ELLE A ATTENDU SES PARENTS PENDANT 28 JOURS… ILS NE SONT JAMAIS REVENUS, ALORS 40 GÉANTS ONT PRIS LE RELAIS.
Jean-Pierre a poussé la porte de la chambre 14 en pensant trouver les toilettes des visiteurs.
Il cherchait juste un endroit pour se passer de l’eau sur le visage après avoir vu son vieux pote Dédé dépérir dans l’aile voisine.
Il ne s’attendait pas à trouver l’enfer.
Pas un enfer de flammes.
Un enfer froid. Clinique. Silencieux.
Dans ce lit trop grand, aux draps trop blancs, il y avait une chose minuscule.
Une petite fille.
Chauve.
Grise.
Branchée de partout.
Elle ne dormait pas.
Elle fixait la porte avec une intensité qui a glacé les 130 kilos de muscles de l’ancien pilier de rugby.
Jean-Pierre, qu’on surnommait « Le Roc » sur les terrains du Sud-Ouest, a senti ses jambes flageoler.
— T’es perdu, Monsieur ? a-t-elle demandé.
Sa voix n’était qu’un sifflement. Comme si le cancer avait déjà grignoté ses cordes vocales.
Jean-Pierre a passé une main énorme sur son crâne rasé, gêné.
— Ouais, ma grande. Je crois que je me suis trompé de vestiaire.
Il allait reculer. S’excuser. Fuir cette vision insupportable d’une enfant qui s’éteint.
Mais elle a posé une question qui l’a cloué au sol.
Une question qui allait changer sa vie et celle de quarante autres brutes au cœur tendre.
— Tu as vu mes parents dans le couloir ?
Jean-Pierre a froncé les sourcils.
— Je ne sais pas à quoi ils ressemblent, petite.
— Ils sont partis chercher à manger, a-t-elle chuchoté. Ils ont dit « on revient tout de suite ».
Elle a marqué une pause. Une larme a coulé le long de sa joue creuse.
— C’était il y a vingt-huit jours.
Le cœur de Jean-Pierre a raté un battement.
Vingt-huit jours ?
Il est sorti de la chambre comme une furie, manquant d’arracher la poignée.
Il a foncé au poste des infirmières.
Il a trouvé Sophie, l’infirmière-chef, le visage marqué par la fatigue.
— C’est quoi ce bordel dans la 14 ? a-t-il grondé, sa voix de basse faisant vibrer le comptoir. La gamine attend ses parents.
Sophie a baissé les yeux. Elle a posé son stylo.
Elle a pris une grande inspiration, comme si elle s’apprêtait à annoncer la fin du monde.
— Ils ne reviendront pas, Monsieur.
— Comment ça, ils ne reviendront pas ? C’est sa famille !
Sophie a contourné le comptoir pour l’éloigner des oreilles indiscrètes.
— Ils ont signé une décharge. Abandon de soins palliatifs à la charge de l’État.
Jean-Pierre a cru qu’il allait vomir.
— Pourquoi ?
— Ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas supporter de la voir… se dégrader. Ils ont dit que c’était trop dur pour eux. Qu’ils préféraient garder le souvenir d’elle « avant ».
Le colosse a serré les poings si fort que ses articulations ont craqué comme du bois sec.
Trop dur pour eux ?
Et pour elle ?
Pour cette gamine de 8 ans qui agonise en regardant la porte toutes les cinq minutes ?
— Elle s’appelle Léa, a continué Sophie, la voix tremblante. Les médecins lui donnent trois mois. Peut-être moins. Le cancer est partout.
— Et elle est toute seule ?
— On fait ce qu’on peut. Mais on a trente patients dans le service. On ne peut pas rester tenir sa main 24h/24.
Sophie a essuyé une larme discrète.
— Le pire, c’est la nuit. Elle fait des cauchemars. Elle hurle « Maman ». Et personne ne vient.
Jean-Pierre n’a rien dit.
Il est retourné vers la chambre 14.
Il est entré doucement cette fois.
Léa serrait contre elle un ours en peluche qui avait perdu un œil et la moitié de son rembourrage.
Elle a levé les yeux vers lui.
— Ils n’étaient pas là, hein ? a-t-elle demandé.
Jean-Pierre s’est approché du lit.
Il a pris une chaise en plastique. Elle a craqué sous son poids, mais il s’en fichait.
Il s’est assis.
Il a regardé ses mains. Des mains de maçon, de bagarreur, couvertes de cicatrices, aux doigts tordus par des années de mêlées.
Puis il a regardé la main de Léa.
Translucide. Fragile comme du verre.
— Non, ma puce. Ils n’étaient pas là.
Léa a hoché la tête. Pas de surprise. Juste une résignation terrible.
— Je sais qu’ils ne reviendront pas, a-t-elle avoué. Les grands croient que les enfants ne comprennent pas. Mais je sais.
Elle a tourné la tête vers le mur.
— Je vais mourir, Monsieur le Géant.
