Je sentis monter cette vieille irritation que l’âge ne fait pas toujours disparaître.
Au contraire.
À soixante-neuf ans, on supporte parfois encore moins qu’à vingt qu’on décide à notre place de ce que nous avons le droit de savoir.
— Marcel était mon voisin.
Il acquiesça.
— Je sais.
Cette réponse me surprit.
— Comment savez-vous ça ?
Il eut un sourire triste.
— Parce qu’il parlait de vous.
Je restai sans voix.
— De moi ?
— De votre femme aussi. Celle qui faisait des clafoutis aux cerises et qui refusait qu’il lui fasse payer les petites réparations.
Mon ventre se serra.
Ma femme, Monique, était morte quatre ans plus tôt.
Très peu de gens se souvenaient encore de cette histoire.
Elle apportait effectivement un clafoutis à Marcel chaque été.
Il prétendait ensuite que le dessert avait « annulé la facture ».
— Vous connaissiez Marcel depuis longtemps ?
Le motard me regarda droit dans les yeux.
— Depuis 1978.
Je fis le calcul.
Presque cinquante ans.
Plus longtemps que Françoise.
Plus longtemps que moi.
Plus longtemps que beaucoup de gens présents autour du cercueil.
— Qui était-il ?
Le visage du motard se ferma légèrement.
— Le même homme que celui que vous connaissiez.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est pourtant la seule qui compte.
Avant que je puisse répliquer, des voix s’élevèrent près de l’entrée.
Deux véhicules venaient de s’arrêter devant le cimetière.
Quelqu’un avait appelé les forces de l’ordre.
Deux agents entrèrent, observèrent la scène et demandèrent calmement ce qui se passait.
Alain se précipita vers eux.
— Ces gens empêchent la cérémonie !
— Personne n’empêche rien, répondit le motard.
— Vous avez vu ce que vous faites ?
Le ton monta.
Quelques motards se rapprochèrent.
Pas pour attaquer.
Pour protéger l’espace autour du cercueil.
Mais vu de loin, le geste semblait tout autre.
Les téléphones remontèrent.
Une dame recula.
— Ça va mal finir…
J’eus honte de l’admettre, mais pendant quelques secondes, j’ai pensé la même chose.
Nous avions tous cette facilité.
Voir un cuir noir.
Des tatouages.
Des grosses motos.
Des hommes silencieux.
Et compléter nous-mêmes le reste de l’histoire.
C’est rassurant, les apparences.
Elles nous évitent de poser trop de questions.
Puis Françoise se leva.
— S’il vous plaît.
Sa voix n’était pas forte.
Mais tout le monde se tut.
Elle tenait toujours le blouson noir.
— Il n’y a aucun problème.
Un agent demanda :
— Madame, vous connaissez ces personnes ?
Françoise regarda la cinquantaine d’hommes.
— Oui.
Puis elle ajouta :
— Enfin… je connais surtout ce qu’ils représentaient pour mon mari.
Alain secoua la tête.
— Françoise, depuis quand Marcel fréquentait des types comme ça ?
Un silence glacial suivit.
Je vis le visage de plusieurs motards se durcir.
Françoise, elle, ferma les yeux.
— Des types comme ça…
Elle répéta les mots lentement.
Puis elle regarda son beau-frère.
— Tu vois, Alain, c’est exactement pour ça que Marcel avait prévu cette journée.
Personne ne comprit.
Françoise s’approcha du cercueil.
À l’intérieur du couvercle, quelque chose était fixé.
Je ne l’avais pas remarqué.
Une petite clé rouillée.
Et dessous, une enveloppe.
Françoise la décrocha.
— Marcel m’a demandé de ne l’ouvrir qu’aujourd’hui.
Elle sortit une feuille.
Ses mains tremblaient.
— Il l’a écrite trois semaines avant de mourir.
Elle inspira profondément.
— Je savais une partie de son histoire. Pas tout. Il disait qu’il avait passé la première moitié de sa vie à vouloir appartenir à quelque chose… et la seconde à comprendre qu’aucun uniforme, aucun métier, aucun groupe ne résume un homme.
Elle déplia la feuille.
Le motard à la barbe grise baissa la tête.
Françoise lut :
— « Pas de couleurs pour mon dernier voyage. »
Certains se regardèrent.
Elle poursuivit.
— « Si vous m’avez réellement compris, vous viendrez comme vous êtes aujourd’hui. Pas comme nous étions hier. »
Le silence devint total.
Même Alain ne disait plus rien.
Françoise posa le papier contre sa poitrine.
— Voilà pourquoi ils retirent leurs blousons.
Quelqu’un demanda :
— Mais qui était Marcel pour eux ?
Cette fois, ce fut le motard barbu qui répondit.
— Celui qui a commencé tout ça.
Il désigna le vieux blouson marqué « FONDATEUR ».
Un murmure parcourut l’assemblée.
L’homme continua.
— Pas exactement ce que vous imaginez.
Il regarda les agents.
Puis la famille.
— À la fin des années soixante-dix, Marcel avait vingt-quatre ans. Il travaillait dans un atelier mécanique près de Valence. Certains soirs, il retrouvait des copains qui avaient tous un point commun : ils étaient un peu cabossés par la vie.
Il eut un sourire.
— Divorcés. Chômeurs. Anciens appelés revenus sans trop savoir où se mettre. Ouvriers qui avaient perdu leur usine. Des gars qui buvaient parfois trop et parlaient rarement assez.
Plusieurs hommes de l’assistance baissèrent les yeux.
Cette génération-là connaissait ces silences.
On ne parlait pas d’épuisement.
On ne parlait pas de solitude.
On disait seulement :
« Ça va passer. »
Et on retournait travailler le lendemain.
Le motard reprit.
— Marcel a acheté une vieille moto avec trois mois de salaire. Puis il a créé un petit groupe. Au début, ils étaient six.
Françoise regardait le cercueil.
— Ils roulaient le dimanche ?
— Ils roulaient, oui. Mais surtout, ils s’occupaient les uns des autres.
Il désigna plusieurs hommes.
— Michel là-bas avait vingt ans quand Marcel l’a trouvé dormant dans sa voiture après une dispute avec son père.
Michel, un homme massif aux cheveux entièrement blancs, se frotta les yeux.
— Marcel l’a fait travailler au garage.
Un autre homme leva légèrement la tête.
— Patrick venait de perdre son emploi et sa femme était enceinte. Marcel lui a prêté de l’argent sans jamais demander quand il serait remboursé.
Patrick murmura :
— Il n’a jamais voulu être remboursé.
Le motard hocha la tête.
— Luc avait commencé à boire après la mort de son frère. Marcel venait le chercher tous les matins à six heures trente pour l’emmener travailler.
Un vieux monsieur au fond du groupe éclata soudain en sanglots.
Pas discrètement.
Pas dignement.
Comme pleurent parfois les hommes qui ont retenu leurs larmes pendant quarante ans.
Le motard attendit.
Puis continua.
— Au fil du temps, nous sommes devenus nombreux. Trop nombreux pour que Marcel aime ce que ça devenait.
Je demandai :
— Pourquoi est-il parti ?
Le motard regarda Françoise.
Elle lui fit un léger signe.
— Parce qu’un jour, il a compris que certains tenaient davantage aux symboles qu’aux principes.
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