Le jour où Vasco a cessé de courir, j’ai cru que j’allais tout perdre une deuxième fois.
Je pensais que Vasco m’avait déjà tout appris.
Je me trompais.
Trois ans après son arrivée dans sa cage cabossée, notre petite association tenait debout. Pas droit comme un monument. Plutôt comme nous.
Un peu bancale.
Un peu rafistolée.
Mais vivante.
Dans mon atelier, il y avait toujours une odeur de sciure, de café froid et de chien mouillé. Des roues posées sur l’établi. Des sangles suspendues aux murs. Des couvertures dans tous les coins.
Et au milieu de tout ça, Vasco.
Mon vieux Vasco.
Il avait pris du blanc autour du museau. Ses yeux étaient plus fatigués. Mais quand un nouveau chien arrivait, perdu, honteux de son corps cassé, Vasco roulait jusqu’à lui avec son petit chariot et faisait son numéro.
Il tournait.
Il freinait.
Il aboyait comme pour dire :
“Regarde. Ce n’est pas fini.”
Les gens riaient souvent en le voyant faire.
Moi, j’avais parfois la gorge serrée.
Parce que je savais.
Je voyais bien qu’il se fatiguait plus vite.
Un matin de janvier, une femme est venue frapper à la porte de l’atelier.
Elle devait avoir quarante ans. Les mains rouges de froid, les cheveux attachés à la va-vite, le visage de quelqu’un qui n’avait pas bien dormi depuis longtemps.
Derrière elle, dans une vieille caisse tapissée d’une couverture, il y avait un chien noir et blanc.
Un border croisé, maigre, les pattes arrière immobiles.
— Il s’appelle Tango, a-t-elle dit. C’est le chien de mon père.
Je lui ai proposé d’entrer.
Elle s’appelait Marion.
Son père, René, vivait dans un hameau de l’autre côté de la vallée. Ancien menuisier. Un homme dur, fier, solide.
Puis il avait perdu une jambe dans un accident à la ferme de son frère.
Depuis, il ne sortait presque plus.
— Il parle à peine, a murmuré Marion. Et maintenant Tango ne marche plus non plus. Le vétérinaire dit qu’il n’a pas mal, mais mon père refuse qu’on l’aide.
Elle a baissé les yeux vers le chien.
— Il dit que ça ne sert à rien de fabriquer des roues pour un animal qui ne peut plus courir comme avant.
Je n’ai rien répondu tout de suite.
Ces mots-là, je les connaissais trop bien.
Je les avais pensés pour moi.
Je les avais presque pensés pour Vasco.
Tango me regardait sans bouger. Il ne grognait pas. Il ne demandait rien. Il avait seulement ce regard fermé des êtres qui ont compris que plus personne n’attend grand-chose d’eux.
Vasco s’est approché doucement.
Il a reniflé la caisse.
Puis il a posé son museau contre celui de Tango.
Le chien noir et blanc a remué une oreille.
C’était peu.
Mais parfois, peu, c’est déjà une porte qui s’ouvre.
— Je peux lui fabriquer un chariot, ai-je dit. Mais pour votre père, je ne peux rien promettre.
Marion a hoché la tête.
— Je ne vous demande pas un miracle. Juste… venez le voir.
Je ne voulais pas y aller.
Pas parce que je ne voulais pas aider René.
Mais parce que j’avais peur de me revoir en lui.
L’homme enfermé.
L’homme amer.
L’homme qui préfère repousser tout le monde plutôt que montrer qu’il a mal.
Le lendemain, j’ai chargé Tango, Vasco et quelques outils dans la camionnette de Claude.
Claude conduisait. Moi, j’étais à côté, silencieux.
Le hameau de René était petit. Quelques maisons basses, une grange, des volets fermés, des tas de bois bien rangés.
Sa maison sentait la soupe réchauffée et la poussière.
René était assis près de la fenêtre.
Grand, large d’épaules, barbe grise mal taillée, une jambe absente sous une couverture.
Quand il m’a vu entrer avec ma prothèse, il a plissé les yeux.
— C’est vous, le monsieur aux chiens à roulettes ?
Sa voix était sèche.
— On peut dire ça.
Il a regardé Vasco.
Puis Tango.
— Ma fille n’aurait pas dû vous déranger.
Marion a serré les lèvres.
Je savais qu’elle avait entendu cette phrase cent fois.
Je me suis assis en face de René, sans sourire trop vite.
— Elle s’inquiète pour vous.
— Elle ferait mieux de s’inquiéter pour sa vie.
Il a tourné la tête vers la fenêtre.
— Et ce chien, laissez-le tranquille. Il a été assez humilié comme ça.
