Pendant trois soirs, notre chienne de thérapie a refusé de rentrer avec moi. Le quatrième, je l’ai enfin écoutée… et une résidente de 92 ans lui doit peut-être la vie.
Le vendredi soir, à 19 h 55, j’ai accroché la laisse de Noisette à son collier.
Elle n’a pas bougé.
Pas un pas vers la sortie.
Béatrice, l’infirmière de garde, l’a observée quelques secondes avant de me dire :
— Marc… regarde-la. Elle essaie de nous dire quelque chose.
J’avais déjà vu Noisette fatiguée, contrariée, impatiente.
Mais jamais comme ça.
Les oreilles légèrement dressées. Le regard fixé vers le couloir. Le corps tendu, comme si elle attendait quelque chose que nous étions incapables de percevoir.
Et surtout, c’était le quatrième soir.
Les trois soirs précédents, je l’avais forcée à rentrer avec moi.
Cette fois, je ne l’ai pas fait.
Je m’appelle Marc, j’ai 56 ans et je travaille à mi-temps dans une bibliothèque municipale près de Vannes, en Bretagne.
Depuis quatre ans, je suis aussi l’un des bénévoles responsables de Noisette, une Golden Retriever de neuf ans qui intervient dans une maison de retraite appelée Les Tilleuls.
Elle a le pelage couleur miel, le museau devenu presque blanc avec l’âge et une petite cicatrice au-dessus du nez, souvenir d’un accident quand elle était jeune.
Noisette travaille auprès des résidents depuis six ans.
Elle connaît les couloirs mieux que certains nouveaux employés.
Elle sait qui aime qu’on lui gratte les oreilles.
Qui préfère simplement poser une main sur son dos.
Qui parle beaucoup.
Qui ne parle presque plus.
Et parfois, elle reste devant une porte sans que personne sache pourquoi.
Quatre soirs par semaine, à la fin de sa journée, je la ramène chez moi.
C’était notre routine.
Jusqu’à ce mardi d’octobre.
Ce soir-là, vers 20 heures, je lui ai mis sa laisse dans le hall.
Je me suis dirigé vers la porte automatique.
Noisette s’est assise.
Je me suis retourné.
Elle me regardait.
Sa queue a frappé doucement le carrelage deux fois.
— Allez, ma belle. On rentre.
Rien.
Je suis revenu vers elle, je me suis accroupi et je lui ai caressé le cou.
— Tu es fatiguée ?
Elle n’a pas bougé.
J’ai tiré très légèrement sur la laisse.
Finalement, elle s’est levée.
Mais elle a marché jusqu’à la voiture la tête basse, comme un enfant qu’on emmène quelque part contre son gré.
Pendant le trajet, elle est restée assise sur la banquette arrière.
D’habitude, elle s’allonge au bout de cinq minutes.
Cette fois, elle est restée droite, regardant par la fenêtre.
J’ai pensé qu’elle était simplement fatiguée.
Les chiens aussi ont leurs mauvais jours.
Le lendemain soir, même scène.
Je lui mets la laisse.
Je marche vers la sortie.
Elle s’assoit.
Cette fois, même en l’appelant, elle refuse de se lever.
Béatrice était derrière le comptoir d’accueil.
Elle travaillait dans l’établissement depuis près de vingt ans.
Elle m’a dit :
— Marc, elle n’est pas comme d’habitude.
— Je sais. C’est le deuxième soir.
— Peut-être que tu devrais appeler le vétérinaire.
J’ai promis de le faire.
Cette nuit-là, Noisette n’a pas dormi au pied de mon lit.
Elle s’est couchée devant la porte de ma chambre, tournée vers le couloir.
Comme si elle montait la garde.
Le jeudi matin, j’ai appelé son vétérinaire.
Je lui ai expliqué son comportement.
Il m’a dit qu’à neuf ans, certains chiens pouvaient devenir plus anxieux ou modifier leurs habitudes.
Mais avant de raccrocher, il a ajouté :
— Observez-la bien. Un chien ne peut pas vous expliquer ce qui le dérange, alors il utilise son comportement.
J’ai répondu :
— Oui, bien sûr.
Mais je n’ai pas vraiment écouté.
Le jeudi soir, Noisette a recommencé.
Elle s’est assise dans le hall.
Puis elle a poussé un petit gémissement.
En quatre années passées avec elle, je ne l’avais jamais entendue gémir pour éviter de rentrer.
J’aurais dû m’arrêter là.
Au lieu de ça, je lui ai caressé la tête.