Jean-Pierre a senti une boule de la taille d’un ballon de rugby dans sa gorge.
— Ouais. C’est ce qu’ils disent.
— J’ai pas peur de partir, a-t-elle murmuré.
Elle s’est retournée vers lui, ses grands yeux cernés plantés dans les siens.
— J’ai peur de partir toute seule. J’ai peur qu’il n’y ait personne pour me dire au revoir.
Jean-Pierre a tendu sa main immense.
Il a englobé la petite main froide de Léa.
— J’aimerais avoir un papa comme toi, a-t-elle soufflé. Un papa fort. Qui reste.
C’est là que Jean-Pierre a craqué.
Pas devant elle.
Il a tenu bon. Il a souri.
Mais à l’intérieur, tout s’est effondré.
— Écoute-moi bien, Léa, a-t-il dit d’une voix rauque. Je dois passer un coup de fil. Je reviens dans dix minutes. Je te le promets.
— C’est ce qu’ils ont dit aussi…
— Moi, je ne suis pas eux. Je suis un pilier. Quand je plante mes pieds dans le sol, rien ne me bouge. Je reviens.
Il est sorti sur le parking de la clinique.
Il pleuvait. Une pluie froide de novembre.
Il a sorti son vieux téléphone à clapet.
Il a appelé Marco, le président du club des « Vieux Crampons ».
L’association des anciens du rugby local.
— Marco, c’est le Roc.
— Ça va Jean-Pierre ? T’as une voix de déterré. Dédé va mal ?
— C’est pas Dédé. Marco, écoute-moi. Rassemble les gars. Tous. Même ceux qui ont de l’arthrite. Même ceux qui bossent de nuit.
— Qu’est-ce qui se passe ? On va se battre ?
— Ouais. On va livrer le plus gros match de notre vie.
Jean-Pierre a expliqué.
Il a parlé de la chambre 14.
De l’abandon.
De la lâcheté des parents.
De la petite main froide.
De la peur du noir.
Il y a eu un silence au bout du fil. Un silence lourd.
Puis la voix de Marco, dure comme de l’acier.
— De quoi tu as besoin ?
— D’une armée, Marco. J’ai besoin d’une occupation militaire. Je veux un roulement. 24 heures sur 24. Je ne veux plus jamais que cette gamine ouvre les yeux sans voir l’un de nous assis sur cette chaise.
— C’est fait. Je lance l’appel. On arrive.
Le lendemain matin, le personnel de la clinique « Les Tilleuls » a cru à une hallucination.
Ils n’ont pas vu arriver des médecins.
Ils n’ont pas vu arriver des assistants sociaux.
Ils ont vu débarquer quarante montagnes.
Des types avec des nez cassés.
Des oreilles en chou-fleur.
Des tatouages délavés sur des biceps gros comme des cuisses.
Certains boitaient. D’autres avaient des cannes.
Mais ils avançaient en ligne, comme une équipe qui sort du vestiaire pour la finale.
Jean-Pierre menait la marche.
Ils ont envahi le couloir des soins palliatifs.
Le silence habituel a été brisé par le bruit des bottes et des voix graves.
Sophie l’infirmière a tenté de s’interposer, par habitude.
— Messieurs, s’il vous plaît, c’est un hôpital, pas un stade ! Vous ne pouvez pas être aussi nombreux !
Marco s’est avancé. Il a posé un planning imprimé sur le comptoir d’accueil.
— On ne vient pas pour le bazar, Madame. On vient pour le service.
Il a pointé le papier.
— Voici le tableau de garde. Des quarts de trois heures. Jour et nuit. Jusqu’à la fin.
Sophie a regardé la liste. Des noms comme « Le Boucher », « La Pince », « Grizzly ».
— Vous… vous êtes sérieux ?
— On ne plaisante jamais avec la famille, a répondu Marco. Et à partir d’aujourd’hui, la petite de la 14, c’est la famille.
Jean-Pierre est retourné dans la chambre.
Léa était réveillée. Elle mangeait une compote sans appétit.
Quand elle a vu Jean-Pierre, son visage s’est illuminé. Un tout petit peu.
Mais quand elle a vu les trois autres géants qui essayaient de se faufiler derrière lui dans l’encadrement de la porte, elle a écarquillé les yeux.
— C’est qui ? a-t-elle demandé.
— Ça ? a dit Jean-Pierre en désignant Antoine, un ancien pompier d’un mètre quatre-vingt-dix avec une cicatrice qui lui barrait la joue. C’est l’équipe.
Antoine s’est approché.
Ce type, capable de soulever une voiture à mains nues, avait l’air terrifié à l’idée de casser quelque chose dans la chambre.
Il tenait un sac en plastique.
— Salut la puce, a dit Antoine. On m’a dit que tu trouvais le temps long.
Il a sorti du sac une tablette et des feutres.
— J’ai aussi ramené des images de mon chien. Il est moche, mais il est drôle.
Léa a regardé Jean-Pierre.
