Le vieux chien qui courait derrière une voiture et refusait de croire qu’on l’avait abandonné

Je croyais que l’histoire de Nestor s’était terminée le jour où André était revenu le chercher. En réalité, ce vieux chien venait aussi de changer quelque chose chez moi.

Après le départ d’André et de Nestor, ma maison m’a paru étrangement silencieuse.

C’était ridicule.

Nestor n’était resté chez moi qu’une nuit et une journée.

Pourtant, j’avais l’impression que quelqu’un venait de déménager.

Sa gamelle était encore dans la cuisine.

Quelques poils noirs et blancs étaient restés sur le tapis du salon.

Et devant la porte d’entrée, à l’endroit où il avait attendu André pendant des heures, il y avait une petite trace plus claire dans la poussière.

Je suis resté debout devant pendant un moment.

Puis je me suis dit :

— Allez, Marc. C’était un chien. Tu ne vas pas en faire une histoire.

Alors j’ai rangé la gamelle.

J’ai passé l’aspirateur.

Et j’ai repris ma vie.

Enfin, j’ai essayé.

Quelques jours plus tard, mon téléphone a sonné.

C’était André.

— Je ne vous dérange pas ?

— Non.

Il y a eu un petit silence.

Puis il a demandé :

— Vous avez cinq minutes ?

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai souri.

— J’en ai même dix.

André m’a raconté que Nestor s’adaptait plutôt bien à son nouvel appartement.

Le panier avait trouvé sa place près du fauteuil.

Le vieux chien avait déjà repéré la cuisine, la porte d’entrée et le petit bout de pelouse derrière le bâtiment.

Tout allait bien.

À un détail près.

— Il cherche votre voiture, m’a dit André.

— Ma voiture ?

— Oui. Chaque fois qu’une voiture ressemble à la vôtre, il s’arrête et regarde.

Je n’ai rien répondu.

André a ri doucement.

— Je crois que vous faites partie de sa liste maintenant.

— Quelle liste ?

— Les gens qui reviennent.

Cette phrase m’est restée dans la tête toute la soirée.

Les gens qui reviennent.

Je n’étais pas sûr d’avoir souvent été cette personne-là.

J’avais plutôt passé ma vie à partir discrètement.

Pas forcément au sens propre.

Mais chaque fois qu’une relation devenait compliquée, je prenais mes distances.

Chaque fois qu’un ami avait besoin de parler trop longtemps, je trouvais une excuse.

Chaque fois que ma sœur me disait que je ne donnais pas beaucoup de nouvelles, je répondais que j’étais occupé.

Avec le temps, les gens avaient arrêté de demander.

Et ça m’avait arrangé.

Du moins, c’est ce que je croyais.

Le dimanche suivant, André m’a invité à boire un café.

Je suis arrivé vers quinze heures avec un paquet de biscuits.

Nestor m’attendait presque derrière la porte.

Quand André a ouvert, le chien s’est mis à remuer la queue si fort que tout son arrière-train bougeait avec.

— Tu vois ? a dit André. Je vous l’avais dit.

Nestor est venu coller son museau contre ma jambe.

Je lui ai gratté la tête.

— Salut, le fugitif.

Il avait l’air en forme.

Toujours un peu raide de la patte arrière, mais beaucoup plus tranquille.

L’appartement d’André était petit.

Très simple.

Un séjour, une chambre, une petite cuisine, quelques meubles anciens qu’il avait gardés de sa maison.

Près de la fenêtre, il y avait son fauteuil.

À côté, le panier de Nestor.

Et sur une étagère, plusieurs photos.

Sur l’une d’elles, André était beaucoup plus jeune.

Une femme souriait à côté de lui.

— Ma femme, Hélène, m’a-t-il dit.

Je me suis approché.

Sur une autre photo, Nestor était encore jeune.

Il avait le museau entièrement noir.

— Il avait quel âge, là ?

— Trois ans.

André a baissé les yeux vers lui.

— Il en a douze maintenant.

Nestor dormait déjà près de nos pieds.

Nous avons parlé presque deux heures.

Pas seulement du chien.

De tout.

De rien.

De la maison qu’André venait de quitter.

De la difficulté de se débarrasser de meubles après trente-six ans.

De certains objets sans valeur qu’on n’arrive pourtant pas à jeter.

À un moment, il m’a montré une vieille tasse légèrement ébréchée.

— Hélène buvait son café dedans tous les matins.

Il a haussé les épaules.

— J’en ai des plus belles. Mais c’est celle-là que j’ai gardée.

J’ai compris.

On garde parfois des choses simplement parce qu’elles prouvent qu’une époque a vraiment existé.

Quand je suis parti, André m’a accompagné jusqu’à la porte.

Nestor aussi.

— Revenez quand vous voulez, m’a dit André.

J’ai répondu presque automatiquement :

— Avec plaisir.

Puis je me suis arrêté.

D’habitude, quand je disais ça, ça voulait surtout dire : peut-être un jour.

