La première fois que j’ai porté la robe de ma mère pour sortir de chez elle, j’ai eu l’impression de commettre un geste interdit.
Je savais que c’était absurde.
Ce n’était qu’une robe.
Un tissu bleu nuit, une fermeture discrète sur le côté, une doublure douce contre la peau.
Et pourtant, quand j’ai posé ma main sur la poignée de la porte, mon cœur battait comme si j’étais sur le point de faire quelque chose qu’on ne me pardonnerait pas.
Comme si ma mère allait surgir du couloir pour me dire :
« Pas celle-là, Sandrine. Pas pour un jour comme aujourd’hui. »
Mais il n’y avait que le silence.
Le même silence que depuis deux semaines.
Le même silence qui, dans cet appartement, semblait désormais vivre partout.
Dans la cuisine.
Dans le salon.
Dans le couloir étroit.
Dans sa chambre encore ouverte, avec l’armoire entrouverte et la boîte blanche laissée sur le lit.
Je suis restée un moment immobile, avec le parfum encore présent sur ma peau.
Puis j’ai pris mon sac, j’ai regardé sa photo une seconde, et j’ai dit tout haut, sans réfléchir :
« Eh bien si, maman. Justement pour aujourd’hui. »
Et je suis sortie.
Dans l’escalier, j’avais l’impression que tout le monde allait me regarder.
Pas parce que la robe était extravagante.
Elle ne l’était pas.
Elle était élégante sans en faire trop. Le genre de robe qui redresse un peu la silhouette et donne meilleure mine, même après une mauvaise nuit.
Mais moi, je ne me sentais pas élégante.
Je me sentais endeuillée.
Trop maquillée de rien du tout.
Trop habillée pour une fille qui venait vider l’appartement de sa mère morte.
En arrivant dans la rue, j’ai presque fait demi-tour.
Puis Madame Lemaire a ouvert sa fenêtre du premier étage.
« Sandrine ? »
J’ai levé la tête.
Elle m’a regardée quelques secondes, et son visage s’est adouci d’une façon que je n’oublierai jamais.
« Elle te va très bien », m’a-t-elle dit.
J’ai senti ma gorge se serrer.
Je n’ai pas réussi à répondre autrement qu’en levant un peu la main.
Elle a ajouté, d’une voix plus forte :
« Et pour ce que ça vaut, je pense qu’elle aurait fini par être d’accord. »
J’ai souri à travers mes larmes.
Un de ces sourires tristes qui font encore plus mal quand ils arrivent.
Puis j’ai marché.
Je n’avais aucune destination précise.
Je suis allée jusqu’à la boulangerie du coin, celle où ma mère achetait presque toujours la même chose : une baguette bien cuite, deux éclairs au café quand il y avait quelqu’un à la maison, et parfois une tarte aux abricots l’été.
En entrant, la vendeuse m’a reconnue.
Elle connaissait ma mère depuis des années.
Son regard s’est posé sur moi, puis sur la robe, puis sur mon visage, et j’ai vu qu’elle avait compris sans comprendre vraiment.
« Bonjour, Sandrine. »
Sa voix était plus douce que d’habitude.
J’ai commandé presque n’importe quoi. Deux pains aux raisins, une baguette, un flan. Je n’avais pas faim, mais je ne voulais pas repartir les mains vides.
Quand elle m’a rendu la monnaie, elle m’a dit :
« Votre mère me parlait souvent de vous. »
J’ai relevé les yeux.
« Elle disait toujours que vous travailliez trop. »
J’ai eu un petit rire, sec, inattendu.
« Oui. Ça, ça lui ressemblait. »
La vendeuse a hésité, puis elle a ajouté :
« Elle disait aussi que vous gardiez les jolies choses pour plus tard. Comme elle. Que ça l’inquiétait un peu. »
Je suis restée figée.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus bouleversée.
Le fait que ma mère l’ait remarqué.
Ou le fait qu’elle l’ait reconnu chez moi parce qu’elle le portait déjà en elle depuis toujours.
J’ai remercié la vendeuse, j’ai pris mon sachet, et je suis ressortie dans la rue avec la sensation étrange que ma mère continuait à me parler par les gens.
Comme si, en partant, elle avait laissé de petites phrases chez les autres.
De quoi me rattraper.
