La Jument Qui Tenait Debout Pour Sauver Deux Vies Brisées

Je croyais que l’histoire s’était terminée le jour où la jument avait enfin baissé la tête contre ma poitrine. Mais un matin, une petite fille est entrée dans mon atelier avec une vieille photo froissée… et j’ai compris que cette jument avait encore quelqu’un à sauver.

Elle devait avoir dix ou onze ans.

Un manteau trop grand sur les épaules, des bottes en caoutchouc couvertes de boue sèche, et ce regard sérieux qu’ont parfois les enfants quand ils ont déjà trop compris du monde.

Elle est restée sur le pas de la porte.

Dans ses mains, elle tenait une photo.

“C’est vous, monsieur Étienne ?”

J’ai essuyé mes mains pleines de sciure sur mon pantalon.

“Oui. C’est moi.”

Elle a avancé d’un pas.

Derrière elle, la porte de l’atelier laissait entrer une lumière pâle. On entendait le bruit régulier du rabot posé sur l’établi, le craquement du vieux plancher, et au loin, dans le pré, le petit hennissement du poulain.

La fillette a tourné la tête vers ce son.

Son visage a changé.

Pas beaucoup.

Juste assez pour que je voie ses lèvres trembler.

“Elle est encore là ?” a-t-elle demandé.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

Parce que quelque chose, dans sa voix, m’a serré la poitrine.

“Tu parles de la jument ?”

Elle a hoché la tête.

Puis elle m’a tendu la photo.

Elle était ancienne, un peu pliée sur les bords.

On y voyait une jument plus jeune, le poil brillant, la tête fière, debout près d’une femme aux cheveux attachés. À côté d’elles, une toute petite fille riait, les bras tendus vers l’encolure de l’animal.

J’ai regardé la fillette devant moi.

C’était elle.

Plus petite, plus légère, avec ce même regard.

“Elle s’appelait Mirabelle,” a-t-elle murmuré.

Mirabelle.

Depuis des mois, je n’avais pas osé lui donner de nom.

Pas vraiment.

Je l’appelais “ma belle”, “la grande”, parfois “la maman”. Comme si choisir un nom, c’était prétendre qu’elle m’appartenait.

Mais à cet instant, j’ai compris.

Elle avait déjà un nom.

Et quelqu’un l’avait gardé dans son cœur.

La fillette s’appelait Maëlle.

Elle habitait à quelques kilomètres, dans une petite maison au bout d’un chemin creux. Sa mère avait travaillé longtemps avec Mirabelle dans une ferme pédagogique. Rien de grand. Rien de célèbre. Juste un endroit simple où des enfants venaient brosser les animaux, apprendre à ne pas avoir peur, poser leurs mains sur un dos chaud et respirer un peu mieux.

Puis sa mère était tombée malade.

Longtemps.

Trop longtemps.

Mirabelle avait été confiée à quelqu’un que la famille croyait sérieux. Un homme du coin, disait Maëlle. Quelqu’un qui avait promis de s’en occuper le temps que les choses s’arrangent.

Les choses ne s’étaient jamais vraiment arrangées.

La mère de Maëlle était partie au printemps précédent.

Et la fillette n’avait plus revu la jument.

Elle avait demandé.

On lui avait répondu que Mirabelle était “bien quelque part”.

Vous savez, ces phrases qu’on dit aux enfants pour fermer une porte doucement.

Sauf que certains enfants entendent encore ce qui gratte derrière la porte.

Maëlle avait entendu parler, au village, d’une jument sauvée sur une route.

Une jument maigre.

Une jument avec un poulain.

Alors elle avait pris la vieille photo et elle était venue.

Toute seule, à pied.

Je n’ai pas voulu la brusquer.

Je lui ai proposé un verre d’eau. Elle l’a tenu entre ses deux mains sans boire.

“Je peux la voir ?”

J’ai regardé vers l’écurie.

Mirabelle n’aimait pas encore les surprises. Elle allait mieux, oui. Elle mangeait. Elle marchait. Elle venait parfois poser son museau contre mon épaule.

Mais certains gestes réveillaient encore sa peur.

Une corde qu’on déplace trop vite.

Une voix trop forte.

Une main qui arrive par derrière.

“La voir, oui,” ai-je dit doucement. “Mais on va y aller lentement.”

Maëlle a hoché la tête.

