Je l’appelais pour une promenade.
Il me suivait dans le couloir.
Puis il se retournait.
Regardait la porte.
Hésitait.
Et revenait s’allonger à son poste.
J’ai fini par lui apporter sa gamelle près du lit.
Certains jours, il ne voulait même pas descendre dans le jardin tant qu’André était réveillé.
Il adorait mon mari.
Cela se voyait.
Pourtant, je ne crois pas que le mot « adorer » suffise.
Vasco s’était attribué une mission.
André était sa responsabilité.
Moi ?
Il m’aimait aussi.
Quand je pleurais dans la cuisine, ce qui arrivait souvent au milieu de la nuit, il venait parfois poser sa tête sur ma cuisse.
Il restait quelques secondes.
Puis ses yeux retournaient vers le couloir.
Vers la chambre.
Son corps restait orienté vers André.
Je l’avais remarqué.
Et, pendant deux ans, j’en avais presque fait une plaisanterie.
— Ce chien n’est même pas à moi.
André souriait.
— Il sait qui a besoin de lui.
Je croyais qu’il parlait de lui-même.
Puis arriva ce matin de juillet.
André avait passé une nuit plutôt calme.
Une aide à domicile devait rester presque deux heures pour sa toilette et certains soins.
Elle m’a regardée quand je lui ai ouvert la porte.
Longtemps.
Puis elle a dit :
— Madeleine, vous êtes toute pâle.
— Je vais bien.
C’était ma réponse automatique.
Je vais bien.
J’avais perdu du poids.
Mes mains tremblaient parfois.
Je me réveillais avec le cœur qui battait trop vite.
Je devais m’asseoir lorsque je montais les escaliers.
Mais je répétais :
Je vais bien.
L’aide a regardé Vasco.
— Prenez-le avec vous pour les courses. Marchez un peu. Respirez.
Depuis le lit, André a ajouté :
— Emmène Vasco.
J’ai protesté.
— Il ne voudra pas te quitter.
André a posé les yeux sur le chien.
— Va avec Madeleine, mon grand.
Vasco s’est levé.
Simplement.
Comme s’il avait reçu un ordre.
Dans la voiture, il avait l’air perdu.
Il regardait sans arrêt vers la maison jusqu’à ce que nous tournions au bout de la rue.
Je me souviens d’avoir posé une main sur le volant et d’avoir murmuré :
— Ne t’inquiète pas. On revient vite.
À l’hypermarché, j’ai trouvé une place à l’ombre d’un bâtiment voisin.
J’ai entrouvert les fenêtres.
Je pensais réellement entrer cinq minutes.
Je voulais seulement le nécessaire.
Du lait.
Du pain.
Des compotes.
Des biscuits secs.
Je n’avais pas prévu de m’effondrer.
Je me souviens d’avoir poussé mon chariot.
Je me souviens d’un rayon avec des boîtes colorées.
Puis d’une sensation étrange.
Comme si le sol s’était légèrement incliné.
J’ai posé une main sur une étagère.
Quelqu’un m’a demandé :
— Madame, ça va ?
J’ai voulu répondre oui.
Toujours oui.
Mais ma bouche n’a pas eu le temps.
Tout est devenu blanc.
Puis noir.
Ce que Vasco a fait ensuite, je ne l’ai appris que plus tard.
Dans la voiture, il était resté couché quelques minutes.
Puis il s’était redressé brutalement.
Un homme qui rangeait ses achats deux places plus loin a raconté qu’il avait commencé à gémir.
Puis à aboyer.
Puis à tourner dans l’habitacle.
Il ne semblait pas simplement impatient.
Il cherchait une sortie.
Vasco avait frappé une vitre latérale avec son corps.
Une fois.
Puis encore.
Personne ne sait exactement combien de fois.
La vitre a fini par céder.
Il s’est éraflé en passant, mais n’a pas ralenti.
Il a sauté sur le parking.
Et il a couru vers l’entrée du magasin.
Les portes automatiques se sont ouvertes devant lui.
Un employé a tenté de l’arrêter.
Impossible.
Vasco a traversé l’entrée.
Puis, selon plusieurs témoins, il a ralenti une seconde.
Une seule.
Il a baissé le nez.
Et il est reparti.
Pas au hasard.
Pas en courant d’un côté puis de l’autre.
Tout droit.
Trois allées plus loin.
Jusqu’au rayon où j’étais allongée.
Il s’est placé près de moi.
Il a aboyé.
Fort.
Encore et encore.
Chaque fois que quelqu’un s’approchait puis repartait, il recommençait.
Pas pour attaquer.
Pas pour faire fuir.
Pour retenir l’attention.
Une cliente a compris.
Elle s’est agenouillée près de moi.
Un autre a appelé les secours.
Quelqu’un a apporté de l’eau sans savoir quoi en faire.
Vasco continuait d’aboyer.
Quand les secours sont arrivés, ils ont dû le convaincre de s’écarter.
Il voulait monter avec moi.
Finalement, un secouriste l’a fait suivre jusqu’à l’extérieur.
Un employé du magasin a récupéré une couverture.
Un vétérinaire du secteur a accepté de le prendre en charge pendant que j’étais conduite à l’hôpital.
Moi, je n’ai presque aucun souvenir de tout cela.
Mon premier souvenir clair est une chambre.
Une perfusion.
Et une jeune médecin assise à côté de mon lit.
J’ai ouvert les yeux.
Ma première phrase a été :
— Il est quelle heure ?
Elle a regardé l’horloge.
J’ai essayé de me lever.
— Mon mari. Il faut que je rentre. Il a un médicament à—
Elle a posé une main sur mon bras.
— Votre mari va bien. L’aide est restée plus longtemps et votre voisine est avec lui.
— Alors je peux partir.
— Non.
Je l’ai regardée.
Elle avait ce visage calme des gens qui savent qu’ils vont devoir vous annoncer quelque chose que vous ne voulez pas entendre.
— Madeleine, vous vous êtes effondrée dans un magasin.
— J’ai dû avoir un coup de fatigue.
— Ce n’est pas seulement de la fatigue.
Elle a pris le dossier posé sur ses genoux.
— Vous êtes très déshydratée. Vous êtes en sous-poids. Votre tension a chuté. Vos analyses montrent que vous êtes épuisée depuis longtemps.
J’ai détourné les yeux.
Elle a continué :
— Votre corps s’est arrêté avant que vous acceptiez de vous arrêter vous-même.
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