Il ne le mordillait jamais.
Il le déposait simplement à un endroit d’où il pouvait voir les deux portes.
Les routes, en revanche, restaient un problème.
À chaque trottoir, il s’arrêtait.
Si une voiture tournait au ralenti près d’un passage, il refusait de traverser.
Et si un chat, un écureuil ou un petit chien s’approchait de la chaussée, Malo essayait toujours de se placer entre l’animal et les véhicules.
Je pensais qu’il avait simplement peur des voitures.
Je me trompais.
Ce fameux jeudi, j’étais partie de chez moi avant six heures.
Une grosse pluie avait obstrué plusieurs évacuations au-dessus de la vallée et on m’avait demandé d’effectuer un contrôle avant l’arrivée du trafic du matin.
Malo dormait derrière la barrière de la cuisine.
Du moins, je le croyais.
La veille, j’avais mal refermé le loquet de la porte arrière.
Une rafale avait dû la pousser.
Malo était sorti.
Plus tard, un cycliste expliqua l’avoir vu courir le long d’un chemin forestier en direction de mon itinéraire.
Il avait suivi mon véhicule sur près de cinq kilomètres.
À 6 h 11, le cycliste l’avait vu s’arrêter à l’endroit où des traces de chevreuil traversaient la route.
Quelques minutes plus tard, Laurent avait trouvé Malo assis près du faon.
Quand je suis arrivée, mon propre chien se trouvait à douze mètres de mon pare-brise.
Et je ne l’ai même pas reconnu tout de suite.
J’ai vu sa carrure.
J’ai vu le faon immobile.
J’ai vu une scène qui semblait évidente.
Mais je n’ai pas regardé assez longtemps.
Malo, lui, avait reconnu mon fourgon.
Pourtant, il ne s’était pas précipité vers moi.
Il était resté avec le faon.
J’aurais dû comprendre.
Ce comportement n’avait d’ailleurs rien de nouveau.
Neuf jours après son adoption, un écureuil s’était figé en plein milieu de notre rue au moment où un camion descendait la pente.
Malo avait tiré brutalement sur sa laisse.
Le mousqueton avait glissé de ma main.
Il avait couru.
Pas vers l’écureuil.
Vers la route.
Il s’était placé en travers de la chaussée.
Le conducteur avait freiné et crié.
L’écureuil avait rejoint une haie.
Malo était ensuite revenu vers moi.
J’avais acheté dès le lendemain un système d’attache plus solide.
Mais je ne m’étais jamais demandé pourquoi il avait choisi de faire face au véhicule au lieu de poursuivre l’animal.
Un mois plus tard, le vieux petit chien d’une voisine s’était échappé de son jardin.
Une camionnette arrivait.
Malo s’était faufilé sous une planche de clôture mal fixée.
Il avait atteint le petit chien et l’avait poussé vers le trottoir avec son épaule.
La propriétaire n’avait vu que ce dernier geste.
Elle était sortie en criant que mon chien attaquait le sien.
Quand j’étais arrivée, son petit compagnon se trouvait debout sous le poitrail de Malo.
Pas une morsure.
Pas une égratignure.
Le conducteur avait confirmé ce qui s’était réellement passé.
Mais pendant plusieurs semaines, certaines personnes changeaient de trottoir quand elles nous voyaient.
Malo, lui, semblait ne rien remarquer.
Il continuait à s’arrêter à chaque bordure.
Thomas m’avait dit autrefois quelque chose que j’avais oublié jusqu’à ce jour-là.
Après la mort de son père, je l’avais surpris à réparer notre portail en pleine nuit.
Je lui avais demandé pourquoi cela ne pouvait pas attendre le matin.
Il avait répondu :
— Le portail peut attendre. Moi, non.
Le deuil fait parfois faire des choses étranges.
Des choses qui semblent inutiles aux autres.
Mais qui empêchent une douleur ancienne de revenir.
Après la mort de Thomas, j’avais moi aussi commencé à éviter une sortie d’autoroute qui passait près de l’hôpital où il était décédé.
Je faisais un détour de quinze minutes.
Ce détour ne changeait rien.
Thomas restait mort.
Mais moi, j’arrivais au travail sans avoir les mains crispées sur le volant.
Malo avait peut-être, lui aussi, son détour intérieur.
Lors de ses promenades, un détail m’avait toujours intriguée.
Quand des freins grinçaient, il ne regardait pas d’abord la voiture.
Il regardait sous la voiture.
Puis la chaussée.
Une vétérinaire avait vérifié sa vue et son audition.
Tout était normal.
Une comportementaliste animale, Sophie, l’avait observé un matin sur le parking calme d’une salle communale.
Après vingt minutes, elle m’avait dit :
— Il n’a pas peur des véhicules comme des objets.
— Alors de quoi a-t-il peur ?
Elle avait désigné la chaussée.
— De ce qui peut se retrouver devant eux.
Sur le moment, la nuance m’avait semblé presque philosophique.
Ce jeudi matin, elle devint essentielle.
Vers 6 h 35, Marianne arriva enfin.
Elle gara sa voiture loin du groupe et s’approcha lentement.
— Ne claquez plus les portières, demanda-t-elle. Personne ne va toucher le faon.
Laurent désigna Malo.
— Et lui ?
Marianne observa le chien avec de petites jumelles.
— Lui non plus.
Je lui expliquai que Malo était mon chien.
— Pouvez-vous le rappeler ?
J’ai essayé.
— Malo. Viens.
Son oreille déchirée pivota vers moi.
Mais il resta près du faon.
J’utilisai ensuite le mot qu’il connaissait depuis son arrivée chez moi.
— Maison.
Cette fois, il me regarda.
Longuement.
Puis il se retourna vers les arbres.
Marianne abaissa les jumelles.
— Ne l’appelez plus.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ne vous ignore pas. Il garde une distance autour du petit. Regardez ce qu’il fait chaque fois que quelqu’un avance.
Un agent du service animalier arriva quelques minutes plus tard. Il s’appelait Rémi.
Un gendarme sécurisa les deux virages et coupa les signaux lumineux de son véhicule pour ne pas affoler davantage les animaux.
Même Laurent rangea sa barre dans son utilitaire.
Quand tous les moteurs furent coupés, le lieu changea complètement.
On entendit l’eau courir sous la route.
Des gouttes tombaient des branches.
Puis la chevrette sortit de la forêt.
Malo baissa la tête.
Elle avança.
Le faon l’appela.
Il tenta encore de se lever.
Ses pattes avant tinrent quelques secondes, mais l’arrière de son corps resta trop faible.
Marianne observait.
— Je ne vois pas de blessure grave. Il a peut-être simplement glissé dans le fossé et s’est épuisé.
La mère s’approcha encore.
Son sabot toucha le bord de la chaussée.
Malo regarda le faon.
Puis la chevrette.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






