Son fils Louis grandissait au milieu de cette enquête mécanique.
Chaque samedi, il apparaissait dans le garage avec un petit tournevis en plastique.
— C’est la moto de tonton Michel ?
— Oui.
— Elle est finie ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que les choses importantes prennent du temps.
Un jour, Louis demanda :
— Pourquoi tu la fais ?
Bernard s’arrêta.
Il aurait pu répondre : parce que je lui dois.
Mais il se corrigea.
— Parce qu’un jour, il a fait quelque chose pour moi sans savoir si je pourrais lui rendre.
Louis réfléchit.
— Alors tu lui fais un cadeau ?
Bernard sourit.
— Voilà.
C’était plus simple ainsi.
Pendant presque trois ans, chaque euro disponible passa dans la restauration.
Pas l’argent du loyer.
Pas celui de Louis.
Bernard avait appris assez durement ce qu’étaient les priorités.
Il faisait des heures supplémentaires.
Réparait des chambres froides le week-end.
Vendit une vieille voiture qu’il n’utilisait plus.
Nathalie le regardait rentrer certains soirs à vingt-deux heures.
— Tu vas finir par te tuer avec cette machine.
— Peut-être.
— Et Michel te tuera après.
— Probablement.
Mais elle préparait quand même un sandwich pour son lendemain.
Peu à peu, la moto reprit forme.
Les pièces revenaient.
Le moteur fut ouvert entièrement.
Les chromes restaurés.
La peinture ivoire reproduite à partir d’un fragment resté protégé sous une fixation.
Pour la selle, Bernard retrouva René, quatre-vingt-deux ans, ancien sellier automobile qui avait travaillé avec le père de Michel.
René prit le vieux morceau de cuir dans ses mains.
— Cette couture-là…
Il ajusta ses lunettes.
— C’est André qui m’avait demandé de la faire comme ça.
Bernard ne dit rien.
René releva la tête.
— C’est sa moto ?
Bernard acquiesça.
Le vieil homme resta silencieux.
Puis il posa le cuir sur l’établi.
— Tu repasses vendredi.
— Combien je vous dois ?
— Tu repasses vendredi.
Le vendredi, la selle était prête.
René refusa l’argent.
— André m’a dépanné en 1976 quand ma camionnette est tombée en rade pendant que ma femme accouchait.
Bernard sourit.
— Vous vous en souvenez encore ?
René haussa les épaules.
— À notre âge, mon garçon, on oublie où on a mis les lunettes. Pas qui était là quand ça comptait.
Cette phrase resta avec Bernard.
Parce que c’était exactement ce que racontait cette moto.
Les années passent.
Les métiers disparaissent.
Les garages deviennent des résidences.
Les enfants quittent la région.
Les cafés où l’on retrouvait toujours quelqu’un ferment parfois leurs portes.
Mais certains gestes survivent.
Un coup de main.
Une remorque prêtée.
Une enveloppe glissée sans signature.
Une visite à l’hôpital.
Une moto vendue.
La solidarité n’a pas toujours de grands discours.
Souvent, elle porte un vieux pull et arrive avec une caisse à outils.
Au bout de mille cent deux jours, Bernard remit le moteur en route.
La moto trembla.
Toussa.
Puis trouva son ralenti.
Bernard resta debout devant elle.
Louis, désormais âgé de cinq ans, se boucha les oreilles en riant.
— Elle marche !
Bernard hocha la tête.
Mais il ne souriait pas.
Il pleurait.
Le lendemain matin, à six heures trente, il chargea la moto sur une remorque.
À sept heures douze, il se gara devant chez Michel.
Et lui demanda d’ouvrir son garage.
Ce que Bernard ignorait encore, c’est que pendant exactement les mêmes mille cent deux jours, Michel avait lui aussi travaillé en secret.
Après avoir vendu la moto de son père, Michel avait conservé une partie de l’argent.
Il aurait pu refaire la cuisine.
Changer sa chaudière.
Partir en voyage.
Sa fille lui disait depuis des années :
— Papa, profite un peu.
Mais Michel avait entendu une phrase de Bernard en 2019.
Une seule.
Ils étaient autour d’un barbecue.
Bernard avait montré la photographie d’une ancienne sportive routière française de 1972, rouge et bleu nuit.
— Celle-là, si j’avais les moyens…
Michel avait répondu :
— Elle est moche.
— T’as aucun goût.
— Ça, c’est vrai.
La conversation avait duré trente secondes.
Michel s’en souvenait toujours.
Quelques semaines après avoir vendu sa propre moto, il trouva un exemplaire du modèle rêvé par Bernard.
Ou plutôt, ce qu’il en restait.
Un cadre.
Deux roues.
Un moteur incomplet.
Trois cartons de pièces.
Il l’acheta.
Et pendant les trente-sept mois où Bernard était incarcéré, Michel passa presque chaque soir dans son garage.
Seul.
La radio allumée très bas.
Un vieux calendrier accroché au mur.
La photo de Claire sur une étagère.
Il restaurait la moto de Bernard.
Pas parce qu’il attendait quelque chose.
Il ne savait même pas si Bernard découvrirait un jour ce qu’il avait fait.
Il voulait seulement qu’à sa sortie, son ami ait devant lui autre chose qu’un casier, des années perdues et le regard méfiant des gens.
Il voulait lui donner une raison de reprendre la route.
Quelque chose à attendre.
Quelque chose qui ne ressemble pas à une punition.
Le samedi matin où Bernard arriva, Michel avait justement terminé la moto.
Il avait entendu le fourgon devant la maison.
Il avait démarré le moteur.
Puis il avait attendu.
Voilà pourquoi, lorsque la grande porte du garage se leva, deux motos tournaient au ralenti.
La blanche de 1977 que Bernard venait de ramener.
Et derrière elle, une rouge et bleu nuit de 1972.
Celle dont Bernard rêvait depuis plus de trente ans.
Sur le réservoir de la seconde, Michel avait attaché un ruban ridicule récupéré dans une boîte de Noël.
Bernard resta bouche ouverte.
Michel regarda la moto blanche.
Puis regarda la rouge.
Puis Bernard.
— Non.
Bernard commença à rire.
Un rire nerveux.
— Quoi, non ?
— Me dis pas que t’as…
— Si.
Michel pointa la moto blanche.
— Et toi, me dis pas que t’as…
— Si.
Ils restèrent face à face.
Deux hommes proches de la retraite.
Deux ventres un peu trop ronds.
Deux paires de genoux qui craquaient lorsqu’ils se relevaient.
Deux types élevés à une époque où l’on disait rarement « je t’aime » à ses amis.
Michel finit par s’asseoir sur le sol du garage.
Il passa ses mains sur son visage.
Bernard s’assit à côté de lui.
Pendant quelques secondes, on n’entendit que les deux moteurs.
Puis Michel murmura :
— Espèce d’abruti.
Bernard éclata de rire.
— C’est toi l’abruti.
— J’ai passé trois ans sur ta fichue moto.
— Moi aussi.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






