Les petits mots d’Hélène ont appris à André à survivre après elle

Trois semaines après l’enterrement, j’ai trouvé dans la boîte à biscuits de ma femme un mot qui me connaissait mieux que moi-même.

J’avais ouvert cette boîte sans réfléchir.

Pas parce que j’avais faim.

Plutôt parce qu’il fallait bien attraper quelque chose entre le café du matin et le reste de la journée.

Depuis la mort d’Hélène, je faisais tout comme ça.

Par habitude.

À moitié réveillé.

À moitié absent.

Dans la boîte en métal bleu, il n’y avait plus de biscuits.

Juste deux sachets de sucre vanillé, un élastique et un petit papier plié en quatre.

J’ai reconnu son écriture tout de suite.

Ronde, nette, sans fioritures.

Le pain est au fond du congélateur. Cinq minutes au four. Et ne prends pas ton comprimé le ventre vide, sinon tu vas encore dire que ça te retourne l’estomac.

Je me suis assis sur la première chaise venue.

Comme ça.

Avec le papier dans la main et le souffle coupé.

Je m’appelle André. J’ai soixante-dix-huit ans.

J’ai vécu cinquante-deux ans avec Hélène.

Elle est morte en février.

À la fin, tout le monde parlait doucement autour de nous, comme si baisser la voix pouvait changer quelque chose.

Elle, non.

Elle parlait comme d’habitude.

Elle demandait si j’avais pensé à rentrer le linge.

Elle me disait de remettre du bois dans le panier.

Elle me demandait si j’avais bien fermé le portillon.

Sur le moment, ça me mettait presque en colère.

Aujourd’hui, je comprends.

Elle ne faisait pas semblant.

Elle tenait la maison debout pendant qu’elle le pouvait encore.

Hélène n’était pas une femme à grands discours.

Quand elle m’aimait, elle ne me le disait pas avec des phrases compliquées.

Elle me posait mon écharpe sur la chaise avant que je sorte.

Elle me servait la soupe avant que je dise que j’avais faim.

Elle remettait mes lunettes à leur place avant même que je commence à les chercher.

Moi, je croyais que c’était moi, le solide.

J’ai toujours fait les choses lourdes.

La chaudière, les ampoules, les gouttières, le jardin, les sacs de granulés, les courses du samedi.

Les choses qu’on voit.

Je n’avais jamais compris qu’une vie tient surtout par des choses qu’on ne remarque pas tant qu’elles se font toutes seules.

Après ce mot dans la boîte à biscuits, j’ai commencé à en trouver d’autres.

D’abord par hasard.

Puis parce que j’ai compris qu’elle m’avait laissé des traces partout.

Dans l’armoire à pharmacie, collé à l’intérieur de la porte, il y en avait un autre.

Ton traitement pour la tension se renouvelle mardi. N’attends pas le dernier cachet comme d’habitude.

Dans le placard de l’entrée, glissé dans mon tiroir, un autre.

Prends la grosse écharpe quand il y a du vent. Celle en laine grise. Pas la petite. Tu n’as plus vingt ans.

J’ai souri en lisant ça.

Un tout petit sourire.

Et juste après, j’ai pleuré si fort que j’ai dû m’appuyer au mur.

Dans le buffet de la cuisine, derrière les bols, j’ai trouvé une fiche de recette.

Pour ton potage : fais revenir l’oignon d’abord. Ne mets pas tout dans la casserole en même temps. Oui, je te connais.

Elle était partout.

Pas d’une manière qui fasse peur.

Pas comme une ombre.

Plutôt comme si elle avait pensé à tendre la main une dernière fois, chaque fois que j’allais trébucher.

Plus je trouvais de mots, plus j’avais mal.

Parce que je finissais par comprendre.

Elle n’avait pas fait ça pour ranger.

Elle n’avait pas fait ça parce qu’elle s’ennuyait.

Elle savait qu’elle allait partir.

Et elle savait très bien où moi, j’allais me perdre sans elle.

Dans les médicaments.

Dans les repas.

Dans le linge qui reste trop longtemps dans la machine.

Dans les petites heures de l’après-midi quand la maison devient trop silencieuse.

