Je pensais qu’ils me jugeaient, jusqu’à comprendre ce que je refusais de voir

Je pensais vraiment que tout le monde exagérait… jusqu’au matin où une petite fille m’a regardé comme si j’étais quelque chose qu’on devait éviter.

Le lendemain de l’appel de mon responsable, je suis allé travailler avec la boule au ventre.

Je m’étais dit que j’allais rester digne.

Ne pas réagir.

Ne pas donner raison à ceux qui, selon moi, cherchaient juste à m’humilier.

J’ai mis un t-shirt propre, enfin… je pensais qu’il était propre.

Je l’avais pris sur la chaise de ma chambre, parmi une pile de vêtements que je remettais souvent parce qu’ils “n’étaient pas sales”. Pour moi, tant qu’il n’y avait pas de tache visible, ça allait.

Dans le métro, une dame a changé de place.

Je l’ai vue.

Elle n’a rien dit, mais elle a serré son sac contre elle et s’est levée pour aller plus loin.

J’ai senti la colère monter.

Encore une.

Encore quelqu’un qui me jugeait sans me connaître.

Au travail, j’ai pris ma caisse comme d’habitude. J’ai scanné les articles, rendu la monnaie, demandé les cartes de fidélité, répété mes phrases automatiques.

Tout allait presque bien.

Puis une mère est arrivée avec sa petite fille.

La petite devait avoir cinq ou six ans. Elle tenait un paquet de biscuits contre elle et me regardait avec cette franchise brutale que seuls les enfants ont.

Elle a froncé le nez.

Puis elle a demandé à sa mère, pas très fort mais assez pour que je l’entende :

— Maman, pourquoi le monsieur sent comme la cage du lapin ?

Sa mère est devenue rouge.

Elle lui a serré la main et a murmuré :

— Chut, ça ne se dit pas.

Mais c’était trop tard.

J’ai eu l’impression qu’on venait de me verser un seau d’eau froide sur la tête.

Pas parce que c’était méchant.

Justement.

Parce que cette petite fille ne cherchait pas à me harceler. Elle ne connaissait pas mes collègues. Elle ne connaissait pas ma mère. Elle n’avait aucune raison de “monter un complot” contre moi.

Elle avait juste senti quelque chose.

Et moi, je ne sentais rien.

J’ai fini mon service en pilotage automatique.

À la pause, je ne suis pas allé m’asseoir avec les autres. De toute façon, je ne le faisais presque jamais. Je suis sorti derrière le magasin, près de l’endroit où les employés vont fumer.

Je ne fume pas.

Mais j’avais besoin d’air.

C’est là que Mireille est venue me voir.

Mireille travaille au rayon frais depuis des années. Elle a 56 ans, trois enfants, un rire fort, et cette manière de parler aux gens comme si elle n’avait peur de personne.

Je me suis crispé en la voyant arriver.

Je croyais qu’elle venait encore me faire une remarque.

Elle s’est mise à côté de moi, sans trop s’approcher.

Puis elle a dit :

— Tu sais, les savons sur ta caisse, c’était nul.

Je ne m’attendais pas à ça.

Elle a haussé les épaules.

— Je ne dis pas que le problème n’existe pas. Mais la façon de faire, c’était méchant. Et ça ne donne envie à personne d’écouter.

Je suis resté silencieux.

C’était la première fois que quelqu’un disait les deux choses en même temps.

Oui, il y avait un problème.

Oui, on m’avait blessé.

Mireille a continué, plus doucement :

— Tu as le droit d’être vexé. Mais tu n’as peut-être pas toutes les informations. Parfois, on ne sent pas sa propre odeur. Surtout quand on vit dedans tous les jours.

J’ai voulu répondre que ce n’était pas vrai.

Que je me connaissais mieux que les autres.

Mais la phrase de la petite fille tournait encore dans ma tête.

“Comme la cage du lapin.”

Je crois que mon visage a changé, parce que Mireille a ajouté :

— Je ne te dis pas ça pour t’écraser. Je te le dis parce que tu es jeune. Et parce que si personne ne te le dit correctement, tu vas te retrouver seul pour une raison qui peut se régler.

Je n’ai pas pleuré.

Mais j’en avais envie.

Le soir même, je suis rentré chez moi avec une idée fixe : vérifier.