— Je sais, ma grande. Demain, je viendrai plus tôt.
Elle refusait tellement d’avancer que j’ai fini par la prendre dans mes bras.
Près de trente kilos de Golden Retriever mécontente.
Je l’ai portée jusqu’à la voiture.
Cette nuit-là, elle a dormi devant ma porte d’entrée.
Et le vendredi matin, elle n’a presque pas touché à sa gamelle.
Le vendredi soir, quand j’ai accroché sa laisse, Béatrice était encore de garde.
Noisette n’a même pas attendu que je marche vers la sortie.
Elle s’est figée.
Béatrice est venue vers nous.
— Marc, elle ne veut pas partir.
— Je sais.
— Non. Regarde-la vraiment.
Je me suis accroupi.
Noisette ne paraissait pas triste.
Elle ne tremblait pas.
Elle n’avait pas l’air malade.
Elle regardait simplement le long couloir qui partait vers l’aile des résidents les plus âgés.
Intensément.
Comme si quelque chose l’attendait là-bas.
Béatrice m’a dit :
— J’ai travaillé avec des personnes âgées toute ma vie. J’ai aussi vécu avec des chiens. Je ne peux pas te dire ce qu’elle ressent, mais ce comportement-là mérite qu’on l’écoute.
— Je suis censé la ramener chez moi.
— Laisse-la ici cette nuit.
J’ai hésité.
— Je ne crois pas que ce soit prévu.
— J’écris une note. Je prends la responsabilité. Elle dormira dans la salle de repos si elle veut.
J’ai regardé Noisette.
Sa queue a tapé deux fois sur le sol.
Alors j’ai retiré la laisse.
— D’accord. Tu restes.
Elle s’est immédiatement levée.
Pas vers la salle de repos.
Pas vers sa gamelle.
Elle a traversé le hall.
Puis elle a pris le couloir de droite.
Béatrice et moi l’avons suivie.
Elle s’est arrêtée devant la chambre 217.
La chambre de Madeleine Le Guen.
Madeleine avait 92 ans.
Ancienne employée du bureau de poste d’un petit village du Morbihan, elle vivait aux Tilleuls depuis la mort de son mari.
C’était une femme minuscule, à peine quarante kilos, mais avec un caractère qui remplissait la pièce.
Elle lisait beaucoup.
Elle jouait aux cartes.
Et elle considérait que le dessert devait toujours être mangé, même quand le repas était mauvais.
Noisette s’est couchée en travers de sa porte.
Madeleine lisait dans son lit.
Béatrice a frappé.
— Madeleine ? Noisette semble vouloir passer la nuit près de vous.
Madeleine a baissé ses lunettes.
— Eh bien, elle a meilleur goût que beaucoup de gens de mon âge.
Puis elle a tapoté le bord du lit.
— Viens, ma belle.
Noisette est entrée.
Elle n’a pas sauté sur le lit.
Elle s’est couchée par terre.
Du côté droit.
Exactement à côté de la barrière du lit médicalisé.
Elle a posé son menton sur ses pattes.
Mais ses yeux sont restés ouverts.
Je suis parti vers 20 h 15.
Pour la première fois depuis quatre ans, ma banquette arrière était vide.
Je n’ai presque pas dormi.
À 3 h 14, mon téléphone a sonné.
Béatrice.
J’ai décroché immédiatement.
Sa première phrase a été :
— Marc, assieds-toi. Noisette vient probablement d’éviter quelque chose de très grave à Madeleine.
Je me suis assis sur le bord de mon lit.
Béatrice m’a raconté.
Pendant la nuit, Madeleine avait bougé dans son sommeil.
La barrière droite de son lit avait un défaut mécanique.
Un problème lent, discret.
Au fil des nuits, elle descendait de quelques millimètres.
Personne ne l’avait remarqué.
Cette nuit-là, elle avait fini par céder.
Madeleine avait glissé du matelas.
Directement du côté où Noisette dormait.
Au lieu de tomber contre la structure métallique du lit, elle était tombée en partie sur le chien.
Noisette avait amorti sa chute.
Puis elle s’était mise à aboyer.
Fort.
Encore et encore.
Béatrice s’était précipitée dans la chambre.
Madeleine était au sol, secouée, avec quelques bleus.
Mais consciente.
Rien ne semblait cassé.
— Tu connais Noisette, m’a dit Béatrice. Elle n’aboie pratiquement jamais ici. Cette nuit, elle n’a pas arrêté jusqu’à ce qu’on arrive.
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