Le jour où huit enfants ont baissé les yeux devant leur mère

Quand j’ai ramené ma mère dans mon studio, tout le monde a compris trop tard qu’on ne sauve pas une famille avec des promesses.

Le surlendemain, on m’a dit que ma mère pouvait sortir.

Pas guérie.

Pas redevenue solide.

Juste assez stable pour ne plus occuper un lit d’hôpital.

Mes frères et sœurs étaient presque tous dans le couloir quand l’infirmière est venue avec les papiers.

Ils parlaient doucement, avec ce ton sérieux que les gens prennent quand ils veulent donner l’impression qu’ils gèrent la situation.

Il y avait beaucoup de phrases comme :

« Il faut voir sur la durée. »

« On doit rester lucides. »

« Emma ne se rend pas compte. »

Moi, je regardais juste ma mère.

Elle avait remis son vieux gilet beige sur sa chemise d’hôpital.

Il flottait un peu sur ses épaules.

Elle avait l’air plus légère qu’avant, mais pas dans le bon sens.

Quand je suis entrée dans la chambre avec son sac, elle m’a souri comme on sourit à quelqu’un qui vous emmène loin sans être sûr de pouvoir lui rendre ce qu’il donne.

« Tu es sûre, ma chérie ? » elle m’a demandé encore.

Et j’ai répondu la même chose que la veille :

« Oui. »

Dans le parking, mon frère aîné m’a rattrapée près de ma voiture.

Il avait les mains dans les poches et le regard de ceux qui veulent paraître raisonnables quand ils ont surtout honte.

« Écoute, Emma… »

J’ai attendu.

« Si vraiment ça devient trop compliqué, il faudra pas t’entêter. »

J’ai fermé le coffre sans répondre.

Parce qu’il y a des conseils qui ressemblent à de la sagesse, mais qui arrivent toujours du côté de ceux qui ne portent rien.

Mon studio était au troisième étage d’un petit immeuble fatigué.

Une seule pièce.

Une kitchenette.

Une salle d’eau si petite qu’on pouvait presque se laver les dents en étant déjà sous la douche.

J’y avais vécu seule sans trop m’en plaindre.

Quand on a peu, on apprend à faire de la place avec son corps, avec ses habitudes, avec ses rêves aussi.

Mais faire entrer une mère malade dans vingt-huit mètres carrés, ce n’était pas seulement déplacer des meubles.

C’était déplacer une vie entière.

La sienne.

Et la mienne.

J’ai installé son lit près de la fenêtre.

Le mien, je l’ai poussé contre le mur de la cuisine.

J’ai mis une vieille commode entre les deux pour faire semblant d’avoir des coins séparés.

Faire semblant, parfois, c’est déjà une façon de tenir.

Ma mère regardait tout avec cette politesse douloureuse des gens qui ne veulent surtout pas paraître déçus.

« C’est très bien, Emma. »

Puis un peu plus tard :

« C’est même chaleureux. »

Je savais bien qu’elle mentait un peu.

Pas pour me tromper.

Pour me protéger.

Le premier soir, elle n’a presque rien mangé.

Elle disait qu’elle n’avait pas faim, mais je la connaissais.

Quand ma mère avait vraiment faim, elle mangeait même froide une soupe ratée en disant que c’était très bon.

Là, ce n’était pas le manque d’appétit.

C’était la gêne.

La peur de prendre trop de place, jusque dans l’assiette.

Je lui ai coupé une pomme en petits morceaux.

Comme elle le faisait pour moi quand j’étais enfant.

Elle m’a regardée longtemps avant de prendre le premier morceau.

« Je ne pensais pas finir chez ma fille dans un studio », elle a murmuré.

Je me suis assise au bout de son lit.

« Moi, je ne pensais pas finir avec ma mère chez moi à vingt-trois ans. »

Elle a eu un petit rire mouillé.

Parfois, le courage, ce n’est pas dire quelque chose de grand.

C’est juste réussir à faire rire quelqu’un deux secondes au milieu du reste.

Les premiers jours ont été plus durs que ce que j’avais dit à tout le monde.

