La suite, je croyais qu’elle commencerait par une bonne nouvelle.
En réalité, elle a commencé par un message du refuge qui m’a coupé les jambes.
« Une famille veut rencontrer Soline et Maëlie. Ensemble. »
J’ai relu la phrase plusieurs fois.
Ensemble.
Ce mot aurait dû me rassurer.
Il aurait dû me faire sourire, même.
Pendant huit mois, j’avais répété à tout le monde que je n’étais que leur famille d’accueil.
Pas leur vraie maison.
Pas leur fin d’histoire.
Juste un passage plus long que prévu.
Alors, quand le refuge m’a écrit qu’un couple près de Saumur cherchait deux chattes calmes, déjà liées, pas trop jeunes, pas trop parfaites, j’ai compris tout de suite.
C’était peut-être leur chance.
Une maison plus grande.
Un petit jardin sécurisé.
Des horaires tranquilles.
Deux personnes à la retraite, présentes presque toute la journée.
Tout ce que je ne pouvais pas leur offrir.
Moi, j’avais mon deux-pièces près d’Angers.
Mon canapé un peu affaissé.
Ma cuisine trop étroite.
Mes fins de mois serrées.
Et mes épaules encore lourdes, même quand je faisais semblant d’aller mieux.
J’ai posé mon téléphone sur la table.
Soline dormait dans le panier près du radiateur.
Maëlie était collée à elle, la tête enfouie contre son ventre.
Elles faisaient ça souvent.
Comme si dormir séparées risquait encore de réveiller quelque chose.
Je suis restée debout devant elles, avec cette drôle de honte dans la poitrine.
Parce qu’une partie de moi voulait répondre non.
Tout de suite.
Sans réfléchir.
Non, elles ne partent pas.
Non, personne ne les emmène.
Non, je ne veux pas rentrer le soir et trouver le bout de mon lit vide.
Mais une autre partie de moi murmurait que l’amour, parfois, c’est ne pas garder pour soi.
Même quand ça fait mal.
J’ai rappelé le refuge.
La femme qui m’a répondu connaissait déjà mon silence.
Elle a parlé doucement.
« On ne vous force à rien. Mais ils ont l’air vraiment bien. Et ils veulent les deux. C’est rare, vous savez. »
Oui.
Je savais.
Les gens aiment les animaux faciles.
Les jeunes.
Les beaux.
Ceux qui entrent dans une vie sans la déranger.
Soline et Maëlie, elles, venaient avec leur histoire.
Avec leurs peurs.
Avec leurs petits gestes étranges.
Avec cette façon de se chercher si l’une disparaissait plus de trois minutes.
J’ai accepté une rencontre.
Rien qu’une rencontre.
Le samedi suivant, j’ai sorti les caisses de transport du placard.
Je l’ai fait en silence.
Mais Maëlie l’a vu.
Bien sûr qu’elle l’a vu.
Elle s’est arrêtée au milieu du couloir.
Son corps est devenu tout petit.
Soline, elle, s’est levée lentement.
Elle n’a pas couru.
Elle n’a pas feulé.
Elle s’est simplement placée entre Maëlie et les caisses.
Exactement comme la première fois.
Mon cœur a fait un bruit sourd dans ma poitrine.
J’ai failli tout annuler.
J’avais déjà le téléphone dans la main.
Puis je me suis assise par terre.
« Je ne vous sépare pas », j’ai dit.
Ma voix tremblait.
« Je vous le promets. »
Soline m’a regardée.
Maëlie n’a pas bougé.
Je ne sais pas si les animaux comprennent les mots.
Mais je sais qu’ils comprennent quand une peur ancienne revient dans la pièce.
J’ai mis une couverture dans chaque caisse.
Puis j’ai approché les caisses l’une contre l’autre, les portes ouvertes.
J’ai attendu.
Longtemps.
Elles ont fini par entrer.
Pas parce qu’elles avaient confiance dans les caisses.
Parce qu’elles avaient confiance l’une dans l’autre.
Le trajet jusqu’à Saumur m’a paru interminable.
Elles ne miaulaient presque pas.
C’était pire.
Le silence avait le poids de la résignation.
Dans la voiture, je leur parlais comme une idiote.
Je racontais tout.
Les arbres au bord de la route.
Le sac de croquettes oublié sur le siège arrière.
Le fait que je n’avais pas assez dormi.
Je disais n’importe quoi, juste pour qu’elles entendent ma voix.
La maison du couple était simple.
Pas une grande maison de carte postale.
Une maison propre, ancienne, avec des volets bleu pâle et des pots de fleurs un peu fatigués près de l’entrée.
