Combien de temps dans l’eau ?
Avait-il perdu connaissance ?
Avait-il heurté une pierre ?
Toussa-t-il depuis sa sortie ?
Je regardais Lucas.
Puis Nestor.
Puis Lucas encore.
Un secouriste a fini par désigner le chien.
— C’est lui qui est allé le chercher ?
J’ai hoché la tête.
L’homme s’est accroupi près de Nestor.
— Sacré chien.
Sur le moment, cette phrase m’a semblé minuscule.
Sacré chien.
Comment pouvait-on résumer ainsi ce qu’il venait de faire ?
Nestor avait vu notre fils disparaître et avait réagi avant tout le monde.
Il avait offert son propre corps au courant sans savoir s’il reviendrait.
Et maintenant, il restait couché dans la boue en regardant Lucas comme si sa seule question était de savoir s’il allait bien.
Nous avons dû nous séparer.
Lucas devait être conduit à l’hôpital pour surveillance.
Nestor devait être emmené dans une clinique vétérinaire d’urgence.
Je ne savais pas avec lequel des deux partir.
Julien l’a compris.
— Tu vas avec Lucas.
— Et Nestor ?
— Alain l’emmène. Je le rejoindrai dès que possible.
Camille, serrée contre une voisine venue nous aider, répétait :
— Nestor est blessé ?
Je ne pouvais rien lui répondre sans pleurer.
Dans l’ambulance, Lucas gardait les yeux fermés.
Sa main était dans la mienne.
Au bout de quelques minutes, il a murmuré :
— Nestor va mourir ?
— Non.
J’ai répondu trop vite.
Je n’en savais rien.
— Il va aller mieux.
Lucas a ouvert les yeux.
— Il m’a tiré.
— Oui.
— Il ne m’a pas lâché.
Je lui ai embrassé les doigts.
— Non, mon cœur. Il ne t’a pas lâché.
À l’hôpital, les médecins ont surveillé Lucas pendant plusieurs heures.
Il avait inhalé un peu d’eau, il était refroidi, couvert de petits bleus et épuisé, mais son état était stable.
Stable.
Ce mot est devenu le plus beau mot de la langue française.
Puis mon téléphone a sonné.
C’était Alain.
— Nestor est vivant.
Je me suis assise par terre dans le couloir.
— Il est blessé, mais le vétérinaire dit que ce n’est pas vital.
J’ai pleuré si fort qu’une infirmière a cru que je venais de recevoir une mauvaise nouvelle.
Pour la deuxième fois de cette journée, mes larmes signifiaient que quelqu’un que j’aimais était encore là.
Nestor avait une grosse entorse à la patte avant, de profondes contusions, plusieurs petites plaies et une épaule très douloureuse.
Heureusement, ses poumons semblaient indemnes.
Le vétérinaire nous a expliqué qu’il aurait besoin de repos, de médicaments, de soins réguliers et de plusieurs semaines sans courir.
Puis elle a ajouté :
— Un héros peut quand même avoir mal.
Cette phrase est restée dans notre famille.
Lucas a passé la nuit en observation.
Il refusait de dormir.
Il voulait voir Nestor.
Nous lui avons montré une photo prise à la clinique.
Nestor était couché sur un tapis, la patte entourée d’un bandage, la tête posée sur une serviette.
Lucas a touché l’écran.
— Il a l’air triste.
— Il est surtout fatigué, a dit Julien.
Lucas est resté silencieux.
Puis :
— C’est à cause de moi.
Je me suis assise près de lui.
— Non.
— J’ai voulu prendre le gobelet.
— Oui.
— Je n’ai pas écouté.
— Tu as fait une erreur.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— Nestor est fâché ?
Cette question m’a brisé le cœur.
— Nestor ne t’a pas sauvé parce qu’il voulait te punir. Il l’a fait parce qu’il t’aime.
Lucas s’est mis à pleurer.
Julien a regardé vers la fenêtre pour cacher ses propres larmes.
Le lendemain, dès que Lucas a été autorisé à rentrer, nous sommes allés voir Nestor.
Le chien était couché dans une petite salle calme.
Lorsqu’il nous a aperçus, il a levé la tête.
Lucas s’est arrêté net.
Puis il a murmuré :
— Nestor.
La queue du chien a bougé.
Une fois.
Deux fois.
Lucas s’est agenouillé à côté de lui.
Il a passé ses bras autour de son cou avec une prudence infinie.
— Pardon.
Nestor lui a léché la joue.
Une seule fois.
Lentement.
Comme s’il n’avait pas assez de forces pour faire davantage.
Lucas a enfoui son visage dans son pelage.
Camille s’est approchée du bandage.
— Nestor est un super-héros.
La vétérinaire a souri.
— Alors il faudra bien soigner votre super-héros.
Pendant près de deux mois, Lucas a pris cette mission très au sérieux.
Il remplissait la gamelle d’eau.
Il préparait les friandises pendant les soins.
Il vérifiait le coussin de Nestor.
Il lui parlait doucement lorsqu’on changeait son bandage.
Il dessinait des chiens avec des capes que nous affichions sur le réfrigérateur.
Mais les blessures visibles n’étaient pas les seules.
Lucas faisait des cauchemars.
Il se réveillait en criant que l’eau tirait ses jambes.
Et Nestor, certaines nuits, gémissait dans son sommeil en agitant les pattes comme s’il nageait encore.
Lorsque le vétérinaire nous a permis de déplacer son couchage, nous l’avons installé dans la chambre de Lucas.
Le premier soir, mon fils a dormi avec une main pendant au bord du lit.
Nestor a glissé son museau dessous.
Au matin, ils dormaient encore ainsi.
Julien les a regardés depuis la porte.
— Ils continuent à se sauver l’un l’autre.
Il avait raison.
Le sauvetage n’avait pas pris fin sur la berge.
Il continuait dans une chambre d’enfant.
Dans les nuits difficiles.
Dans les bandages.
Dans les réveils en sursaut.
Dans cette main posée sur un vieux museau doré.
L’histoire de Nestor s’est ensuite répandue dans notre petite ville.
Nous n’avions rien cherché.
Un voisin en avait parlé.
Puis quelqu’un d’autre.
Un journaliste local nous a contactés.
Au début, j’ai refusé.
Je ne voulais pas transformer la peur de Lucas en spectacle.
Mais mon fils a entendu le mot « héros ».
— Nestor est un héros.
— Oui.
— Alors les gens peuvent savoir.
Nous avons accepté une seule rencontre.
Pas de retour sur les lieux.
Pas de mise en scène.
Pas de questions insistantes.
Nestor était couché sur la terrasse, sa patte encore fragile, et Lucas gardait une main sur son dos.
On lui a demandé ce dont il se souvenait.
Il a réfléchi.
— Je me souviens de ses poils.
Puis :
— Et de ses dents qui tiraient mon col.
— Tu avais peur ?
Lucas a hoché la tête.
— Qu’est-ce que Nestor a fait ?
Mon fils a regardé le chien.
— Il m’a gardé en haut.
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