Le mot m’a frappé.
Humilié.
Comme si avoir besoin d’aide était une honte.
Vasco a avancé jusqu’à lui.
René a baissé les yeux.
Le vieux chien à trois pattes l’a regardé longtemps.
Puis il a posé sa tête sur le bord de son fauteuil.
René n’a pas bougé.
Mais sa main a tremblé.
Je l’ai vue.
— Vasco était le chien d’un ami mort en montagne, ai-je dit doucement. Quand il est arrivé chez moi, il ne mangeait plus. Moi non plus, je ne vivais plus vraiment.
René a serré la mâchoire.
— Je ne vous ai pas demandé votre histoire.
— Non. Mais je vous la donne quand même.
Il a tourné vers moi un regard dur.
Alors j’ai continué.
Je lui ai parlé de l’avalanche.
De Julien.
De ma jambe.
De Vasco couché près du poêle, tourné vers le mur.
Je ne lui ai pas tout raconté. Pas besoin.
Les hommes comme René n’ont pas besoin de longues phrases. Ils entendent ce qu’on ne dit pas.
Quand j’ai fini, il regardait Tango.
Le chien essayait de se traîner vers son maître, avec ses deux pattes avant. Il faisait un effort énorme pour quelques centimètres.
René a fermé les yeux.
— Il courait dans les prés, avant, a-t-il murmuré. Il ramenait les bûches que je faisais tomber. Il dormait devant la porte de l’atelier.
Sa voix s’est cassée.
— Maintenant, il me regarde comme s’il attendait que je le sauve. Et moi, je ne peux même plus me lever pour ouvrir une porte.
Personne n’a parlé.
Même Claude est resté immobile près de l’entrée.
Alors j’ai sorti mon mètre, mes sangles et mon carnet.
— Je ne vais pas sauver Tango, ai-je dit. Je vais seulement lui rendre un bout de chemin. Le reste, il le fera lui-même.
René a soufflé par le nez.
— Vous êtes têtu.
— Oui.
Pour la première fois, sa bouche a bougé presque comme un sourire.
J’ai pris les mesures de Tango.
Longueur du dos.
Largeur du bassin.
Hauteur des épaules.
Le chien se laissait faire, calme, comme s’il comprenait que quelque chose se préparait.
René faisait semblant de ne pas regarder.
Mais il regardait.
Pendant une semaine, j’ai travaillé sur le chariot de Tango.
Vasco restait près de moi.
D’habitude, il circulait dans l’atelier, surveillait tout, poussait les couvertures, volait parfois un bout de biscuit.
Mais là, il se couchait souvent.
Trop souvent.
Un soir, alors que je limais une pièce d’aluminium, il a essayé de se lever pour venir jusqu’à moi.
Ses roues ont tremblé.
Ses pattes arrière ont glissé.
Puis il est tombé.
Pas fort.
Mais assez pour que mon cœur se fige.
— Vasco ?
Il a relevé la tête, comme pour dire que ce n’était rien.
Mais je connaissais ce mensonge.
Je l’avais pratiqué longtemps.
Je suis allé jusqu’à lui, lentement, avec ma prothèse qui tirait un peu.
Je me suis assis par terre.
Il a posé sa tête sur ma cuisse.
Son souffle était chaud, lourd.
Ce soir-là, j’ai eu peur.
Pas une petite peur.
Une peur ancienne.
La peur de perdre encore.
Le vétérinaire nous a simplement dit de le ménager davantage. De réduire les longues sorties. De le laisser se reposer quand son corps le demandait.
Je suis rentré avec Vasco dans la nacelle du tricycle.
Il ne regardait même pas les sapins.
Il dormait.
Et moi, je me sentais redevenir l’homme de l’ancien chalet.
Celui qui attend que le malheur finisse de frapper.
Le chariot de Tango était terminé deux jours plus tard.
Nous sommes retournés chez René.
Cette fois, il nous attendait dans l’entrée.
Il avait rasé sa barbe.
Mal.
Mais il l’avait fait.
— Ne dites rien, a-t-il grogné.
Je n’ai rien dit.
Nous avons installé Tango dans son chariot.
Le chien est resté figé.
René serrait les accoudoirs de son fauteuil.
Marion se tenait derrière lui, les mains jointes contre sa bouche.
J’ai posé un morceau de fromage à trois mètres.
— Allez, Tango, ai-je murmuré. Doucement.
Tango a avancé une patte.
Les roues ont suivi.
Il s’est arrêté, surpris.
Puis il a avancé encore.
Une fois.
Deux fois.
Et tout à coup, son corps s’est souvenu.
Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.






