Chaque jeudi, deux pains aux raisins pour un amour qu’elle oubliait

Le jeudi où la table près de la fenêtre est restée vide, j’ai compris que l’amour avait changé d’adresse.

Le jeudi suivant, j’avais préparé deux pains aux raisins avant même d’ouvrir la boulangerie.

Par habitude.

Par respect.

À huit heures dix, j’ai regardé vers la porte.

Rien.

À huit heures vingt, un habitué est entré chercher sa baguette. Puis une mère avec son petit garçon. Puis deux ouvriers qui prenaient toujours un café debout au comptoir.

Mais Monsieur Moreau n’est pas venu.

La table près de la fenêtre est restée vide.

Je ne voulais pas m’inquiéter trop vite. À son âge, parfois, on a un rendez-vous médical. Une fatigue. Une mauvaise nuit.

Alors j’ai gardé les deux pains aux raisins de côté.

Jusqu’à midi.

Puis jusqu’à la fermeture.

Le soir, en rangeant le comptoir, j’ai regardé la petite assiette encore pleine. J’ai eu cette sensation étrange qu’une absence peut parfois prendre toute la place dans une pièce.

La semaine suivante, j’ai recommencé.

Deux pains aux raisins.

Une petite table propre.

Deux serviettes.

Et encore rien.

Ce n’est qu’au troisième jeudi que la porte s’est ouverte lentement.

Monsieur Moreau est entré seul.

Il portait le même manteau gris. Mais il semblait plus petit dedans. Comme si, en quelques jours, quelque chose en lui s’était tassé.

Il m’a souri.

Enfin, il a essayé.

« Bonjour », a-t-il dit.

Je n’ai pas réussi à faire comme si de rien n’était.

« Bonjour, Monsieur Moreau. »

Mon regard est allé derrière lui, malgré moi.

Il l’a vu.

Il a baissé les yeux.

« Jeanne ne sort plus beaucoup. »

Il a dit ça doucement, sans chercher à dramatiser. Mais sa voix avait ce tremblement des gens qui ont déjà beaucoup pleuré avant de venir.

Je n’ai rien demandé.

Parfois, les questions sont trop lourdes pour ceux qui tiennent encore debout.

Il a sorti son porte-monnaie.

« Comme d’habitude, s’il vous plaît. Deux pains aux raisins. Mais à emporter, aujourd’hui. »

J’ai préparé le petit sachet.

Mes mains étaient maladroites.

Il m’a regardée faire, puis il a ajouté :

« Elle est dans un endroit où on peut mieux l’aider. Pas loin. On s’occupe bien d’elle. Mais elle se perd vite maintenant. Même dans la rue. Même avec moi. »

Il a avalé difficilement sa salive.

« Je pensais que je pourrais continuer seul plus longtemps. »

Je lui ai tendu le sachet.

Il l’a pris avec soin, comme si ce n’était pas de la pâtisserie, mais un morceau de leur vie.

« Elle demande encore son mari ? » ai-je murmuré.

Il a hoché la tête.

« Oui. Souvent. »

Puis il a souri avec une tristesse douce.

« Hier, elle m’a demandé si j’étais le monsieur de la boulangerie. Alors j’ai répondu oui. C’était plus simple. »

Il a voulu payer.

Je lui ai dit :

« Pas aujourd’hui. »

Il a secoué la tête aussitôt.

« Non, non. Il ne faut pas. »

« Alors mettez ça sur le compte de la table près de la fenêtre », ai-je répondu.

Il m’a regardée longtemps.

Puis il a posé les pièces sur le comptoir quand même.

« Jeanne n’a jamais aimé qu’on profite », a-t-il dit.

J’ai laissé les pièces là.

Je crois que c’était sa façon de garder un peu de dignité dans tout ce qui lui échappait.

Avant de sortir, il s’est tourné vers la table.

La leur.

Pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait s’y asseoir seul.

Mais il ne l’a pas fait.

Il a simplement levé la main, comme pour saluer un souvenir.

Et il est parti.

À partir de ce jeudi-là, il est venu chaque semaine.

Toujours seul.

Toujours un peu après huit heures.

Toujours deux pains aux raisins à emporter.

Il ne restait jamais longtemps. Pourtant, chaque fois, il regardait la table près de la fenêtre.

Un matin, je lui ai demandé :

« Elle les mange encore ? »

Il a souri.

Cette fois, c’était un vrai sourire.

Petit, fatigué, mais vrai.

« Pas toujours. Mais elle les sent. »

Il a serré le sachet contre lui.

