Abandonné sur une aire d’autoroute, Gaston a découvert qu’aimer, c’est aussi savoir revenir

Moi aussi, j’avais essayé de devenir assez sage pour que Julien reste.

Sophie avait peut-être essayé de devenir assez forte pour la même raison.

Nous étions deux êtres qui avaient longtemps cru qu’il fallait mériter le droit de ne pas être abandonné.

Après son malaise, certaines choses ont changé.

Pas de façon spectaculaire.

Notre maison est restée petite.

La peinture du couloir avait toujours une marque près de l’interrupteur.

Le portail grinçait encore.

Sophie comptait toujours ses dépenses avant d’acheter quelque chose.

Mais elle a commencé à rentrer un peu plus tôt certains soirs.

Elle s’asseyait davantage dans le jardin avec moi.

Elle téléphonait à Claire quand elle était trop fatiguée pour tout faire seule.

Et surtout, elle a cessé de s’excuser chaque fois qu’elle avait besoin de repos.

Moi aussi, j’ai continué à changer.

Un jour, Sophie a fermé la porte de la buanderie.

J’étais dans le couloir.

J’ai entendu le clic.

Mon corps s’est tendu.

Pendant une seconde, j’ai vu l’ancienne pièce.

Le panier de linge.

La machine.

Le mur froid contre lequel je me faisais petit.

Puis Sophie a rouvert la porte.

Elle n’avait même pas remarqué mon inquiétude.

Je me suis avancé.

J’ai reniflé l’intérieur.

Puis je suis entré seul.

Sophie m’a regardé.

Je suis ressorti.

Puis je suis rentré à nouveau.

Rien ne s’est passé.

Pas de cris.

Pas de porte verrouillée.

Pas de punition.

J’ai pris une chaussette tombée du panier et je l’ai emportée dans le salon.

Sophie a éclaté de rire.

Je me suis arrêté.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu quelqu’un rire parce que j’avais volé une chaussette.

Elle s’est assise au bord du canapé.

« Ça, c’est du vieux Gaston, hein ? »

Je ne savais pas qui était le vieux Gaston.

Peut-être le chiot que j’avais été.

Celui qui courait dans l’appartement avec des chaussettes.

Celui qui n’avait pas encore appris à se cacher derrière une machine à laver.

J’ai posé la chaussette sur ses genoux.

Elle m’a gratté derrière les oreilles.

Et pendant quelques minutes, j’ai retrouvé ce chien-là.

Quelques mois plus tard, Sophie m’a emmené en voiture pour une promenade plus longue.

J’aimais désormais la voiture.

Mais seulement quand je pouvais voir Sophie.

Elle parlait souvent pendant qu’elle conduisait.

« Aujourd’hui, on va voir un endroit. »

Je regardais le paysage défiler.

Puis quelque chose dans l’air a changé.

Une odeur.

Un bruit.

Je me suis levé.

La voiture a ralenti.

J’ai vu des tables en bois.

Des poubelles.

Un morceau d’herbe.

Un parking.

Je connaissais cet endroit.

Mon corps l’a reconnu avant ma tête.

J’ai commencé à trembler.

Sophie s’est garée.

L’aire d’autoroute.

La même.

Je me suis tassé sur la banquette.

Je ne voulais pas descendre.

Sophie a ouvert sa portière.

Puis elle a attendu.

Elle n’a pas ouvert la mienne.

Elle n’a pas dit « descends ».

Elle n’a rien ordonné.

Elle est restée assise.

Au bout de quelques minutes, elle a murmuré :

« On peut repartir si tu veux. »

Je ne connaissais pas tous les mots.

Mais je connaissais sa voix.

Je me suis approché lentement.

Elle a ouvert ma portière.

Je suis resté à l’intérieur.

Elle s’est assise sur le bord du siège.

J’ai regardé le vieux banc.

Pendant six jours, cet endroit avait été tout mon monde.

J’avais cru que ma fidélité ramènerait Julien.

J’avais cru que bouger serait une faute.

J’avais cru que partir avec quelqu’un d’autre ferait de moi un mauvais chien.

J’ai regardé Sophie.

Puis j’ai sauté de la voiture.

Mes pattes tremblaient.

Nous avons marché jusqu’au banc.

Il avait changé.

Ou peut-être était-ce moi.

Sophie s’est assise.

Je suis resté debout devant elle.

Elle a sorti quelque chose de son sac.

Ma vieille couverture marron.

Je pensais qu’elle était restée à la maison.

Sophie l’a posée sur le banc.

Mon ventre s’est noué.

Puis elle a sorti une deuxième couverture.

