergie.
Une partie de moi-même.
Si un jour je choisis un établissement adapté, je perdrai peut-être le bruit de sa respiration dans la pièce voisine.
Je perdrai les rares matins où il ouvre les yeux et m’appelle encore « Lisette », comme lorsqu’il avait vingt-cinq ans.
Il n’existe pas toujours une décision parfaite.
Quelques jours plus tard, j’ai quand même visité un établissement situé à une trentaine de kilomètres.
Je m’attendais à détester l’endroit.
C’était plus simple ainsi.
Je voulais pouvoir rentrer chez moi en disant :
Vous voyez ?
Je savais que ce n’était pas pour nous.
Mais une aide-soignante m’a accueillie sans discours préparé.
Elle connaissait le prénom des résidents.
Dans un salon, un homme pliait et dépliait le même torchon depuis plusieurs minutes.
Personne ne lui disait d’arrêter.
Une femme répétait qu’elle devait aller chercher ses enfants à l’école.
L’aide-soignante s’est assise près d’elle.
Elle n’a pas répondu :
« Vos enfants ont cinquante ans. »
Elle lui a simplement demandé :
« Comment s’appellent-ils ? »
La femme a souri.
Et elle a parlé pendant dix minutes.
J’ai senti quelque chose se fissurer dans mes certitudes.
Au bout du couloir, une petite cour donnait sur quelques arbres.
J’ai imaginé Jean là.
Je l’ai détestée, cette image.
Puis je me suis demandé pourquoi.
Parce qu’elle était mauvaise ?
Ou parce qu’elle était possible ?
En rentrant, j’ai trouvé Jean assis devant la fenêtre.
Il tenait le vieux gant de travail qu’il avait porté pendant vingt ans.
Il l’avait probablement trouvé dans un tiroir.
« On doit rentrer les bêtes », m’a-t-il dit.
Nous n’avions plus de troupeau depuis trois ans.
Je me suis assise.
« C’est fait. »
« Toutes ? »
« Toutes. »
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






