La petite fille qui voulait aller au ciel
« S’il te plaît, emmène-moi au ciel. »
C’est ce que la petite m’a dit, pieds nus, à trois heures du matin, sur une route de campagne détrempée, sous une pluie glaciale de novembre.
Elle ne portait qu’une petite chemise de nuit de princesse, trempée jusqu’aux os. Ses lèvres étaient bleues de froid. Elle serrait un ours en peluche contre elle comme si sa vie en dépendait et sanglotait :
« Emmène-moi au ciel, là où est maman. »
J’étais cet homme-là.
Pas un biker de film américain, non.
Je m’appelle Jean, cinquante-huit ans, ancien pompier professionnel. Aujourd’hui je fais des rondes de nuit comme gardien dans une zone industrielle, mais dans ma tête je reste un pompier : quelqu’un qui répond quand ça sonne, qui ne laisse pas les gens seuls dans le feu.
Je rentrais chez moi sur ma grosse moto de tourisme, une vieille machine qui fait du bruit mais qui ne m’a jamais lâché.
La route départementale traversait des champs noyés de pluie. Il faisait noir, personne à des kilomètres à la ronde. Et tout à coup, dans le faisceau de mon phare, j’ai vu cette petite silhouette blanche au bord du fossé.
Au début j’ai cru à un animal, ou à un sac plastique pris dans le vent.
Puis j’ai vu les pieds nus sur l’asphalte froid.
J’ai freiné si fort que l’arrière de la moto a chassé un peu. Mon cœur cognait déjà, sans savoir pourquoi. On ne trouve pas une enfant seule sur une route de campagne à trois heures du matin sans que quelque chose soit terriblement, profondément anormal.
Je me suis garé, j’ai posé la béquille et j’ai relevé la visière.
— Hé, ma puce… qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas attraper la mort…
Elle m’a regardé comme on regarde une dernière chance.
Des yeux énormes, cernés, beaucoup trop sérieux pour son âge.
Ses petites mains glacées ont agrippé ma veste de moto.
— S’il vous plaît… emmenez-moi au ciel. Je ne veux plus rentrer à la maison.
Ma gorge s’est serrée.
— Au ciel ? Pourquoi tu veux aller au ciel, toi ?
— Parce que maman est là-haut, répondit-elle en levant le doigt vers le ciel noir. Et papa… papa fait mal. Il a dit que demain, je la rejoindrai, alors je préfère partir avec vous.
Je croyais connaître le pire chez les humains.
J’ai vu des appartements brûlés, des voitures explosées, des corps qu’on sort trop tard. J’ai vu la panique dans les yeux de gens coincés au huitième étage. Je pensais avoir une carapace.
Elle a soulevé un peu sa chemise de nuit pour m’expliquer.
Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.
Il y avait des marques récentes, circulaires, d’autres plus anciennes, des bleus jaunes et violets, des traces qu’on ne fait pas en tombant d’un lit. Pas besoin d’être médecin pour comprendre.
J’ai senti quelque chose se fissurer en moi.
— Comment tu t’appelles, ma puce ? ai-je demandé en enlevant ma grosse veste de moto pour la lui mettre sur les épaules.
Elle s’est recroquevillée dedans, on aurait dit qu’elle disparaissait.
— Lila, a-t-elle murmuré. Mais papa m’appelle « l’erreur ».
Je crois que c’est à ce moment-là que ma décision s’est prise sans que j’aie le temps de réfléchir.
Au loin, j’ai entendu le grondement d’un moteur. Un véhicule arrivait vite. Les phares ont commencé à éclairer le virage, de plus en plus fort. Une camionnette, ou un 4×4, difficile à dire encore, mais je savais au fond de moi qui c’était.
— Lila, tu es sortie d’où ? ai-je demandé. De quelle maison ?
Elle a indiqué vaguement la direction derrière elle, vers un petit hameau que je connaissais de nom.
— Il s’est endormi après… après. J’ai pris mon ours et je suis partie. Je voulais suivre la route jusqu’au ciel. Mais j’ai froid… je suis fatiguée…
Sa voix s’est brisée.
La lumière des phares a inondé la route. Une grosse camionnette grise déboulait, trop vite pour cette route.
Je n’ai pas pensé. J’ai juste agi.
J’ai soulevé Lila dans mes bras. Elle ne pesait rien, comme un oiseau mouillé. Je l’ai posée sur la selle, devant moi, et j’ai calé ses jambes de chaque côté du réservoir.
Je lui ai mis mon casque sur la tête. Il lui arrivait presque aux épaules, mais c’était toujours mieux que rien.
— Accroche-toi fort à moi, Lila. Très, très fort. On ne va pas au ciel, d’accord ? On va dans un endroit sûr.
— Est-ce qu’il y en a vraiment un ? a-t-elle demandé dans un souffle.
— Oui. Je te le promets.
