Le progrès, c’était revenir après avoir eu peur.
Deux mois plus tard, Grâce pouvait rester debout dans la piscine vide.
Puis j’ai ajouté de l’eau.
Un fond de verre.
Quelques millimètres.
Elle s’est approchée.
A reniflé.
Est repartie.
La fois suivante, j’ai mouillé mes doigts et je l’ai laissée lécher l’eau.
Comme le premier soir dans ma cuisine.
À la fin de l’été, elle posait une patte dans l’eau.
Puis deux.
Quatre pattes ont demandé encore plusieurs semaines.
Je n’utilisais jamais le tuyau.
Le bruit restait trop brutal.
Je transportais des seaux pour qu’elle voie exactement d’où venait l’eau.
Camille appelait cela une exposition progressive.
Moi, j’appelais cela transporter beaucoup trop de seaux.
Grâce, elle, semblait surtout penser que tout devenait acceptable lorsqu’un morceau de poulet était impliqué.
La première fois que l’eau lui est arrivée aux chevilles, son corps s’est figé.
Son nez s’est levé.
Comme si elle cherchait instinctivement l’air.
L’eau faisait à peine quelques centimètres.
Je suis entré à côté d’elle.
Et soudain, ce n’était plus Grâce qui avait peur.
C’était moi.
Le jardin a disparu.
J’ai revu la rivière.
L’eau verte.
Les adultes qui criaient.
Ma mère.
Mes jambes ont commencé à trembler.
Je me suis assis sur le bord de la piscine.
Grâce aurait pu sortir.
Elle ne l’a pas fait.
Elle a traversé les quelques centimètres qui nous séparaient et posé son menton mouillé sur mon genou.
La chienne terrorisée par l’eau était restée dans la piscine parce que c’était moi qui paniquais.
Je pensais lui apprendre que l’eau pouvait être sûre.
Elle était en train de m’apprendre autre chose.
On pouvait avoir peur devant quelqu’un sans en avoir honte.
Nous sommes restés ainsi jusqu’à ce que nos respirations ralentissent.
Puis nous sommes sortis ensemble.
L’hiver est arrivé.
J’ai rangé la piscine.
Au printemps suivant, alors que j’ouvrais l’abri de jardin, Grâce s’est approchée et a reniflé sous la porte.
Puis elle m’a regardé.
— Tu veux la piscine ?
Sa queue a bougé.
Pas avec courage.
Avec curiosité.
Et cela suffisait.
Pendant le deuxième été, l’eau est montée peu à peu.
Aux chevilles.
Puis aux genoux.
Grâce apprenait qu’elle pouvait lever une patte et la reposer sans perdre le sol.
Que les jouets flottants bougeaient sans disparaître.
Que l’eau sur son dos pouvait venir d’une éponge douce.
Elle détestait toujours les fossés.
Toujours les gros orages.
Le but n’était pas d’effacer toutes ses réactions.
Le but était de créer d’autres souvenirs assez forts pour vivre à côté des anciens.
De mon côté, j’ai commencé à participer à un petit groupe de parole consacré aux familles touchées par les noyades et les accidents liés à l’eau.
Camille avait trouvé l’adresse.
J’ai refusé pendant deux mois.
Puis j’ai fini par y aller.
La première semaine, j’ai seulement dit mon prénom.
La deuxième, j’ai parlé de Julien.
La troisième, j’ai dit quelque chose que je n’avais jamais formulé.
Sauver Grâce ne m’avait pas rendu courageux.
Je n’étais pas entré dans le canal parce que j’étais devenu soudain un homme sans peur.
J’y étais entré parce que je ne pouvais pas supporter de regarder encore une fois quelqu’un disparaître sous l’eau depuis la rive.
Un homme assis en face de moi m’a répondu :
— Ça ressemble quand même beaucoup à du courage.
J’ai secoué la tête.
— Ça ressemblait surtout à de la terreur qui avançait.
Il a souri tristement.
— Souvent, de l’intérieur, le courage ressemble exactement à ça.
De son côté, Mélanie reconstruisait sa vie.
Elle s’est mise à aider une petite structure locale qui organisait des hébergements temporaires pour les animaux de personnes devant quitter rapidement un foyer devenu dangereux.
Elle connaissait le problème mieux que personne.
Certaines personnes hésitaient à partir parce qu’elles ne savaient pas où placer leur chien ou leur chat.
Mélanie a proposé de développer un réseau de familles d’accueil discrètes.
Elle a appelé ce projet « Toujours là », comme la médaille de Grâce.
Au fil du temps, plusieurs animaux ont pu être hébergés pendant que leurs propriétaires trouvaient une solution stable.
Grâce avait survécu parce qu’un inconnu avait entendu un bruit presque impossible à distinguer.
D’autres animaux furent mis à l’abri parce que Mélanie avait décidé que leurs propriétaires ne devraient pas attendre aussi longtemps avant de demander de l’aide.
Puis est arrivée la journée que personne chez nous n’a oubliée.
Presque deux ans après le canal.
Camille était là avec son compagnon.
Le chauffeur-livreur qui m’avait aidé le jour du sauvetage était également venu déjeuner.
La vétérinaire est passée en fin d’après-midi.
Mélanie avait apporté une tarte au citron.
Grâce avait passé quelques minutes dans la petite piscine, remplie jusqu’aux genoux.
Puis j’avais arrêté l’exercice.
Je m’étais éloigné.
Sa balle rouge flottait encore au milieu.
Un léger souffle de vent l’a poussée hors de portée.
Je pensais que Grâce allait me regarder pour que je la récupère.
Elle est entrée seule.
Une patte.
Puis l’autre.
Elle avançait lentement.
L’eau est arrivée contre son poitrail.
Tout le monde s’est tu.
Grâce a tendu le cou vers la balle.
Le jouet s’est éloigné.
Pour l’attraper, elle devait avancer encore juste assez pour que ses pattes avant quittent le fond pendant une seconde.
Son corps s’est tendu.
Instinctivement, j’ai fait un pas.
Camille a posé sa main sur mon bras.
— Laisse-la choisir.
Grâce a regardé la balle.
Puis moi.
Je n’ai rien dit.
Je n’ai pas tendu la main.
Elle a poussé sur ses pattes arrière.
Ses pattes avant ont quitté le fond.
Et Grâce a nagé.
Très mal.
Elle éclaboussait partout.
L’eau lui revenait sur le visage.
Mais elle avançait.
Elle a attrapé la balle entre ses dents.
Puis, au lieu de sortir immédiatement, elle a fait un petit demi-tour.
Ses pattes continuaient de battre l’eau.
Sa queue frappait la surface.
Et soudain, elle a aboyé.
Un vrai aboiement.
Grave.
Joyeux.
Nous avons tous commencé à rire.
Mélanie pleurait.
Moi aussi.
Grâce est sortie, a laissé tomber la balle à mes pieds, puis s’est secouée en arrosant tout le monde.
Ensuite, elle est retournée devant la piscine.
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