J’ai 76 ans, et chaque samedi je m’assois devant la prison avec des crayons, parce que les enfants aussi ont besoin de quelqu’un.
La première fois, j’ai vu le petit garçon assis sur le trottoir.
Il s’appelait Noé.
Sept ans à peine.
Ses deux poings étaient fermés si fort que ses doigts en devenaient blancs. Sa mère, Manon, se tenait à côté de lui avec un sac en tissu contre elle et un visage épuisé, comme si elle n’avait presque pas dormi depuis des semaines.
Devant nous, il y avait le grand portail gris du centre pénitentiaire.
La porte lourde.
La sonnette.
Les caméras.
Tout semblait froid.
Même le matin.
« Je ne veux pas entrer », a dit Noé.
Sa mère s’est accroupie devant lui.
« Mon chéri, s’il te plaît. On a fait tout le trajet. Papa t’attend. »
Noé a secoué la tête.
Ses yeux étaient rouges.
« Je ne veux pas le voir derrière la vitre. Je ne veux pas passer la grande porte. »
Les gens passaient à côté.
Certains baissaient les yeux.
D’autres faisaient semblant de ne rien entendre.
Moi, j’étais là, avec mon vieux cabas à la main.
Je revenais du marché.
Depuis la mort de mon mari, je sortais souvent le samedi matin sans vraie raison. Juste pour ne pas rester seule dans mon appartement trop silencieux.
Je savais bien qu’on ne se mêle pas de la vie des autres.
Encore moins dans ce genre de moment.
Mais ce petit garçon ne faisait pas un caprice.
Il avait peur jusqu’au fond du ventre.
Alors j’ai dit doucement :
« Peut-être qu’il peut rester un peu avec moi. Juste là, sur le banc. Vous nous verrez depuis l’entrée. »
Manon m’a regardée tout de suite.
Avec méfiance.
Et elle avait raison.
Une mère ne confie pas son enfant à une inconnue parce qu’elle a l’air gentille.
J’ai posé mon cabas sur le banc.
« Je m’appelle Madeleine. J’habite le quartier. Je suis juste une vieille dame avec des biscuits et des mouchoirs dans son sac. »
Noé a levé les yeux.
« Vous avez des biscuits au chocolat ? »
J’ai failli sourire.
« Pas aujourd’hui. Mais j’ai des petits-beurre. »
Manon a regardé la porte.
Puis son fils.
Puis moi.
« Dix minutes », a-t-elle murmuré. « S’il pleure, je ressors. »
« Bien sûr. »
Elle est entrée comme quelqu’un qui n’avait plus le choix.
Noé s’est assis tout au bout du banc.
Il gardait une grande distance entre nous.
Je n’ai pas bougé.
J’ai sorti un petit paquet de biscuits et je l’ai posé au milieu.
Il en a pris un quand il a cru que je ne regardais pas.
Puis il a demandé :
« Vous avez du vert ? »
« Pour quoi faire ? »
« Pour le toit. »
J’avais dans mon cabas un petit cahier de coloriage et quelques crayons. Je les avais achetés pour la fille d’une voisine, puis oubliés là.
Noé a dessiné une maison.
Il a colorié la porte en noir.
Très noir.
Je n’ai rien demandé.
Les enfants disent parfois avec les couleurs ce qu’ils n’arrivent pas à dire autrement.
Au bout d’un moment, il a soufflé :
« Si la porte est noire, papa ne peut pas sortir. »
J’ai senti ma gorge se serrer.
Je voulais trouver une phrase intelligente.
Mais devant un enfant, les grandes phrases sonnent souvent faux.
Alors j’ai simplement dit :
« On peut lui faire une fenêtre, si tu veux. Comme ça, il y aura quand même un peu de lumière. »
Il a hoché la tête.
Quand Manon est ressortie, Noé n’a pas couru vers elle en pleurant.
Il lui a montré son dessin.