Dans le salon, tout au fond du meuble, sous la nappe de Noël, il y avait une enveloppe.

Sur le devant, elle avait écrit :

À ouvrir le jour où tu n’auras pas la force de te lever.

Je ne l’ai pas ouverte tout de suite.

Je savais déjà ce qu’il y avait dedans.

Le jour en question était arrivé depuis longtemps.

Deux jours plus tard, je me suis assis dans le canapé avec l’enveloppe sur les genoux.

À l’intérieur, il n’y avait pas de longue lettre.

Juste une carte.

Ouvre les volets. Lave-toi le visage. Mange au moins un morceau de pain. Et si c’est trop lourd aujourd’hui, appelle Madame Lefèvre. Je lui en ai parlé. Tu n’as pas à avoir honte. On peut avoir besoin d’aide, même à notre âge.

J’ai relu ces lignes plusieurs fois.

Puis je me suis mis en colère.

Pas contre elle.

Contre tout.

Contre la maladie.

Contre la maison.

Contre cette façon qu’elle avait eue de prévoir même mon chagrin.

J’ai jeté la carte sur la table et j’ai dit tout haut, dans le salon vide :

« Tu n’avais pas le droit de partir comme ça. »

C’était idiot.

Je le savais.

Mais il fallait bien que ça sorte.

Dans l’après-midi, on a sonné à la porte.

C’était Madame Lefèvre, avec un petit faitout dans les mains.

« J’ai fait trop de soupe », elle m’a dit.

C’était faux, bien sûr.

On le savait tous les deux.

Mais je l’ai laissée entrer.

C’est Hélène qui l’aimait bien.

Parce qu’elle n’était pas envahissante.

Parce qu’elle savait être là sans parler pour rien.

Elle a posé la soupe sur la table et elle a attendu que je dise quelque chose.

Alors j’ai fini par dire :

« Elle vous avait parlé. »

Madame Lefèvre a hoché la tête.

« Oui. Il y a quelque temps déjà. Elle voulait juste que je passe de temps en temps. »

J’ai baissé les yeux.

J’avais honte, mais pas de l’aide.

Plutôt du fait qu’Hélène avait dû penser à ça aussi.

Comme si elle avait porté ma vie jusqu’au bout, à bout de bras.

« Je me sens ridicule », j’ai dit.

Madame Lefèvre a regardé le faitout, pas moi.

« Non », elle a répondu. « Elle vous manque. C’est tout. »

C’était la phrase la plus simple qu’on m’avait dite depuis sa mort.

Et sûrement la plus juste.

Le soir, j’ai allumé le four.

J’ai pris le pain au fond du congélateur.

Je l’ai laissé cinq minutes.

Pas plus.

J’ai pris mon comprimé après avoir mangé.

J’ai rangé la vaisselle.

J’ai fermé la porte de la cuisine.

Puis je suis retourné au salon.

Dans le tiroir du bas, sous la boîte des bougies, il y avait encore un dernier petit mot.

Si tu lis ça, c’est que tu as tenu jusqu’à aujourd’hui. Pour aujourd’hui, c’est déjà bien.

Je suis resté longtemps assis avec ce papier dans la main.

Après, je ne l’ai pas remis à sa place.

Je l’ai glissé dans la poche de mon gilet.

Avant, je croyais que l’amour, c’était les grandes choses.

Les anniversaires.

Les photos.

Les vacances.

Les Noëls en famille.

Aujourd’hui, je crois autre chose.

Je crois que l’amour, c’est une femme qui pense encore, au moment de partir, à rappeler à son mari de manger avant son traitement.

C’est un pain au congélateur.

Une écharpe dans le bon tiroir.

Un mot dans une boîte à biscuits.

Hélène ne m’a pas laissé de grandes phrases d’adieu.

Elle m’a laissé quelque chose de plus difficile et de plus précieux.

La façon de traverser une journée sans elle.

Et ce soir-là, pour la première fois depuis des semaines, j’ai compris une chose simple :

elle ne m’avait pas appris à vivre sans elle.

Elle m’avait seulement aidé à atteindre le lendemain.

Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.

Retour en haut