Deux jours après l’avoir revu au feu rouge, je me suis surprise à attendre de nouveau la rue, comme on attend une réponse qu’on n’ose pas demander. Je n’avais pourtant rien à y faire. Rien d’urgent, rien d’essentiel… sauf ce battement sourd dans la poitrine qui disait : ce n’est pas fini.
La première nuit, j’ai très mal dormi. Pas à cause d’un cauchemar, non. Plutôt à cause de ces images qui reviennent avec une précision cruelle : sa nuque, ses écouteurs, la lettre en métal au bout de la fermeture. Mon cerveau répétait la scène comme on repasse un film pour être sûr qu’il n’y a pas eu de trucage.
Le lendemain, j’ai refait ce plat que je n’osais plus cuisiner. L’odeur a envahi la cuisine, s’est glissée dans le couloir, a frôlé la porte de sa chambre. J’ai pleuré devant la casserole, mais ce n’était pas une chute dans le vide. C’était une douleur… avec un fond, enfin.
Je me suis assise à la table, et j’ai regardé mes mains. Elles tremblaient encore un peu, comme si elles avaient touché quelque chose d’interdit. Au fond, je ne savais pas ce qui m’avait le plus bouleversée : le visage du garçon… ou le fait que Fabien, même par un objet usé, avait réussi à me trouver, encore.
Le soir, j’ai ouvert son placard. Juste une seconde. J’ai effleuré une manche, une chemise pliée, un vieux cahier qui sentait le papier fatigué. Puis j’ai refermé, doucement, comme on referme une plaie qu’on ne peut pas recoudre.
Le surlendemain, j’ai mis mon manteau et je suis sortie, sans me donner d’excuse. Il faisait toujours ce froid humide qui rend les rues plus grises qu’elles ne le sont. Les vitrines reflétaient des silhouettes pressées, et je marchais au milieu d’elles avec un calme étrange, comme si je n’étais plus tout à fait dans le même monde.
Je suis arrivée au carrefour. Le même feu rouge. La même bande blanche au sol, légèrement effacée. J’ai eu un réflexe ridicule : regarder à deux mètres, comme si la vie allait m’offrir une répétition.
Et je l’ai revu.
Cette fois, il n’était pas de dos. Il était adossé à un poteau, sans écouteurs, le téléphone éteint dans sa main, comme s’il hésitait. Quand il m’a reconnue, son visage s’est éclairé d’un soulagement presque enfantin.
Il a fait un pas vers moi, puis s’est arrêté, poli, comme on s’approche d’une personne qu’on ne veut pas brusquer.
« Madame Martin ? » a-t-il demandé.
J’ai hoché la tête, incapable de répondre tout de suite. Je n’avais pas prévu de le revoir si vite, et mon cœur s’est remis à taper comme un animal enfermé.
Il a avalé sa salive, et j’ai vu qu’il avait préparé quelque chose dans sa tête, mais que les mots se mélangeaient.
« Je vous cherchais… Enfin, pas partout, je… Je repassais ici, parce que… » Il a eu un petit geste vague vers la rue. « Parce que je me suis dit que vous passiez peut-être. »
Il a baissé les yeux vers son sac, puis les a relevés vers moi, avec une délicatesse presque maladroite.
« J’ai trouvé… quelque chose dedans. Et je crois que ça doit être à vous. »
J’ai senti mes épaules se raidir. Mon premier instinct a été de dire non. De me protéger. De rester dans ce petit équilibre fragile où je respirais enfin.
Mais il avait déjà ouvert la poche extérieure, celle qui m’avait fait mal à regarder l’autre jour. Il en a sorti un objet plat, enveloppé dans un mouchoir.
Un petit carnet.
Le carton de la couverture était usé, sombre, un peu gondolé par l’humidité. Et au coin, à peine visible, une trace de stylo, comme un vieux gribouillage d’adolescent.
Je l’ai reconnu avant même de le toucher.
Julien a parlé doucement, comme si la rue entière pouvait entendre.
« Je ne l’ai pas ouvert tout de suite. Je vous le promets. Je l’ai vu en rentrant chez moi, j’ai… j’ai eu peur de faire une bêtise. Puis hier soir, je l’ai ouvert… juste la première page. Et j’ai vu un prénom. Alors je me suis dit que je devais vous le rendre. »
Je n’ai pas tendu les mains tout de suite. J’avais peur que mes doigts se ferment dessus comme sur une bouée, et que tout recommence : le besoin, la rage, l’impossibilité.