« J’ai fait une fenêtre pour papa. »
Manon a mis sa main sur sa bouche.
Ses yeux se sont remplis d’eau.
Elle m’a remerciée comme si j’avais fait quelque chose d’immense.
Mais je n’avais fait que rester assise dix minutes.
Sur le chemin du retour, j’ai compris que pour Noé, ce n’était pas dix minutes.
C’était une petite pause.
Une pause dans la peur.
Le samedi suivant, je suis revenue.
Je me suis dit que ce n’était rien.
Une promenade.
Une vieille dame qui avait trop de temps.
Mais dans mon cabas, il y avait des briquettes de jus de pomme, des petits-beurre, des mouchoirs et une boîte de crayons neuve.
Noé était là.
Et près de lui, il y avait une petite fille qui pleurait sans bruit.
C’est comme ça que tout a commencé.
Cela fait cinq ans maintenant.
Aujourd’hui, certains enfants m’appellent Mamie du banc.
Je ne fais partie d’aucune association.
Je n’ai pas de badge.
Je ne pose pas de questions.
Je ne demande jamais pourquoi quelqu’un est derrière ces murs.
Ce n’est pas mon rôle.
Mon rôle, c’est le banc.
Les crayons.
Les biscuits.
Les petites mains qui tremblent avant une visite.
Les enfants qui ont mal au ventre en voyant la porte.
Les mères qui se sentent seules, même entourées de monde.
Parfois, un enfant me demande :
« Est-ce que papa est méchant ? »
Ou :
« Si maman m’aimait vraiment, elle serait rentrée pour mon anniversaire, non ? »
Ou encore :
« Si je l’aime encore, ça veut dire que je suis bête ? »
Il n’y a pas de réponse parfaite.
Alors je dis ce que je peux.
« C’est dur. »
« Tu as le droit d’être triste. »
« Tu peux aimer quelqu’un et être en colère contre lui. »
« Ce n’est pas ta faute. »
Il y a trois semaines, Noé est revenu.
Il a douze ans maintenant.
Plus grand.
Plus silencieux.
Manon avait le visage fatigué, mais moins perdu qu’avant.
Noé s’est assis près de moi.
Pas au bout du banc comme la première fois.
Juste à côté.
Il est resté longtemps sans parler.
Puis il m’a demandé :
« Madeleine… si j’aime encore papa, les gens vont croire que je suis mauvais aussi ? »
J’ai regardé ses mains.
Elles ne se serraient plus en poings.
Mais elles tremblaient encore.
Je lui ai répondu doucement :
« Non, Noé. Aimer ton père ne dit rien de mauvais sur toi. Ça veut seulement dire que tu as encore un cœur d’enfant. »
Il a baissé la tête.
Et il a pleuré.
Sans bruit.
Comme pleurent les grands enfants qui ont été courageux trop longtemps.
Je n’ai pas essayé de le consoler trop vite.
J’ai juste posé ma main sur le banc, près de la sienne.
Au bout d’un moment, il m’a donné une feuille pliée.
Dessus, il avait dessiné un banc.
Un mur gris.
Un garçon.
Une vieille dame.
Et au-dessus d’eux, un grand rond jaune, trop grand pour être seulement un soleil.
« C’est l’endroit dehors », m’a-t-il dit. « Celui qui fait moins peur. »
J’ai ramené le dessin chez moi.
Je l’ai accroché sur mon frigo.
Mon appartement est toujours silencieux.
Mon mari me manque encore chaque jour.
Mais le samedi matin, je sais pourquoi je me lève.
Je ne peux pas ouvrir les portes fermées.
Je ne peux pas réparer les années perdues.
Je ne peux pas changer ce qui attend ces enfants de l’autre côté du portail.
Mais je peux m’asseoir sur un banc.
Je peux tendre un biscuit.
Je peux poser une boîte de crayons entre nous.
Et je peux dire à un enfant :
« Assieds-toi près de moi. Ici, dehors, tu n’es pas tout seul. »
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