Neuve.

Plus douce.

Elle l’a posée à côté.

« Celle-là, on la laisse ici », a-t-elle dit en touchant l’ancienne.

Elle a ensuite pris la nouvelle.

« Et celle-là rentre avec nous. »

Je suis resté immobile.

Sophie n’essayait pas d’effacer ce qui s’était passé.

Elle ne pouvait pas.

Personne ne pouvait.

Mais elle me montrait que tout ce qui commence dans un endroit ne doit pas forcément y finir.

J’ai reniflé l’ancienne couverture.

Elle ne sentait presque plus Julien.

Elle sentait notre maison.

Le savon de Sophie.

Un peu mon panier.

Un peu le coffre de la voiture.

J’ai posé le museau dessus.

Puis je me suis détourné.

Nous avons marché jusqu’à la voiture.

À mi-chemin, je me suis retourné une dernière fois.

La couverture marron était toujours sur le banc.

Pendant des mois, elle avait été le dernier morceau de mon ancienne vie.

Je pensais que si je la perdais, je perdrais tout ce que j’avais été.

Mais ce jour-là, j’ai compris quelque chose.

Les souvenirs ne vivent pas dans une couverture.

Ils vivent quelque part en nous.

Et nous pouvons continuer à avancer même quand nous les emportons.

Je suis monté dans la voiture avant que Sophie me le demande.

Elle a ri.

« Alors, on rentre ? »

Je me suis couché sur la nouvelle couverture.

La voiture a quitté l’aire.

Je n’ai pas regardé derrière.

Aujourd’hui, cela fait plus de deux ans que je vis avec Sophie.

Ma médaille est rayée.

Mon panier s’est affaissé au milieu.

Il y a des poils sur le canapé malgré tous les efforts de Sophie.

La porte de la buanderie peut rester fermée sans que mon cœur s’emballe.

Et quand un sac apparaît dans l’entrée, il m’arrive même de déposer ma balle dessus.

Parce que j’ai compris qu’un départ peut aussi être suivi d’un retour.

Claire vient souvent boire du café.

Elle dit que je suis devenu « le maître de la maison ».

Je ne sais pas ce que cela signifie.

Mais j’ai remarqué qu’elle me donne parfois un petit morceau de biscuit quand Sophie regarde ailleurs.

Sophie va bien.

Elle travaille toujours.

Elle est encore fatiguée certains soirs.

Moi aussi, je vieillis.

Je cours moins vite.

Je préfère les petites promenades.

Mais chaque matin, notre rituel reste le même.

Sophie met ses chaussures.

Elle prend ses clés.

Je reste dans mon panier.

La plupart du temps, je ne me lève même plus.

Elle s’accroupit près de moi.

Sa main se pose sur ma tête.

« Je reviens, Gaston. »

Puis la porte se ferme.

Et je dors.

Voilà peut-être ce que signifie vraiment se sentir chez soi.

Ce n’est pas savoir que personne ne partira jamais.

Les gens doivent travailler.

Ils doivent sortir.

Parfois, ils tombent malades.

Parfois, la vie les éloigne pendant quelques heures ou quelques jours.

Se sentir chez soi, c’est apprendre qu’une porte fermée n’est pas forcément un abandon.

C’est savoir qu’on peut fermer les yeux sans surveiller constamment l’entrée.

C’est comprendre que quelqu’un peut partir sans cesser de vous aimer.

Autrefois, j’ai attendu six jours sur une aire d’autoroute parce que je pensais que l’amour consistait à rester exactement là où l’on vous avait laissé.

Aujourd’hui, je sais que ce n’était pas de l’amour.

C’était de l’espoir mélangé à de la peur.

L’amour ressemble davantage à Sophie.

À une gamelle posée doucement sans forcer.

À une main retirée quand on montre les dents.

À une porte rouverte.

À une voix dans un téléphone quand la personne ne peut pas rentrer.

À une promesse répétée assez souvent pour qu’un chien blessé finisse par la croire.

Et surtout, l’amour ne demande pas à quelqu’un de devenir parfait pour mériter qu’on reste.

Sophie ne m’a jamais demandé d’être le meilleur chien.

Elle m’a seulement laissé le temps de comprendre que j’étais déjà son chien.

Et moi, je n’ai jamais eu besoin qu’elle soit riche, qu’elle possède une grande maison ou un immense jardin.

J’avais seulement besoin de ce qu’elle m’avait promis le jour où elle avait rangé son sac de voyage.

Quelqu’un qui reste.

Ou, quand il doit partir…

quelqu’un qui revient.

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