Vraiment vérifier.

Pas avec mon nez, puisque visiblement il ne servait à rien.

J’ai ouvert la porte de mon studio et, pour la première fois, je n’ai pas allumé la télé tout de suite.

J’ai regardé autour de moi.

Le panier à linge débordait.

Il y avait des serviettes humides derrière la porte de la salle de bain.

Des draps que je n’avais pas changés depuis… je ne savais même plus.

Des chaussures près du radiateur.

Des assiettes dans l’évier.

Rien de dramatique, dans ma tête.

Juste la vie d’un gars seul.

Mais en regardant vraiment, je me suis demandé ce que quelqu’un d’autre verrait.

J’ai pris un t-shirt dans la pile sur la chaise.

Je l’ai mis dans un sac plastique.

Puis j’ai appelé ma sœur.

On ne s’appelle pas souvent. Elle a deux enfants, un travail, une vie bien rangée. Moi, j’ai toujours eu l’impression qu’elle me jugeait.

Quand elle a répondu, j’ai failli raccrocher.

Puis j’ai dit :

— J’ai besoin que tu sois honnête, mais pas cruelle.

Il y a eu un silence.

— D’accord, a-t-elle dit.

Je lui ai demandé si je pouvais passer chez elle cinq minutes.

Quand je suis arrivé, elle m’attendait devant l’immeuble. Je n’ai même pas voulu monter.

Je lui ai tendu le sac avec le t-shirt.

— Dis-moi.

Elle m’a regardé comme si elle avait compris que quelque chose était en train de céder en moi.

Elle a ouvert le sac.

Elle n’a pas fait de grimace exagérée. Elle n’a pas soupiré. Elle n’a pas levé les yeux au ciel.

Elle a juste refermé le sac doucement.

— Oui, a-t-elle dit.

Un seul mot.

Pas un sermon.

Pas une blague.

Juste “oui”.

J’ai senti ma gorge se serrer.

— C’est fort ?

Elle a hésité.

— Assez pour que les gens autour de toi le sentent.

Je me suis assis sur le petit muret devant son immeuble.

J’avais honte.

Une honte physique, lourde, comme si tout mon corps était devenu trop visible.

Pendant des mois, peut-être plus, j’avais cru être le seul raisonnable dans un monde qui gaspille de l’eau. Et là, d’un coup, je comprenais que des gens avaient peut-être supporté en silence quelque chose que je ne pouvais même pas percevoir.

Ma sœur s’est assise à côté de moi.

Elle n’a pas essayé de me toucher.

Elle sait que je n’aime pas ça quand je suis énervé.

— Pourquoi tu ne te douches presque plus ? elle m’a demandé.

J’ai répondu automatiquement :

— Pour l’eau.

Elle m’a regardé.

Pas méchamment.

Mais comme quelqu’un qui attend la vraie réponse.

Et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai lâché :

— Parce que je n’ai plus envie.

C’est sorti tout seul.

Je n’avais jamais formulé ça comme ça.

Pas “je veux économiser”.

Pas “je m’en fiche”.

Pas “les autres exagèrent”.

Juste : je n’ai plus envie.

Plus envie de faire tourner une machine.

Plus envie de changer les draps.

Plus envie de me regarder dans le miroir.

Plus envie de sentir l’eau chaude sur moi et d’avoir ensuite trente petites choses à faire.

Me sécher.

Mettre des vêtements propres.

Ranger.

Relancer une lessive.

Aérer.

Faire comme les gens normaux.

Ma sœur a soufflé doucement.

— Tu aurais pu nous le dire.

J’ai eu un rire amer.

— Pour que vous me traitiez de sale ?

Elle a secoué la tête.

— Non. Pour qu’on comprenne que ce n’était pas juste une histoire de douche.

Cette phrase m’a fait mal.

Parce qu’elle était vraie.

Le lendemain, je ne suis pas allé travailler plus tôt. Je ne suis pas devenu un autre homme en une nuit.

Mais j’ai pris une douche.

Une vraie.

Pas trois minutes en colère, comme pour prouver quelque chose.

J’ai lavé mes cheveux. J’ai frotté derrière les oreilles. J’ai coupé mes ongles. J’ai mis une serviette propre, que ma sœur m’avait donnée la veille parce qu’elle “en avait trop”.

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