Nous sommes sortis de l’atelier.

Le poulain était dans le pré, les jambes fines, la crinière en bataille, plein de cette joie maladroite des petits qui découvrent le monde comme une fête.

Il courait en petits cercles, puis s’arrêtait net, comme s’il avait oublié pourquoi il courait.

Maëlle l’a regardé avec un sourire minuscule.

“C’est son petit ?”

“Oui.”

“Il a un nom ?”

J’ai secoué la tête.

“Pas encore.”

Elle a continué à marcher sans rien dire.

Quand nous sommes arrivés près de la clôture, Mirabelle a levé la tête.

Elle a vu la fillette.

Son corps s’est figé.

Le poulain, lui, est venu aussitôt vers nous, curieux, les oreilles en avant. Il a passé son petit nez entre les planches et a soufflé sur les doigts de Maëlle.

Elle a ri.

Un rire court.

Puis les larmes sont venues.

Pas de grands sanglots.

Juste des larmes silencieuses qui roulaient sur ses joues comme si elles avaient attendu trop longtemps.

Mirabelle n’avançait pas.

Elle regardait Maëlle.

Maëlle a sorti la photo de sa poche et l’a tenue contre elle.

“Mirabelle…”

La jument a remué une oreille.

Rien de plus.

Mais moi, j’ai vu ses yeux changer.

Ce n’était pas de la peur.

Ce n’était pas de la méfiance.

C’était plus profond.

Comme un souvenir qui revient de très loin et qui frappe doucement à une porte fermée.

Maëlle n’a pas tendu la main.

Elle n’a pas crié.

Elle n’a pas couru.

Elle a simplement parlé.

“C’est moi. C’est Maëlle.”

Mirabelle a fait un pas.

Puis un deuxième.

Le poulain, entre nous, s’est mis à mordiller la manche de la fillette, comme il avait mordillé mes lacets quelques mois plus tôt.

Maëlle a pleuré un peu plus fort.

“Tu te souviens ?”

La jument a baissé la tête.

Lentement.

Très lentement.

Elle est venue jusqu’à la clôture.

Puis elle a posé son souffle contre les cheveux de Maëlle.

À ce moment-là, j’ai dû tourner la tête.

Parce qu’il y a des instants qu’on ne regarde pas comme un spectacle.

On les respecte.

Camille est arrivée une heure plus tard.

Je l’avais appelée, non pas parce qu’il y avait une urgence, mais parce que je ne savais pas quoi faire de toute cette émotion.

Elle a écouté l’histoire de Maëlle sans l’interrompre.

Puis elle est allée voir Mirabelle.

“Elle l’a reconnue,” ai-je dit.

Camille a posé une main sur la barrière.

“Les animaux n’oublient pas toujours ceux qui les ont aimés.”

Cette phrase est restée dans l’air.

Maëlle venait tous les mercredis après l’école.

Au début, elle restait derrière la clôture. Elle parlait à Mirabelle. Elle racontait des choses simples.

Son cahier de poésie.

Le pain trop cuit de sa grand-mère.

Le pull qui grattait.

Les jours où sa mère lui manquait plus que d’habitude.

Mirabelle écoutait.

Je ne sais pas si les chevaux comprennent les mots comme nous.

Mais je sais qu’ils comprennent la voix.

Et celle de Maëlle devenait moins cassée quand elle parlait à la jument.

Un mercredi, elle m’a demandé :

“Vous croyez qu’elle m’en veut ?”

J’étais en train de réparer une porte de box.

J’ai posé mon marteau.

“Pourquoi elle t’en voudrait ?”

“Parce que je ne suis pas venue avant.”

Je suis resté silencieux.

J’aurais pu dire non tout de suite.

J’aurais pu faire l’adulte rassurant, celui qui répond vite pour calmer l’enfant.

Mais je connaissais trop bien cette question.

Moi aussi, je l’avais portée.

Pendant trois jours.

Je me suis assis sur un seau retourné.

“Tu sais, Maëlle, parfois on ne vient pas parce qu’on ne sait pas. Parfois parce qu’on est trop petit. Parfois parce que personne ne nous dit la vérité. Ça ne veut pas dire qu’on n’aime pas.”

Elle a baissé les yeux.

“Et vous ?”

“Moi, je savais assez pour m’arrêter plus tôt.”

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