La femme nous a accueillies avec un gilet en laine et des chaussons.
L’homme est resté un peu en retrait, comme s’il ne voulait pas effrayer les chattes.
J’ai apprécié ça.
Les gens qui aiment vraiment les animaux ne se jettent pas sur eux pour prouver qu’ils sont gentils.
Ils leur laissent la place d’avoir peur.
On a ouvert les caisses dans le salon.
Soline est sortie la première.
Elle a fait deux pas.
Puis elle s’est retournée vers Maëlie.
Maëlie n’est pas sortie.
Elle est restée au fond, tassée sur elle-même, les yeux grands ouverts.
La femme s’est agenouillée à distance.
« Bonjour, ma belle », a-t-elle murmuré.
Sa voix était douce.
Tout était doux.
Le tapis.
La lumière.
La pièce.
Même l’homme, qui a posé sa tasse sur la table sans bruit.
Je voulais que ça marche.
Vraiment.
Je voulais être assez grande pour accepter que leur bonheur puisse être ailleurs.
Soline a reniflé le pied du canapé.
Puis elle a fait le tour de la table basse.
Maëlie n’avait toujours pas bougé.
Alors Soline est revenue.
Elle s’est assise devant la caisse.
Elle a regardé sa sœur.
Puis elle a regardé la porte.
Puis elle m’a regardée.
Et là, j’ai compris quelque chose qui m’a fait mal.
Elle ne demandait pas où elle était.
Elle demandait si j’allais repartir sans elles.
J’ai senti mes yeux brûler.
La femme l’a vu.
Elle n’a rien dit pendant quelques secondes.
Puis elle s’est relevée lentement.
« Vous les avez depuis longtemps ? »
« Huit mois », j’ai répondu.
Ma voix était trop basse.
« Au départ, c’était provisoire. »
Elle a eu un petit sourire triste.
« Beaucoup de choses importantes commencent comme ça. »
L’homme a regardé Maëlie, toujours au fond de la caisse.
Puis il a regardé Soline, plantée devant elle comme un petit barrage.
« Elles vous cherchent », a-t-il dit simplement.
Je n’ai pas répondu.
Parce que répondre, c’était ouvrir la porte à ce que je savais déjà.
On a attendu encore.
Vingt minutes.
Peut-être trente.
Soline a accepté de boire un peu d’eau.
Maëlie a posé une patte dehors, puis l’a rentrée aussitôt.
À chaque fois que je bougeais, les deux levaient la tête.
Pas vers les autres.
Vers moi.
La femme m’a proposé un café.
Je l’ai refusé.
J’avais peur que si je restais assise trop longtemps, je me force à faire ce qui paraissait raisonnable.
Et je commençais à en avoir assez de cette phrase.
Être raisonnable.
On me l’avait dite pour le travail.
Pour l’argent.
Pour les choses qu’on garde.
Pour les choses qu’on abandonne.
Comme si le cœur était toujours l’endroit le moins sérieux d’une vie.
La femme s’est assise en face de moi.
Elle a gardé les mains autour de sa tasse.
« Je vais vous dire quelque chose », a-t-elle dit. « Nous aurions été heureux de les prendre. Mais je crois qu’elles ne sont plus en accueil chez vous. »
J’ai baissé les yeux.
Elle a continué.
« Je crois qu’elles sont chez elles. »
Ces mots-là, je ne les ai pas reçus comme une phrase.
Je les ai reçus comme une permission.
Une permission que je n’avais jamais osé me donner.
Chez elles.
Dans mon appartement trop petit.
Sur mon vieux plaid.
Au bout de mon lit.
Dans ma cuisine où je pleurais parfois en silence en préparant leur pâtée.
Chez elles.
Avec moi.
L’homme a ajouté, presque gêné :
« Il y a au refuge deux vieux chats qui ne sont pas frères, mais qui ne se quittent plus depuis leur arrivée. On pourrait peut-être les rencontrer. »
La femme a hoché la tête.
« Oui. Peut-être que c’est eux qui nous attendent. »
Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a achevée.
Peut-être parce qu’elle ne cherchait pas à posséder.
Elle cherchait à accueillir.
Ce jour-là, je suis repartie avec Soline et Maëlie.
Dans la voiture, elles ont miaulé une seule fois.
Toutes les deux en même temps.
Un petit son rauque, fatigué, presque vexé.
Comme si elles me disaient que cette sortie avait été une très mauvaise idée.
J’ai ri.
Puis j’ai pleuré.
Puis j’ai ri encore.
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