— Ils restent ?
— On reste tous, Léa. On va faire des tours. Quand je dors, Antoine est là. Quand Antoine mange, c’est Marco. Tu ne seras plus jamais seule. Jamais.
Pour la première fois en vingt-huit jours, Léa a lâché son ours en peluche.
Elle a tendu les bras vers Jean-Pierre.
Il l’a soulevée avec une précaution infinie, comme si elle était en porcelaine.
Elle a enfoui sa tête dans son cou de taureau. Elle sentait le savon bon marché et le tabac froid.
Pour elle, c’était l’odeur de la sécurité.
— Merci, Papa Ours, a-t-elle pleuré.
C’est ainsi que l’occupation a commencé.
Mais personne, pas même Jean-Pierre, ne savait à quel point ce serait dur.
Personne ne savait que le plus dur n’était pas de voir la mort arriver.
Le plus dur, c’était de voir la vie s’accrocher alors que le corps avait déjà abandonné.
Les premières nuits ont été un choc pour ces hommes habitués à la violence physique du sport, mais pas à la violence émotionnelle de la maladie infantile.
Savage, un ancien militaire reconverti dans la sécurité, a pris le tour de 2h à 5h du matin la troisième nuit.
Il pensait être blindé. Il avait vu la guerre.
Mais vers 3h30, Léa s’est réveillée en hurlant de douleur.
La morphine ne suffisait plus.
Elle se tordait dans ce petit lit, appelant sa mère.
Savage, ce type qui ne pleurait jamais, s’est retrouvé totalement désemparé.
Il a sonné l’infirmière.
— Faites quelque chose ! a-t-il gueulé, la panique dans la voix.
— On ne peut plus augmenter la dose maintenant, a répondu l’infirmière tristement. Il faut attendre.
Alors Savage a fait la seule chose qu’il pouvait faire.
Il a pris la petite main crispée.
Il s’est penché à son oreille.
Et il a commencé à chanter.
Lui, la voix rocailleuse, le dur à cuire.
Il a chanté une berceuse en espagnol que sa grand-mère lui chantait.
« Duerme, duerme, negrito… »
Il a chanté pendant deux heures, sans s’arrêter.
Léa s’est calmée. Sa respiration s’est apaisée.
Quand la relève est arrivée à 5h du matin, ils ont trouvé Savage endormi sur la chaise, la tête posée sur le matelas, la main de Léa toujours dans la sienne.
Il avait des traces de larmes sur ses joues tatouées.
Au bout d’une semaine, la chambre 14 n’était plus une chambre d’hôpital.
C’était le QG.
Les murs étaient couverts de dessins.
Pas des dessins d’enfants classiques.
Léa dessinait ses « gardiens ».
Elle dessinait des bonhommes énormes, tout ronds, avec des petits cœurs à la place des muscles.
Elle avait renommé tout le monde.
Jean-Pierre était « Capitaine Fracasse ».
Marco était « Fée Clochette » (parce qu’il avait essayé de marcher sur la pointe des pieds une fois et avait failli tomber).
Hélène, la femme de l’un des joueurs, venait tous les après-midis pour lui faire des tresses.
Léa n’avait presque plus de cheveux, juste un duvet épars.
Mais Hélène apportait des rubans de soie. Elle lui massait le cuir chevelu doucement.
— Tu es la plus belle princesse du royaume, lui disait Hélène.
— Je suis pas une princesse, rétorquait Léa, un brin de malice revenant dans ses yeux fatigués. Je suis un pilier de mêlée ! Comme Jean-Pierre !
— D’accord, alors tu es la plus belle guerrière du royaume.
Mais le temps jouait contre eux.
Le cancer est un adversaire qui ne respecte pas les règles du jeu. Il triche. Il attaque quand on est faible.
Au début du deuxième mois, Léa a arrêté de manger.
Elle ne pouvait plus avaler.
Les médecins ont pris Jean-Pierre à part dans le couloir.
— C’est la dernière phase, Monsieur. Les organes lâchent les uns après les autres.
Jean-Pierre a senti le sol se dérober.
— Combien de temps ?
— Quelques semaines. Peut-être des jours. Ça va aller très vite maintenant.
Jean-Pierre est rentré dans la chambre. Il a regardé le calendrier accroché au mur.
On était fin octobre.
Léa adorait Noël. Elle en parlait tout le temps. Elle voulait voir les lumières.
Elle ne tiendrait pas jusqu’à décembre.
Jean-Pierre est sorti. Il a allumé une cigarette, ses mains tremblaient.
Il a appelé Marco.
— On a un problème, Marco.
— Quoi ?
— La petite ne verra pas le Père Noël.
Silence au bout du fil.
— Si, elle le verra, a dit Marco.
— On est en octobre, bordel !
— Je m’en fous. Si le calendrier dit qu’on est en octobre, on change le calendrier. On ramène Noël à elle.
Ce qu’ils ont fait ensuite a défié toutes les lois de l’administration hospitalière…
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