Alors ils se reposaient contre le même mur.
Le sac soutenait June.
June soutenait Mathis.
— Elle ne dormait jamais avant moi, a-t-il expliqué. Elle attendait que je ferme les yeux.
Sur les documents administratifs, June était décrite comme « le chien de Mathis ».
Ces mots semblaient soudain beaucoup trop petits.
Le garçon récupérait parfois de la nourriture pour elle.
Il remplissait une bouteille d’eau.
Il avait construit avec un cartable un système lui offrant dix-huit minutes de repos.
Et June, elle, surveillait une fenêtre.
Écoutait une porte.
Se plaçait entre lui et ce qui lui faisait peur.
Ils s’étaient protégés à tour de rôle.
Après cette première rencontre, Mathis vint voir June presque tous les samedis.
Très vite, elle reconnut le véhicule qui l’amenait.
Le rituel était toujours le même.
Tac.
Tac.
June se couchait.
Mathis s’allongeait près d’elle.
Le premier mois, il regardait l’heure toutes les dix-huit minutes.
Le deuxième, il oubliait parfois.
En novembre, il pouvait s’endormir tout un après-midi près de June sans regarder une seule fois l’horloge.
June changeait aussi.
Elle reprenait du poids.
Ses pattes arrière ne tremblaient presque plus.
Son poil avait repoussé autour de son cou.
Elle traversait maintenant le milieu de mon salon au lieu de longer systématiquement les murs.
Elle se réveillait encore au bruit de certaines portes.
Elle observait toujours les cars scolaires.
Mais elle dormait avec la tête complètement posée.
Quelques mois plus tard, Stéphane reconnut les faits qui lui étaient reprochés concernant June et Mathis.
La décision judiciaire l’empêcha d’avoir de nouveau un animal sous sa responsabilité et de reprendre contact avec le garçon.
Aucune décision ne pouvait rendre à June les mois passés debout.
Mais ce qui s’était produit avait enfin un nom.
Entre-temps, Sophie avait déménagé dans une petite maison près d’Avignon.
Un jardin clôturé.
Deux chambres.
Aucune règle empêchant June d’y vivre.
L’accueil de Mathis chez sa tante fut finalement validé.
Lorsqu’elle lui demanda quelle couleur il voulait pour sa chambre, il répondit :
— Gris.
Puis elle demanda :
— Et le panier de June ?
Mathis réfléchit longtemps.
— Pas contre un mur.
Sophie m’a appelée le soir même.
June vivait chez moi depuis six mois.
Ses poils gris couvraient mon canapé.
Ses gamelles étaient dans ma cuisine.
Elle dormait près de mon lit.
Une patte touchait souvent le vieux sac rouge.
Je voulais dire que la déplacer serait mauvais pour elle.
Je voulais dire qu’elle s’était attachée à moi.
Ces deux phrases étaient vraies.
Mais elles n’étaient pas toute la vérité.
Avant même de savoir que Mathis était en sécurité, June l’attendait chaque jour à 15 h 12.
Elle inspectait les sacs rouges.
Elle s’endormait contre ce cartable parce que les mains du garçon l’avaient transformé en refuge.
J’avais coupé une chaîne.
Je ne voulais pas en fabriquer une autre simplement parce que l’idée de la perdre me faisait mal.
Nous avons préparé son départ pendant trois semaines.
Mathis a laissé un tee-shirt dans sa nouvelle chambre.
June a d’abord visité le jardin.
Puis le salon.
Puis le couloir.
Je suis restée deux nuits chez Sophie.
La troisième soirée, June est entrée dans la chambre de Mathis sans se retourner vers moi.
Son grand panier était installé au centre de la pièce.
Loin des murs.
Mathis a pris le vieux sac rouge.
Il l’a rangé dans le placard.
Cette fois, il ne l’a pas glissé sous la poitrine de June.
La chienne est montée sur son panier.
Elle est restée debout quelques secondes.
Mathis s’est assis sur son lit.
Puis il a tapé deux fois.
Tac.
Tac.
June s’est couchée toute seule.
Le sac est resté dans le placard.
C’est comme ça que j’ai su qu’elle était prête.
Deux années ont passé.
June vit toujours avec Mathis et Sophie.
Son corps est solide maintenant.
Son poil gris a épaissi autour de la tache blanche de son poitrail.
Son collier est toujours très lâche.
Pour les promenades, la laisse reste attachée à un harnais rembourré.
Mathis a douze ans.
Il joue des percussions au collège.
Sur son bureau se trouve un petit tapis d’entraînement.
Chaque soir, vers 21 h 10, il tape deux fois dessus.
Tac.
Tac.
June entre dans sa chambre.
Elle fait un tour sur son panier.
Se couche.
Puis pousse un long soupir.
Mathis attend de l’entendre avant d’éteindre sa lampe.
La porte reste ouverte.
Le vieux sac rouge est toujours sur l’étagère la plus haute du placard.
La laine bleue et la montre cassée sont rangées dans la poche avant.
Mathis n’a plus besoin de les regarder.
Mais il ne veut pas encore les jeter.
Chaque 19 août, nous retournons à l’endroit où se trouvait la maison.
Le bâtiment a été démoli.
À sa place, quelques habitants ont créé un petit jardin partagé.
Des carrés de légumes.
Des fleurs.
Un récupérateur d’eau.
Un chemin de gravier passe exactement là où se trouvait autrefois le mur.
Nous apportons quelques gamelles d’eau pour les chiens qui viennent avec leurs propriétaires.
Et nous les posons toujours à portée.
La première année, June s’est couchée contre la jambe de Mathis.
La deuxième, elle a choisi seule un coin d’herbe en plein soleil.
Pas l’ombre.
Le soleil.
Elle s’est allongée sur le dos, les quatre pattes ouvertes, pendant que des enfants jardinaient quelques mètres plus loin.
À un moment, un portail a claqué dans la ruelle.
June a ouvert un œil.
Elle ne s’est pas relevée.
Mathis m’a regardée.
Il ne portait plus sa petite montre.
Il ne comptait plus dix-huit minutes.
Il ne vérifiait plus la porte.
Il a posé une main sur l’herbe.
June a étiré une patte jusqu’à couvrir ses doigts.
La première fois que je l’ai vue, la liberté avait fait un bruit métallique.
Celui d’une chaîne rouillée tombant dans la poussière.
Aujourd’hui, elle fait beaucoup moins de bruit.
Deux coups.
Tac.
Tac.
Un long soupir.
Une porte ouverte.
Et, cette fois, personne ne lui demande de se relever.






