Ce motard arrache le repas d’un sans-abri… quelques secondes plus tard, toute la rue se tait

Elle ne se considérait pas malheureuse.

Mais certains jours, elle avait l’impression d’être devenue spectatrice.

Le monde courait.

Elle regardait.

Ce matin-là, elle ne voulait plus seulement regarder.

Elle entra dans l’épicerie.

— Vous avez des nouvelles de René ?

— Non.

— Jean-Marc est passé ?

— Pas aujourd’hui.

Elle acquiesça.

Puis entendit un bruit au bout de la rue.

Des moteurs.

Un.

Puis deux.

Puis cinq.

Puis davantage.

Françoise ressortit.

Une douzaine de motos avançaient lentement.

Pas de démonstration.

Pas de hurlements de moteurs.

Les conducteurs se garèrent proprement le long du trottoir.

Jean-Marc était parmi eux.

Il retira son casque.

— Bonjour, Françoise.

Elle cligna des yeux.

— Comment vous connaissez mon prénom ?

— Vous l’avez répété trois fois avant-hier.

— Ah.

Derrière lui, les autres descendaient des sacs.

Des vêtements.

Des couvertures propres.

Des produits d’hygiène.

Des conserves.

Des chaussettes épaisses.

Un petit sac de voyage.

Un homme plus âgé sortit même une paire de chaussures presque neuves.

Le commerçant resta bouche bée.

— C’est pour René ?

Jean-Marc acquiesça.

— Une partie.

— Une partie ?

— On s’est renseignés.

Françoise plissa les yeux.

— Comment ?

— En parlant aux gens du quartier.

Ce mot sembla presque ancien.

Parler.

Pas publier.

Pas partager.

Parler.

Jean-Marc avait appris que René dormait parfois dans un hébergement temporaire, parfois ailleurs.

Qu’il avait perdu plusieurs papiers.

Qu’il possédait encore les coordonnées d’une fille vivant près de Grenoble, mais qu’il ne l’avait pas appelée depuis presque neuf ans.

Personne ne savait pourquoi.

Jean-Marc n’avait pas essayé de la contacter lui-même.

— Ce n’est pas à nous de décider pour lui, expliqua-t-il.

Cette phrase plut à Françoise.

Aider sans prendre la place.

Tendre la main sans saisir le bras.

C’était plus difficile qu’il n’y paraissait.


Le jeune homme qui avait insulté Jean-Marc arriva également.

Il s’appelait Thomas.

Vingt-neuf ans.

Il avait apporté un sac de vêtements de son père.

— Il a pris sa retraite récemment, expliqua-t-il. Il ne met plus ses pulls de chantier.

Jean-Marc examina le sac.

— Ils sont propres ?

Thomas le regarda, vexé.

— Évidemment.

— Alors parfait.

Françoise sourit.

— Vous êtes toujours aussi aimable ?

— Seulement avant le café.

On rit.

Même Jean-Marc.

Et cette scène improbable attira quelques habitants.

Une voisine apporta des gants.

Un boulanger du quartier voisin donna du pain et des viennoiseries.

Un retraité proposa un vieux téléphone portable avec un chargeur.

Une femme demanda :

— On peut faire quoi d’autre ?

Jean-Marc réfléchit.

— Attendre qu’il nous le dise.

Cette réponse surprit.

Françoise comprit immédiatement.

Depuis deux jours, tout le monde parlait de René.

Ce dont René avait besoin.

Ce qu’il faudrait faire pour René.

Où René devrait dormir.

Qui René devrait appeler.

Mais René n’avait encore rien demandé.

— On prépare, dit Jean-Marc. Après, c’est lui qui choisira.


René revint dans le quartier cinq jours plus tard.

Amaigri.

Fatigué.

Avec un bracelet hospitalier encore autour du poignet.

Il marchait lentement.

Lorsqu’il atteignit l’épicerie, il s’arrêta.

À sa place habituelle, il n’y avait plus son morceau de carton.

Il y avait une chaise pliante.

À côté, un sac.

Et sur la chaise, un papier.

René le lut.

« Ton dîner est au chaud à l’intérieur. Jean-Marc. »

Il resta longtemps sans bouger.

Le commerçant sortit.

— René !

Le vieil homme leva la tête.

— Vous êtes revenu.

— Apparemment.

— Entrez.

— Pourquoi ?

— Parce que sinon Françoise va me tuer.

René eut un sourire fatigué.

— Qui est Françoise ?

— Vous allez vite comprendre.

À l’intérieur, une petite table avait été installée dans la réserve.

Rien de spectaculaire.

Une soupe.

Du pain.

Du jambon.

Un morceau de fromage.

Une compote.

Un café.

René fixa la table.

— C’est quoi, tout ça ?

Jean-Marc apparut depuis l’arrière-boutique.

— Votre dîner.

— Il est onze heures du matin.

— J’ai cinq jours de retard. Je n’allais pas attendre ce soir.

René éclata de rire.

Un rire rouillé.

Presque douloureux.

Mais un vrai rire.

Puis ses yeux se remplirent.

Il se détourna.

Les hommes de sa génération avaient souvent appris à cacher certaines choses.

La peur.

La solitude.

Les larmes surtout.

Jean-Marc ne commenta pas.

Il s’assit simplement en face de lui.

René mangea.

Lentement.

Après quelques cuillerées, il demanda :

— Pourquoi vous faites ça ?

Jean-Marc haussa les épaules.

— Parce que vous avez failli mourir devant moi.

— Ce n’est pas une raison pour s’occuper de moi.

— Si.

— Non.

Jean-Marc le regarda.

— D’accord. Alors parce que j’ai jeté votre sandwich.

René sourit.

— Ça, c’est une meilleure raison.


Ils parlèrent pendant près d’une heure.

Pas de grandes confessions.

Les vies cassées ne se racontent pas sur commande.

Mais René lâcha quelques morceaux.

Il avait travaillé trente-huit ans.

D’abord maçon.

Puis chef d’équipe.

Il avait acheté avec sa femme un petit pavillon à crédit dans les années quatre-vingt.

Ils avaient planté un cerisier le premier printemps.

Le dimanche, les voisins passaient prendre l’apéritif.

Les enfants jouaient dehors jusqu’à ce que quelqu’un crie leur prénom depuis une fenêtre.

— On n’avait pas grand-chose, dit René. Mais on pensait que ça durerait.

Sa femme était morte.

Après cela, les choses s’étaient défaites lentement.

Pas en un jour.

C’était justement le piège.

Une facture.

Puis une autre.

Une mauvaise décision.

Un conflit avec sa fille.

Des mois sans parler.

La honte empêchant de demander de l’aide.

Puis la honte devenant une habitude.

— Elle sait où vous êtes ? demanda Jean-Marc.

René secoua la tête.

— Elle croit peut-être que je suis mort.

— Vous voulez qu’elle le sache ?

Silence.

René regarda ses mains.

— Je ne sais pas.

Jean-Marc acquiesça.

Il ne força pas.

Cette absence d’insistance fut peut-être la première chose qui convainquit René qu’il pouvait lui faire confiance.

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