Et même plus durs que ce que j’avais avoué à moi-même.

Je dormais mal.

Je travaillais encore.

Je surveillais ses médicaments, ses repas, ses douleurs, ses silences.

Je faisais les lessives la nuit.

Je descendais les poubelles au petit matin.

Je comptais l’argent sans faire de bruit, comme si les chiffres pouvaient m’entendre.

Mes frères et sœurs, eux, appelaient beaucoup.

C’est fou comme certaines personnes trouvent facilement du temps pour téléphoner quand il s’agit surtout de vérifier que quelqu’un d’autre tient encore debout.

« Alors, ça va ? »

« Elle mange bien ? »

« Tu devrais peut-être noter tout ce qu’il faut. »

Un soir, ma sœur a même dit :

« Il faut aussi penser à toi, Emma. Tu ne peux pas t’oublier. »

J’ai regardé ma mère qui dormait avec la bouche entrouverte, les mains posées sur la couverture, comme une enfant épuisée.

Et je me suis demandé à quel moment penser à soi devient une phrase qu’on donne surtout aux autres pour se dispenser d’agir.

La première vraie aide n’est pas venue de ma famille.

Elle est venue de ma voisine du dessous, Madame Arlette, soixante-dix ans, veuve, cheveux rouges trop vifs et voix de femme qui n’a jamais eu peur de déranger.

Elle a croisé ma mère dans l’escalier le quatrième jour, pendant que je l’aidais à descendre doucement.

Le soir même, elle a frappé à ma porte avec un gratin encore chaud.

« Ce n’est pas grand-chose », elle a dit.

Puis, en voyant ma tête :

« Et ne me remercie pas trop, ça me met mal à l’aise. »

La semaine suivante, elle est revenue avec un petit tabouret pour la salle de bain.

Puis un plaid.

Puis des rideaux plus épais « parce qu’une dame a besoin d’intimité ».

Je n’oublierai jamais ça.

Mes frères et sœurs avaient partagé notre enfance.

Mais c’est une voisine qui a compris la première qu’on ne soigne pas seulement un corps.

On soigne aussi la dignité.

Ma mère, au début, refusait presque tout.

« Je ne veux pas qu’on se dérange. »

« Je ne veux pas qu’on dépense pour moi. »

« Je vais bien comme ça. »

Les personnes qui ont beaucoup donné ont parfois une manière terrible de vieillir.

Elles disparaissent avant de mourir.

Par pudeur.

Par habitude.

Par peur de peser.

Alors, chaque jour, je faisais le même travail invisible.

Je lui demandais son avis sur le repas.

Je lui laissais plier le linge assise à la table.

Je lui demandais où ranger les verres, alors que la cuisine était trop petite pour qu’il y ait un vrai choix.

Je voulais qu’elle reste ma mère un peu.

Pas seulement quelqu’un dont il fallait s’occuper.

Un matin, en rentrant du travail, je l’ai trouvée coiffée, habillée, son sac posé sur les genoux.

Elle était assise bien droite.

Trop droite.

J’ai tout de suite compris avant même qu’elle parle.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Elle a baissé les yeux.

« J’attends ton frère Bernard. »

Mon ventre s’est serré.

« Pourquoi ? »

Elle a pris un temps.

« Il a trouvé une place pour quelques semaines. Juste le temps que tu souffles. »

J’ai senti le sol bouger sous mes pieds.

Je n’avais rien su.

Rien demandé.

Mais pendant que je courais entre le travail et les soins, quelqu’un avait recommencé à décider pour elle.

Et peut-être un peu contre moi.

« Tu veux partir ? » j’ai demandé.

C’était la seule question importante.

Elle a tordu son mouchoir entre ses doigts.

« Je veux que tu dormes, Emma. Je veux que tu manges sans compter. Je veux que tu aies vingt-trois ans un peu. »

Puis elle m’a regardée enfin.

« Je ne veux pas devenir l’endroit où ta vie s’arrête. »

Je me suis mise à genoux devant elle.

Je n’ai pas pleuré tout de suite.

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