« Quand j’ouvre le papier, elle ferme les yeux. Parfois, elle dit : “Ça sent le jeudi.” »

J’ai senti ma gorge se serrer.

« Elle dit ça ? »

« Oui. Elle ne sait plus toujours ce que jeudi veut dire. Mais elle le dit. »

Il a baissé la voix.

« La semaine dernière, elle a pris un morceau et l’a posé dans ma main. Comme avant. »

Il s’est arrêté.

Ses yeux brillaient.

« Elle m’a demandé si j’étais venu de loin pour la voir. »

« Et vous avez répondu quoi ? »

Il a regardé dehors.

« J’ai répondu : oui, Jeanne. De très loin. »

Je n’ai pas su sourire.

Je n’ai pas su parler.

Alors j’ai fait ce que je savais faire.

Le jeudi suivant, j’ai préparé les deux pains aux raisins dans un sachet plus solide, avec deux serviettes en papier et un petit mot glissé dedans.

Pas un grand mot.

Juste :

Pour votre jeudi à deux.

Quand Monsieur Moreau a trouvé le papier, il l’a lu trois fois.

Puis il l’a plié et l’a mis dans la poche intérieure de son manteau.

« Je lui lirai », a-t-il dit.

Le jeudi d’après, il est arrivé avec quelque chose à la main.

Une petite serviette en tissu, ancienne, brodée d’un J un peu effacé.

« Jeanne veut vous la prêter », m’a-t-il annoncé.

J’ai cligné des yeux.

« Me la prêter ? »

« Oui. Hier, je lui ai lu votre mot. Elle a écouté sans rien dire. Puis elle a ouvert son tiroir et m’a donné ça. Elle a dit : “Pour la dame des jeudis.” »

Je suis restée immobile.

Dans une boulangerie, on apprend à retenir ses émotions. On sourit aux clients. On rend la monnaie. On emballe le pain.

Mais ce matin-là, j’ai dû poser mes deux mains sur le comptoir.

Parce que cette petite serviette m’avait touchée plus que je ne l’aurais cru.

Je l’ai gardée près de la caisse, pliée proprement.

Chaque jeudi, je la sortais pour préparer leur sachet.

Et chaque jeudi, Monsieur Moreau repartait avec deux pains aux raisins et un peu de notre silence respectueux.

Peu à peu, les habitués ont remarqué.

Personne ne posait trop de questions.

Mais le vieux monsieur qui venait chercher son pain complet a commencé à dire :

« Il est passé, notre monsieur du jeudi ? »

Une jeune femme qui buvait son café près de la porte demandait parfois :

« Vous lui avez gardé les meilleurs, au moins ? »

Même les deux ouvriers du comptoir, qui parlaient peu, laissaient toujours passer Monsieur Moreau devant eux quand il entrait.

Sans grand geste.

Sans discours.

Juste comme ça.

Un jeudi de décembre, il n’est pas venu.

Cette fois, j’ai senti la peur monter tout de suite.

Je n’ai rien dit, mais tout le monde a compris.

La table près de la fenêtre semblait encore plus vide que les autres fois.

À dix heures, la porte s’est ouverte.

Ce n’était pas lui.

C’était une femme d’une cinquantaine d’années, les traits tirés, les yeux rouges. Elle tenait un foulard contre elle.

« Bonjour », a-t-elle dit. « Je suis la fille de Monsieur et Madame Moreau. »

Mon cœur s’est serré si fort que j’ai dû m’appuyer contre le comptoir.

Elle a vite ajouté :

« Mon père va bien. Enfin… il est très fatigué. Il a eu un malaise hier. Rien de grave, mais le médecin lui a demandé de se reposer. »

J’ai respiré.

Elle a regardé autour d’elle, comme si elle connaissait déjà l’endroit sans y être venue souvent.

« Il m’a demandé de passer. Il a dit : “Surtout, n’oublie pas les deux pains aux raisins.” »

Elle a tenté de sourire.

« Il avait l’air plus inquiet pour ça que pour lui-même. »

Je lui ai préparé le sachet.

Avec la serviette brodée.

Avec deux serviettes en papier.

Avec un petit mot.

Cette fois, j’ai écrit :

On vous garde votre table.

La femme a lu le mot.

Ses yeux se sont remplis de larmes.

« Vous ne savez pas ce que ça représente pour lui », a-t-elle murmuré.

Puis elle a pris le sachet contre elle.

« Maman ne se souvient presque plus de nous. Mais quand papa arrive avec ça… elle devient plus calme. Même les soignantes l’ont remarqué. »

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