De quoi me réveiller.
Je n’ai pas repris la voiture tout de suite.
J’ai marché jusqu’au petit square où elle m’emmenait quand j’étais enfant.
Il y avait les mêmes bancs verts repeints trop souvent.
Le même gravier.
Le même kiosque fermé qui n’ouvrait presque jamais.
Je me suis assise avec ma robe, mon sac, mon sachet de boulangerie, et j’ai regardé les gens vivre.
Une jeune mère poussait une poussette en parlant vite au téléphone.
Un homme promenait un chien trop gros pour lui.
Deux retraitées discutaient avec cette intensité qu’on met dans les petites choses quand on sait que les petites choses sont souvent les plus importantes.
Je les regardais, et je pensais à tout ce que ma mère avait remis.
Les robes.
Les tasses.
Le parfum.
Mais pas seulement.
Les sorties aussi.
Les photos où elle refusait d’apparaître parce qu’elle n’était « pas coiffée ».
Les week-ends où elle disait qu’on irait « quand il fera plus beau ».
Les desserts qu’elle gardait « pour dimanche ».
Les mots gentils qu’elle pensait, mais qu’elle disait moins facilement que le reste.
Je ne lui en voulais pas.
C’était ça, le pire.
Je la comprenais.
Je comprenais même trop bien.
Parce que moi aussi, depuis des années, je vivais comme ça.
Je repoussais.
Je mettais de côté.
Je traversais mes semaines en me promettant qu’ensuite je vivrais mieux.
Quand il y aurait moins de travail.
Moins de fatigue.
Moins de factures.
Moins de retard.
Je m’étais acheté des chaussures que je ne mettais pas de peur de les user.
J’avais des bougies dans un placard que je gardais « pour recevoir ».
Un rouge à lèvres presque neuf depuis trois ans.
Des draps plus beaux réservés à des invités qui ne venaient jamais assez souvent pour les justifier.
Et, plus grave encore, j’avais aussi remis des choses qui n’avaient rien à voir avec des objets.
Des appels.
Des visites.
Des déjeuners.
Des pardons.
Des moments.
J’avais souvent dit à ma mère :
« Je passe la semaine prochaine. »
« On se fera un restaurant quand ça ira mieux. »
« On prendra un vrai week-end toutes les deux bientôt. »
Bientôt.
Quel mot cruel, parfois.
Le plus dangereux de tous quand on croit qu’on en a encore beaucoup devant soi.
J’étais encore au square quand mon téléphone a vibré.
C’était mon mari, Olivier.
Enfin, mon presque ex-mari.
Nous étions séparés depuis huit mois, sans guerre ouverte, sans drame spectaculaire, mais avec cette usure lente qui fait plus de dégâts qu’une seule grosse dispute.
Nous ne nous étions pas quittés parce que nous ne nous aimions plus.
Nous nous étions quittés parce qu’à force de tout remettre à plus tard, nous avions fini par remettre notre couple lui-même à plus tard.
Les vacances.
Les conversations.
Les efforts.
Les excuses.
La tendresse.
Tout passait après le reste.
Un jour, il n’était plus resté grand-chose.
Son nom s’est affiché sur mon écran, et, pendant une seconde, j’ai pensé laisser sonner.
Puis j’ai répondu.
« Allô ? »
Il y a eu un petit silence.
« Salut… je te dérange ? »
Sa voix était prudente. Comme si, même maintenant, il ne savait plus très bien quel ton employer avec moi.
J’ai regardé mes mains.
« Non. Ça va. »
Il a pris une inspiration.
« Je voulais juste savoir comment tu tenais. Je n’ai pas voulu insister ces derniers jours. Je me suis dit que tu avais peut-être besoin d’être seule. »
J’ai fermé les yeux.
C’était exactement le genre de phrase qui nous avait perdus.
Des gens pleins de bonnes intentions.
Toujours persuadés qu’il y aurait un meilleur moment pour dire le reste.
J’ai demandé :
« Tu es où ? »
« Pas loin du bureau. Pourquoi ? »
Je ne sais pas ce qui m’a prise.
Peut-être la robe.
Peut-être le parfum.
Peut-être la fatigue.
Peut-être ma mère, quelque part derrière tout ça.
J’ai dit :
« Viens prendre un café. Chez elle. Maintenant. »
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