La camionnette arrivait maintenant à quelques dizaines de mètres. J’ai tourné la clé, enclenché le démarreur. Le moteur a rugi, vieux mais fidèle. J’ai senti les petits bras de Lila se serrer autour de ma taille.
J’ai démarré juste au moment où la camionnette passait à l’endroit où elle se tenait quelques secondes plus tôt.
Dans mon rétroviseur, j’ai vu les feux stop s’allumer brusquement, puis le véhicule faire un demi-tour violent, roues qui patinent sur le sol mouillé.
Il nous suivait. Bien sûr qu’il nous suivait.
Une vieille moto chargée et une enfant frigorifiée contre une camionnette récente, ce n’était pas une course équitable. Mais j’avais quelque chose pour moi : je connaissais ces routes comme ma poche.
Et surtout, je savais où aller.
À quatre kilomètres de là, dans une ancienne caserne de pompiers désaffectée, nous avions installé le local de notre association : « Les Casques Rouges ». Une bande d’anciens pompiers, infirmiers, secouristes. On réparait du matériel, on organisait des collectes de jouets, on faisait des rondes pour les personnes âgées isolées.
On était peut-être vieux, mais en cas d’urgence, on savait encore se débrouiller.
J’ai pris la petite route qui descendait vers la rivière. La camionnette, derrière, a suivi. Sur les lignes droites, il gagnait du terrain. Dans les virages serrés, je reprenais un peu d’avance. Lila tremblait contre mon dos.
— Ça va, ma puce ? ai-je crié en me penchant dans un virage.
— J’ai peur, mais… je respire encore, répondit-elle d’une petite voix étouffée dans le casque.
— Tu es la plus courageuse de nous deux, tu sais ça ?
— Maman disait que j’étais trop sensible, chuchota-t-elle. Lui, il disait que j’étais inutile.
J’ai serré les dents. La pluie me fouettait le visage, les gouttes se mêlaient à autre chose que je ne veux pas décrire.
Je me suis rappelé tous ces appels de nuit où on partait sans savoir ce qu’on allait trouver. Des fois on arrivait trop tard. Là, pour une fois, j’avais la sensation d’être arrivé juste à temps. Il était hors de question que je laisse cette petite retourner dans cet enfer.
J’ai coupé par la station-service de la nationale, entre les pompes, sans ralentir. La camionnette a dû faire le tour, contourner les obstacles. Ça m’a offert quelques précieuses secondes.
Mon téléphone vibrait dans ma poche. Probablement Claire, ma femme, qui se demandait pourquoi je n’étais pas encore rentré. Je n’ai pas décroché. Les deux mains sur le guidon, la vie d’un enfant contre mon dos, je n’avais pas le droit à la moindre erreur.
Encore deux kilomètres.
Un virage serré à droite, un pont étroit, une dernière montée. Le portail de l’ancienne caserne est apparu dans le halo orangé d’un lampadaire. Une lumière brûlait encore à l’intérieur : comme chaque nuit, quelqu’un montait la garde, au cas où.
J’ai appuyé sur le klaxon en faisant le code qu’on s’était inventé pour les vraies urgences : trois longs, trois courts, trois longs.
Le portail motorisé a commencé à s’ouvrir. Je me suis faufilé à l’intérieur avant qu’il soit complètement dégagé, les pneus crissant sur le sol humide de la cour. J’ai coupé le moteur d’un geste.
— Reste accroché à moi, Lila.
Luc, un grand gaillard barbu avec un ventre qui trahissait sa retraite, est sorti en courant, suivi de Malik, ancien ambulancier, en jogging et pantoufles.
— Jean ? Qu’est-ce que tu fabriques à cette heure-ci ? Et c’est qui…?
Ils se sont tus en voyant la petite dans ma veste, tremblante, les yeux agrandis par la peur.
— Fermez le portail ! vite ! ai-je soufflé.
Le portail se refermait encore quand la camionnette grise est venue s’y fracasser, faisant vibrer tout le mécanisme. Le bruit a résonné dans la cour comme un coup de tonnerre.
Puis des coups violents contre le métal.
Une voix d’homme, enragée, a hurlé.
— Ouvrez ! C’est ma fille ! Vous n’avez pas le droit ! R rendez-moi ma fille tout de suite !
Luc a échangé un regard avec moi. Il n’a pas posé de questions.
— Viens, petite, on va à l’intérieur.
Nous sommes entrés dans la grande pièce qui servait de salle de réunion. Quelques autres membres, réveillés par le fracas, sortaient d’une petite chambre, d’un canapé, d’un fauteuil où ils avaient somnolé. Une dizaine d’hommes et de femmes aux cheveux gris, en pyjama ou en vieux tee-shirts de feu la caserne.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est qui, cette petite ?
Je me suis accroupi pour être à hauteur de Lila.
— Lila, tu te souviens de ce que tu m’as montré sur la route ? Est-ce que tu acceptes de le montrer à mes amis ? C’est important pour que tout le monde comprenne que tu n’es pas en sécurité avec cet homme.
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