Une assistante sociale est venue nous voir.
Elle a trouvé Mathis sur le tapis du salon, en train de colorier des motos imaginaires.
Elle m’a posé des questions : la maladie, les traitements, la sécurité. J’ai montré le harnais, le casque, les vidéos où l’on voit à quelle vitesse ridicule je roule. J’ai parlé des consignes du médecin : fabriquer des souvenirs, préserver la qualité de vie.
Elle est repartie en nous disant doucement :
« Continuez à le protéger comme vous le faites. La sécurité, ce n’est pas seulement interdire. C’est aussi compter le temps qui reste. »
Je n’oublierai jamais cette phrase.
La liste de Mathis grandissait.
Chaque fois qu’on rentrait, il ajoutait quelque chose, avec un crayon de couleur différent.
« Le lac avec les canards »
« Le manège sur la place »
« Le marché du samedi »
« L’endroit où on voit plein d’étoiles »
Et ce mystérieux :
« Là où Papa va pour réfléchir »
Les séances de radiothérapie ont commencé.
Lui, si vivant sur la moto, devenait soudain petit, fragile, allongé sous une énorme machine bruyante. Pour le convaincre de tenir, on lui promettait toujours une balade après.
Parfois, en sortant de l’hôpital, il était si fatigué qu’on ne faisait que le tour du parking et la rue d’à côté. Il s’endormait contre mon torse, la tête lourde dans le casque. On rentrait doucement, comme on ramène un nouveau-né.
« C’est la médecine de la moto », disait-il. « Elle fait moins de bruit dans ma tête. »
Un matin, il n’arrivait plus à lever correctement le bras gauche.
La tumeur progressait.
La docteure Lefèvre a ajusté les traitements, parlé de « prise en charge palliative », de « confort ». Des mots que je n’aurais jamais voulu comprendre.
L’après-midi, j’ai modifié encore une fois le harnais, pour soutenir son côté faible.
« Tu veux toujours rouler ? » ai-je demandé.
Il m’a regardé comme si ma question était absurde.
« On n’a pas encore été au jardin des papillons, Papa. Tu te rappelles, c’est sur ma liste. »
Alors on y est allés.
Une serre à quarante minutes de chez nous. On a mis une heure et demie, avec des pauses. Dans la serre, il ne pouvait pas lever les deux bras, mais il pointait les papillons de la main droite.
« Ils volent comme nous », a-t-il murmuré.
Parfois, Claire nous suivait en voiture, avec une trousse de médicaments, de l’eau, un coussin. Elle nous attendait aux endroits indiqués sur la liste. Elle faisait des photos : Mathis avec un cornet de glace, Mathis devant la caserne, Mathis qui pose sa joue contre le réservoir de la moto.
Le plus dur, ce n’était pas la fatigue, ni l’organisation.
C’était la conscience qu’avait Mathis de ce qui se passait.
Un soir, alors que je le bordais, il a posé sa main sur ma joue.
« Papa, quand je serai au ciel, tu crois qu’il y aura des motos ? »
Ma gorge s’est serrée.
« Je pense qu’il y aura tout ce que tu aimes. Et sûrement des motos très rapides, qui ne tombent jamais en panne. »
Il a réfléchi très sérieusement.
« D’accord. Mais je préfère quand même rouler avec toi. Les anges, ils n’ont pas ton blouson qui sent la fumée et l’essence. »
J’ai ri et pleuré en même temps.
Un matin, il s’est réveillé en paniquant.
« Papa, je ne vois plus bien. C’est flou… Je ne vois pas la moto ! »
La tumeur touchait maintenant ses nerfs optiques.
Je l’ai pris dans mes bras et nous sommes allés au garage.
Je l’ai installé sur la moto, j’ai pris ses mains.
« Tu n’as pas besoin de voir, Mathis. Tu connais déjà tout. Où sont les poignées ? »
Sans hésiter, sa petite main a trouvé la poignée.
« Là. »
« Et le siège ? »
« Là. »
« Et le réservoir ? »
« Ici, avec les autocollants. »
Je lui décrivais chaque détail.
