Madeleine et le banc du samedi : les enfants invisibles devant la prison

Le samedi d’après, celui où j’aurais dû rester au chaud et me convaincre que “cinq ans, c’est déjà bien”, j’ai quand même pris ma glacière.

 J’avais les doigts raides, les genoux qui grinçaient, et cette petite fatigue sourde qui vous murmure de rentrer chez vous. Mais je savais déjà que, si je n’y allais pas, quelqu’un regarderait le banc vide et sentirait quelque chose se fendre à l’intérieur.

Le ciel était bas, couleur de cendre, et le mur gris de la maison d’arrêt semblait encore plus haut que d’habitude. Le banc était humide, glacé, comme s’il n’avait pas dormi. J’ai essuyé le bois avec un vieux torchon, posé la glacière à mes pieds, et j’ai attendu que l’heure des visites fasse son bruit de pas, de sacs qu’on ouvre, de souffles qu’on retient.

Ils sont arrivés par petits paquets, comme toujours. Des mères avec des poussettes, des grands-mères qui tiennent une main et un dossier sous le bras, des pères aussi, parfois, avec une dignité un peu cassée.

Et puis les enfants, ceux qu’on ne voit pas quand on parle de prison, ceux qui n’ont rien choisi et qui portent pourtant le poids des adultes.

Le petit garçon du début est venu en premier, ou plutôt il est venu en deuxième, caché derrière la jambe de sa mère comme la première fois. Il avait grandi, évidemment, mais je l’ai reconnu à sa façon de regarder le mur sans le regarder, comme s’il essayait de traverser la pierre avec les yeux. Il a levé la tête vers moi et, cette fois, il n’a pas pleuré.

Sa mère m’a fait un sourire fatigué, le genre de sourire qu’on vous donne quand on n’a plus beaucoup de forces mais qu’on s’accroche. Elle a dit tout bas, comme si elle avait peur de faire tomber quelque chose en parlant trop fort :

« On peut… on peut rester un peu avec vous avant d’entrer ? Juste cinq minutes. »

On s’est assis tous les trois. Cinq minutes, c’est devenu dix, et dans ces dix minutes-là, l’enfant a respiré comme un enfant normal, pas comme un petit animal traqué par une porte automatique.

Ce matin-là, il y avait plus de monde. Les visites étaient retardées, on ne savait pas pourquoi, et la file d’attente s’étirait comme une corde tendue, une corde qui tremble. Les adultes parlaient moins, les enfants s’agitaient plus, et moi, je sentais déjà cette énergie-là, celle qui peut basculer pour un rien.

Un petit garçon a lancé sa voiture en plastique contre le trottoir, juste pour faire du bruit, juste pour se prouver qu’il existe. Une petite fille s’est mise à tirer sur la manche de sa mère en répétant “j’ai faim” comme une prière. Une autre a commencé à renifler, le menton qui tremble, parce que la porte s’ouvrait et se refermait sans que son parent sorte.

Alors j’ai ouvert la glacière. Les briques de jus ont fait ce petit bruit rassurant de carton qu’on froisse, et, comme par magie, des regards se sont posés ailleurs que sur le mur. Je ne donne pas tout, je ne distribue pas comme une reine, je propose seulement, avec simplicité, et les parents disent oui ou non, toujours eux, toujours leur décision.

« Vous voulez un jus ? » ai-je demandé à une mère qui jonglait avec un bébé et un sac trop lourd.

Elle m’a regardée, surprise, puis elle a soufflé :

« Si vous saviez comme ça aide… Merci. »

À neuf heures passées, un homme en uniforme s’est approché. Pas brusquement, pas avec le ton des problèmes, plutôt avec cette prudence de ceux qui doivent surveiller mais qui voient aussi les visages. Il s’est arrêté à deux pas du banc, comme s’il ne voulait pas entrer dans notre petit cercle.

« Madame… c’est vous, Madeleine ? »

Je n’ai pas aimé entendre mon prénom ici, pas parce que j’avais quelque chose à cacher, mais parce que ça donnait l’impression que mon banc était devenu un “dossier”. J’ai hoché la tête quand même.

« Oui. C’est moi. »

Il a regardé les enfants, les crayons de couleur, les bulles de savon qui dépassaient du sac. Puis il a repris, plus doucement :

« On m’a parlé de vous. On m’a dit que vous restiez toujours ici, que vous ne bougez pas. »

J’ai répondu comme je réponds toujours, avec mes règles bien serrées autour de moi comme un manteau.

« Je ne bouge pas. Je suis visible. Les parents me voient. Je ne prends pas les enfants ailleurs. Je suis juste… là. »

Il a eu un petit silence, et dans ce silence, je l’ai vu hésiter entre le règlement et l’humain. Puis il a dit, presque à mi-voix :

« Merci de garder le passage libre, d’accord ? Et… s’il pleut fort, mettez-vous bien sous l’abri, pas trop près de la grille. »

Ce n’était pas un “ordre”, c’était un conseil de bon sens. Il est reparti sans ajouter de mots, mais j’ai senti que, pour une fois, quelqu’un de l’autre côté du mur avait vu ce qu’on faisait dehors.

Et il a plu, évidemment. Pas une pluie romantique, pas une pluie de film, une pluie froide, fine, qui s’infiltre partout et vous fait regretter d’avoir des os. Les enfants ont râlé, les plus petits ont demandé à rentrer, et j’ai sorti un vieux grand parapluie qui n’avait plus vraiment de forme.

On a glissé sous l’abri du trottoir, serrés mais toujours à découvert. Les bulles de savon n’avaient plus envie de naître dans l’air humide, alors on a dessiné. Des maisons, encore, des jardins, des chiens, des soleils énormes, comme si on pouvait forcer le ciel à changer d’avis.

Une petite fille aux cheveux frisés, que je voyais depuis quelques semaines, a posé son crayon et m’a demandé, sans préambule :

« Madeleine… c’est quoi, “libre” ? »

Ce mot-là, ici, est une pierre chaude. Je l’ai tourné dans ma tête, j’ai cherché une réponse d’enfant, pas une réponse d’adulte.

« Libre, c’est quand tu peux rentrer chez toi quand tu veux. C’est quand tu peux ouvrir une porte sans demander. »

Elle a froncé les sourcils.

« Et Papa… il sera libre un jour ? »

Je n’ai pas menti. Je n’ai pas fait de promesses. Je n’ai pas parlé de dates ni de raisons, parce que ça ne m’appartient pas. J’ai seulement dit ce que je pouvais dire sans blesser.

« Je ne sais pas quand, ma chérie. Mais toi, tu as le droit d’espérer. Et tu as le droit d’être triste aussi. »

Elle a repris son crayon et a dessiné une porte immense avec une poignée dorée.

Vers dix heures, ma glacière a lâché. Un vieux joint, un clapet fatigué, et l’eau froide a commencé à couler sur le trottoir. Les briques de jus baignaient comme des petits bateaux, et pendant une seconde, j’ai senti la honte monter, ridicule, comme si j’avais échoué à être “la dame du banc”.

Je me suis penchée, j’ai essayé d’éponger avec mon torchon, mais l’eau s’infiltrait partout. Un petit garçon a dit :

« Oh non… »

Et une mère, celle aux jumeaux, s’est approchée sans un mot. Elle a sorti de son sac une serviette, puis une autre, et elle s’est mise à m’aider comme on aide quelqu’un qui a fait tomber ses courses.

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