Tout le monde pleure le « bon Jean-Marc » et m’apporte des quiches lorraines, mais moi, je n’ai jamais été aussi heureuse de dormir en diagonale dans mon lit.
Je m’appelle Isabelle, j’ai 62 ans. Il y a quatre semaines, une crise cardiaque a emporté mon mari, Jean-Marc. Hier, c’était la cérémonie. L’église du village était pleine à craquer.
Le maire a pris la parole : « Un citoyen exemplaire, un homme de devoir. » Ses partenaires de belote ont hoché la tête : « Un bon vivant, toujours le mot pour rire au bistro. » Ma voisine, Solange, m’a serré la main avec des yeux humides : « Vous formiez un couple si distingué, Isabelle. Toujours bras dessus, bras dessous au marché le dimanche. Comment vas-tu faire sans lui ? »
J’étais assise au premier rang, cachée derrière mes lunettes noires. Tout le monde pensait que je pleurais toutes les larmes de mon corps. En réalité, je pensais juste : C’est enfin fini.
Mon secret inavouable, celui que je ne dirais même pas à un prêtre, c’est que la mort de mon mari a été ma libération conditionnelle. Jean-Marc ne me battait pas. Il ne buvait pas, à part son verre de Bordeaux au dîner. Il ramenait un bon salaire.
Pour la société, c’était le mari idéal, le « gendre parfait ». Mais à la maison, Jean-Marc était un trou noir qui aspirait toute ma joie de vivre. C’était le roi de la petite phrase assassine, dite avec un sourire en coin.
« Tu mets cette robe ? C’est… audacieux pour ton âge. » « Le rôti est un peu sec, ma chérie. Mais ce n’est pas grave, je sais que tu fais de ton mieux, la cuisine n’a jamais été ton fort. » « Tu vas voir tes copines ? Pour caqueter comme des pies ? Vas-y, amuse-toi. Moi, je reste ici à m’instruire devant un documentaire. »
Pendant trente ans, j’ai marché sur des œufs. J’ai censuré mes mots, mes goûts, mes envies, pour ne pas froisser son ego, pour éviter qu’il ne me « fasse la tête » pendant des jours. Son silence était une punition, un mépris glacial.
Maintenant qu’il n’est plus là, la maison baigne dans un silence que mes enfants trouvent « triste ». Ils m’appellent tous les soirs, inquiets. Mais pour moi, ce silence est une symphonie.
Personne pour soupirer bruyamment si je regarde une comédie romantique au lieu des actualités. Personne pour éplucher le ticket de caisse du supermarché en me demandant pourquoi j’ai pris le beurre de marque au lieu du premier prix. Personne pour me faire sentir bête, inculte, petite.
Ce matin, Solange a sonné à la porte. Elle m’a apporté une tarte aux pommes. « Ma pauvre Isabelle », a-t-elle soupiré en posant le plat sur la table couverte de cartes de condoléances. « Tu dois te sentir si perdue. Jean-Marc gérait tout, c’était le pilier de la maison. »
Elle ne savait pas que « gérer tout » signifiait que je n’avais même pas le droit de toucher au thermostat. Jean-Marc avait une obsession pour les économies d’énergie. « Le chauffage, c’est 19 degrés, pas plus. Mets un pull, on ne chauffe pas les rues. » J’ai passé trente hivers à grelotter dans mon propre salon.
Dès que Solange est partie, j’ai fait une chose interdite. Je suis allée vers le radiateur. J’ai tourné la vanne. Pas sur 3. Pas sur 4. Je l’ai mise sur 5. À fond.
Puis, j’ai débouché une bouteille de Côte-du-Rhône. Il était 11 heures du matin. Et alors ?
J’ai allumé la radio, je suis tombée sur « Laissez-moi danser » de Dalida – le genre de musique que Jean-Marc qualifiait de « vulgaire » – et j’ai commencé à danser au milieu du salon. J’ai mangé la tarte de Solange avec les doigts, debout, en mettant des miettes partout sur le tapis persan. Jean-Marc aurait fait une attaque. « On se tient bien ! », aurait-il hurlé.
Dans mon élan, j’ai heurté du coude le vase en porcelaine de Limoges qui trônait sur la commode. Cadeau de sa mère. Il a vacillé. Crac. Il s’est brisé en mille morceaux sur le parquet.
Mon sang s’est glacé. Je me suis figée, les épaules rentrées, attendant la foudre. Imbécile ! Tu es maladroite comme ce n’est pas permis ! J’ai retenu mon souffle.
Mais il n’y a rien eu. Juste la voix de Dalida. Et la douce chaleur du radiateur qui commençait à envahir la pièce.
J’ai regardé les débris et j’ai éclaté de rire. Un rire nerveux qui s’est vite transformé en larmes. Je me suis laissée glisser contre le mur, assise par terre au milieu des morceaux de ce vase que j’avais toujours trouvé hideux.
Est-ce que je me sens coupable ?
Terriblement. Il y a cette petite voix française, bourgeoise, catholique, qui me dit qu’une veuve doit être digne dans la douleur. Qu’elle ne doit pas se sentir bien quand son mari est sous terre. Je me demande si je suis un monstre sans cœur.
Mais soyons honnêtes : je ne suis pas heureuse qu’il soit mort. Je suis heureuse d’être enfin vivante. C’est moi qui étais morte, à côté de lui sur le canapé. J’étais une ombre, une figuration dans sa vie parfaite. Aujourd’hui, je redécouvre qui est Isabelle.
Je me suis relevée. J’ai pris la pelle et la balayette. J’ai jeté les morceaux du vase à la poubelle. Sans essayer de les recoller.
Demain, peut-être que le chagrin viendra. Peut-être que je me sentirai seule quand il faudra remplir la déclaration d’impôts. Mais pas ce soir. Ce soir, je suis Isabelle. J’ai 62 ans. Je porte du noir pour ne pas choquer le village, mais à l’intérieur, c’est le 14 juillet.
J’ai levé mon verre vers la photo de Jean-Marc sur le buffet. « Santé, Jean-Marc », ai-je murmuré. « Repose en paix. Parce que moi, je vais enfin vivre en paix. »
Et j’ai remonté le son de la radio.
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