« Tu vois, même si tes yeux fatiguent, la moto est dans ta tête et dans tes mains. Quand on roulera, tu sentiras tout. Le vent, les virages, mon cœur qui bat contre ton dos. »
Ce jour-là, pendant la balade, je suis devenu ses yeux.
« À droite, il y a le champ de colza, tout jaune. À gauche, une maison avec des volets bleus. Devant nous, un nuage qui ressemble à un lapin. »
« Il nous regarde ? »
« Oui. Je crois qu’il nous fait un clin d’œil. »
Il a levé la main pour lui répondre, dans le vide.
Quelques semaines plus tard, il a fait une crise sur la moto.
Heureusement, on venait de s’arrêter au feu, en ville. J’ai senti son petit corps se raidir contre moi. J’ai coupé le moteur, nous nous sommes rangés sur le côté, et je l’ai tenu dans mes bras en appelant le SAMU.
Les ambulanciers nous connaissaient déjà.
« C’est notre petit motard », a dit l’un d’eux en le prenant avec délicatesse.
À l’hôpital, la docteure Lefèvre nous a parlé avec encore plus de douceur que d’habitude.
« On entre dans une phase très avancée. On va tout faire pour qu’il n’ait pas mal. On parle maintenant de semaines. »
Le soir, en rentrant, j’ai sorti la fameuse liste.
Quarante-trois endroits gribouillés, certains barrés, d’autres pas.
Claire a regardé par-dessus mon épaule.
« On ne pourra pas tous les faire », a-t-elle murmuré.
Je lui ai répondu :
« Alors ceux qu’on fera, on les fera comme si c’était deux ou trois en un. »
Il restait un endroit très important sur la liste :
« Là où Papa va pour réfléchir ».
C’était un petit belvédère, au-dessus de la vallée. J’y allais parfois à l’aube, seul sur ma moto, pour regarder le soleil se lever et laisser les souvenirs douloureux couler comme la rivière en bas. Je n’y avais jamais emmené personne.
« C’est trop loin », ai-je protesté quand Claire m’a rappelé cette ligne.
« Avec les pauses, ça fera presque deux heures. Tu vois bien comme il est faible. »
Elle m’a planté ses yeux dans les miens.
« Julien. Il sait que cet endroit existe. Il a écrit ça alors qu’il voyait encore. Tu ne peux pas lui refuser ça. Pas maintenant. »
Le lendemain, on est partis avant le lever du soleil.
Mathis était bien emmitouflé, casque ajusté. Claire nous suivait en voiture avec tout ce qu’il fallait.
Le trajet a été long. On s’est arrêtés souvent. Je lui parlais tout le temps, pour qu’il reste avec moi.
« On passe devant la ferme avec les deux chiens. Tu te rappelles, ils aboient toujours ? »
« On traverse le petit pont de pierre. J’entends l’eau en dessous. »
Arrivés en haut, le ciel commençait à se teinter de rose.
Je n’ai pas éteint le moteur tout de suite. Je l’ai laissé vibrer doucement, comme un cœur.
« C’est ici que tu réfléchis ? » a demandé Mathis, d’une voix presque chuchotée.
« Oui. Quand j’ai trop de choses dans la tête, je viens là. »
« Et tu penses à quoi ? »
Je l’ai senti contre moi, si léger.
« À toi. À ta maman. À la chance que j’ai de vous avoir. À tout ce qu’on a déjà vécu. »
Il a posé sa main sur ma joue, en tâtonnant.
« Moi aussi, je pense que j’ai de la chance. J’ai le meilleur papa. Et la meilleure moto. »
On est restés là jusqu’à ce que le soleil soit vraiment levé.
Claire nous prenait en photo de loin, sans oser approcher, comme si elle ne voulait pas casser la bulle autour de nous.
Sur le chemin du retour, Mathis s’est assoupi. Sa tête dodelinait doucement dans le casque.
Ce fut notre dernière grande balade.
En rentrant, il s’est peu à peu plongé dans un sommeil dont il ne sortait presque plus.