Cette fois, j’ai ajouté :

— Dimanche prochain ?

André a souri.

— Dimanche prochain.

Je suis revenu.

Et le dimanche suivant aussi.

Sans vraiment m’en rendre compte, une habitude s’est installée.

Je passais chez André en fin d’après-midi.

Parfois avec du pain.

Parfois avec une tarte.

Parfois avec rien du tout.

Nestor nous observait depuis son panier comme s’il vérifiait que tout était à sa place.

Au bout d’un mois, André ne m’appelait plus Monsieur Delorme.

Il disait Marc.

Et moi, je ne disais plus Monsieur Vautrin.

Je disais André.

Ça paraît insignifiant.

Mais quand on vit seul depuis longtemps, entendre quelqu’un prononcer votre prénom avec plaisir finit par avoir une certaine importance.

Un dimanche, André m’a demandé :

— Vous avez de la famille dans le coin ?

J’ai hésité.

— Ma sœur habite à une quarantaine de kilomètres.

— Vous la voyez souvent ?

J’ai pris ma tasse.

— Pas vraiment.

André n’a rien dit.

Il avait cette qualité rare : il savait laisser les silences tranquilles.

Au bout d’un moment, j’ai ajouté :

— On ne s’est pas disputés.

— C’est déjà ça.

— On s’est juste… éloignés.

André a hoché la tête.

— Les éloignements sont parfois plus difficiles à réparer que les disputes.

J’ai souri.

— Pourquoi ?

— Parce qu’après une dispute, on sait ce qu’il faut pardonner. Après un éloignement, on ne sait même plus qui doit faire le premier pas.

Je n’ai pas répondu.

Nestor est venu poser sa tête sur ma chaussure.

Le soir même, en rentrant chez moi, j’ai appelé ma sœur.

Elle a décroché après quatre sonneries.

— Marc ?

À sa voix, j’ai compris qu’elle pensait qu’il s’était passé quelque chose.

— Oui.

— Tout va bien ?

J’ai presque ri.

Voilà où nous en étions.

Si j’appelais, c’est qu’il devait y avoir un problème.

— Oui. Tout va bien.

Silence.

— D’accord…

J’ai respiré.

— Je me demandais juste comment tu allais.

Elle n’a rien dit pendant quelques secondes.

Puis elle a répondu :

— Moi aussi, ça va.

Nous avons parlé vingt minutes.

Ce n’était pas spectaculaire.

Pas de grande déclaration.

Pas de règlement de comptes.

Elle m’a parlé de son jardin, de son travail, de ses petits-enfants.

Je lui ai parlé d’André.

Et de Nestor.

Quand je lui ai raconté l’autoroute, elle m’a interrompu.

— Attends. Toi, tu as recueilli un chien inconnu chez toi ?

— Oui.

Elle a éclaté de rire.

— Alors là, je regrette de ne pas avoir vu ça.

J’ai ri aussi.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu son rire au téléphone.

Quand nous avons raccroché, j’ai regardé l’heure.

Vingt-sept minutes.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai ressenti une drôle de fierté.

Tout ça à cause d’un chien qui avait refusé d’arrêter d’attendre.

L’hiver suivant, Nestor a commencé à ralentir.

Pas brutalement.

Au début, ce n’étaient que de petites choses.

Il hésitait avant de se lever.

Les promenades devenaient plus courtes.

Il dormait davantage.

André faisait semblant de ne pas s’inquiéter.

Moi aussi.

Un dimanche, je suis arrivé et Nestor n’est pas venu m’accueillir à la porte.

Mon premier réflexe a été de regarder André.

— Il dort, m’a-t-il dit rapidement.

Nestor était dans son panier.

Il a ouvert les yeux quand je me suis approché.

Sa queue a tapé doucement contre le coussin.

Une fois.

Deux fois.

Je me suis accroupi.

— Salut, mon grand.

Il a posé son museau dans ma main.

André s’est assis dans son fauteuil.

— Il vieillit.

J’ai entendu quelque chose dans sa voix.

Une peur.

Pas seulement celle de perdre son chien.

La peur de se retrouver à nouveau seul.

Je me suis assis en face de lui.

— Vous savez que je continuerai à passer.

André a levé les yeux.

Je me suis repris.

— Je continuerai à passer.

Il a souri.

— Je sais.

Quelques semaines plus tard, pourtant, j’ai eu une mauvaise surprise.

Je suis arrivé chez André un dimanche.

Personne n’a ouvert.

J’ai appelé.

Pas de réponse.

J’ai attendu quelques minutes.

Puis mon téléphone a sonné.

C’était lui.

— Marc ?

Sa voix était faible.

— Où êtes-vous ?

— À l’hôpital.

J’ai senti mon ventre se serrer.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien de dramatique. Un malaise. Ils veulent me garder un peu.

Il a marqué une pause.

— Mais Nestor est seul.

Je n’ai même pas réfléchi.

— Je m’en occupe.

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