« Vous l’avez lu ? » ai-je réussi à demander.
Il a secoué la tête, franchement.
« Non. Juste… juste ce qu’il fallait pour savoir qu’il s’appelait Fabien. Après, j’ai refermé. »
Il a ajouté, d’une voix plus basse :
« Et… j’ai pensé à vous toute la nuit. »
Il m’a tendu le carnet. J’ai pris le mouchoir, puis le carnet, comme on prend un oiseau blessé. C’était léger. Ridiculement léger. Et pourtant, j’avais l’impression de porter quelque chose de lourd, de vivant.
Je l’ai serré contre moi une seconde, sans réfléchir. Un geste idiot. Un geste vrai.
Julien a regardé autour, puis s’est raclé la gorge.
« Je ne veux pas vous déranger. Mais… je voulais aussi vous dire quelque chose. »
Il a glissé son téléphone dans sa poche, et j’ai vu sa main hésiter, comme si le courage était une chose qu’on pouvait laisser tomber.
« J’ai appelé ma mère. Vraiment. Le soir même. Et… on s’est vus. On a mangé ensemble. On a parlé longtemps. Je ne me souvenais même plus de la couleur de ses yeux quand elle rit. »
Sa voix s’est cassée un peu sur la dernière phrase. Il a détourné le regard, gêné d’être ému.
« Je pensais que j’avais “pas le temps”. En fait, je crois que je ne voulais pas voir… qu’elle pouvait se sentir seule. »
J’ai senti une chaleur douloureuse m’envahir. Pas une joie simple. Plutôt cette impression étrange que la vie, parfois, recolle un morceau à côté d’un autre, sans effacer la fissure.
« Merci de me le dire », ai-je murmuré.
Il a hoché la tête. Et soudain, il a eu ce petit sourire timide qui ne ressemblait plus du tout à celui, poli, de l’autre jour. Celui-là était vrai.
« Et… si ça ne vous met pas mal à l’aise… j’aimerais vous offrir un café. Pas pour parler de… de tout ça, forcément. Juste… parce que je crois que j’en ai besoin. Et peut-être que vous aussi. »
Je n’avais pas envie de m’asseoir dans un café. Pas envie de devoir être “normale”. Pas envie de me voir dans une vitre, avec mes yeux gonflés et mes épaules fatiguées.
Mais j’ai regardé le carnet dans ma main. Et j’ai pensé à cette phrase que je m’étais dite en rentrant : ça ne m’a pas tuée.
Alors j’ai répondu :
« D’accord. Mais pas longtemps. »
Il a souri plus franchement, soulagé, comme si j’avais accepté un pacte fragile.
Le café était à deux rues. Un endroit simple, sans musique trop forte, où les gens lisent encore le journal papier. On s’est assis près de la fenêtre. Dehors, la pluie fine faisait des petites traînées sur la vitre, et je me suis dit que c’était exactement la même pluie qu’il y a sept ans… sauf que, aujourd’hui, je pouvais la regarder sans tomber.
Julien a commandé, puis il a posé ses mains à plat sur la table. De près, je voyais mieux son visage : ce n’était pas Fabien. Il y avait des différences, évidentes, presque rassurantes. Le nez un peu plus long, une cicatrice fine près du sourcil, une manière de froncer le front qui n’appartenait qu’à lui.
Et pourtant… il y avait ce quelque chose, ce rythme dans la présence, qui réveillait ma mémoire sans l’écraser.
« Je peux vous poser une question ? » a-t-il dit.
J’ai haussé légèrement les épaules.
« Vous l’avez déjà fait », ai-je répondu, avec un soupçon d’humour triste.
Il a souri, puis son sérieux est revenu.
« Pourquoi… vous avez donné ses affaires ? Je veux dire… excusez-moi, c’est indiscret. »
J’ai regardé ma tasse, le café qui tremblait à peine.
« Parce que je n’en pouvais plus », ai-je dit simplement. « Parce que sa chambre était devenue un musée, et moi une gardienne. Je pensais que si je lâchais un objet, je respirerais un peu. »
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