Une équipe de soins palliatifs est venue à la maison. On a installé un lit médicalisé dans sa chambre, près de ses dessins et de ses petites voitures.
Je dormais sur un matelas par terre, pour entendre chaque respiration.
La moto, dans le garage, paraissait soudain immense et déplacée.
Le dernier matin, il a ouvert les yeux quelques secondes.
J’étais assis à côté, sa main dans la mienne.
Il a fait un petit son, à peine audible.
« Vroum… »
Puis plus rien.
On l’a enterré avec sa moto en tissu et une photo de nous deux, lors de notre première balade, dans ce harnais ridicule, lui avec son casque trop grand et son sourire qui tenait tout son visage.
Beaucoup de monde est venu à la cérémonie.
Des voisins, des parents d’élèves, des pompiers, des motards du coin. Certains avaient accroché un petit casque d’enfant sur leur guidon, en hommage.
Pendant des semaines, je n’ai plus touché à la moto.
Je passais des heures dans le garage, assis par terre, à tenir le casque de Mathis dans mes mains. Je collais mon visage au cuir du blouson, espérant retrouver son odeur de biscuits, de shampoing et de chocolat.
Un jour, en enfilant mon vieux blouson, j’ai senti un papier dans la poche intérieure.
C’était un dessin que je n’avais jamais vu.
Deux ronds pour les têtes, un grand trait pour la moto, quatre petits traits pour les bras et les jambes. Au-dessous, en lettres mal faites :
« Papa + Mathis = toujours moto »
Je me suis mis à pleurer, mais cette fois, ce n’était pas seulement de douleur. Il y avait quelque chose d’autre : une sorte de lumière obstinée.
J’ai démarré la moto.
Le bruit m’a d’abord paru insupportable, puis rassurant.
Ce jour-là, j’ai refait seul presque tout l’itinéraire de notre liste.
La boulangerie, le parc aux canards, la caserne, le belvédère. À chaque endroit, je me suis arrêté, j’ai fermé les yeux, et je l’ai entendu.
« Raconte-moi les nuages, Papa. »
Alors je racontais.
Les nuages en forme de bateau, de mouton, de cœur.
Je parlais à haute voix, comme s’il était toujours accroché à moi.
Aujourd’hui, quand je roule, Mathis est mon passager invisible.
Son petit casque blanc pend à mon guidon quand la moto est garée. Ceux qui s’y connaissent comprennent. Ils me saluent avec un respect silencieux.
Parfois, à un feu rouge, un enfant dans une voiture me regarde avec de grands yeux ronds. Il tire la manche de son parent.
Je souris, je fais un petit signe de la main. Si le parent a l’air d’accord, je fais ronronner doucement le moteur. Le gamin éclate de rire.
Je ne dis à personne comment nous avons vécu ces six derniers mois.
Mais au fond de moi, je garde une certitude :
On croit souvent être de « bons parents » parce qu’on dit non, parce qu’on suit les règles à la lettre, parce qu’on a peur. On croit que le plus dangereux, c’est le monde extérieur, la route, les autres.
On oublie que le plus dangereux, parfois, c’est de remettre la vie à plus tard.
« Quand tu seras plus grand » est un luxe.
Un luxe que tous les enfants n’ont pas.
Mathis n’a pas eu le temps de grandir.
Mais il a vécu, vraiment vécu, trois ans et demi. Il a senti le vent sur son visage, la chaleur du moteur, la pression de mes bras autour de lui. Il a vu des levers de soleil, des canards, des papillons. Il a compris qu’il était aimé au-delà de toute prudence.
Et moi…
Moi, j’ai eu le plus beau rôle de ma vie : être son pilote, son père, son abri.
Alors, comment on annonce à un enfant de trois ans qu’il lui reste peu de temps ?
On ne lui annonce pas.
On met un casque.
On ajuste un harnais.
On démarre doucement.
Et on roule, ensemble, jusqu’au bout du chemin.
« Papa + Mathis = toujours moto. »
Sur chaque kilomètre, je continue de lui décrire les nuages.






