La collision avait probablement fait tomber Léa vers le talus.
Vasco, malgré ses blessures, avait ensuite rampé jusqu’au bord du fossé.
Les traces dans la boue le confirmaient.
On voyait les marques de ses pattes avant.
Des cercles.
Des glissades.
Des empreintes profondes.
Il avait essayé de descendre vers elle.
Il n’y était pas arrivé.
Alors il avait fait la seule chose qu’il savait encore faire.
« Cherche-maison. »
La véritable histoire n’était pas celle d’un chien blessé qui rentrait chez lui.
C’était celle d’un chien qui avait déjà choisi Léa plutôt que lui-même avant de commencer à ramper.
Il l’avait éloignée de la route.
Il avait tenté de la rejoindre dans le fossé.
Puis il avait parcouru tout le chemin jusqu’à nous pour chercher de l’aide.
Marion sortit ensuite un petit sachet transparent.
À l’intérieur se trouvait une partie du collier de Vasco.
Et le morceau jaune.
— Nous pensons que votre fille l’a attaché au collier.
Lorsque Léa se réveilla vraiment, quelques heures plus tard, elle nous raconta ce qui s’était passé.
Son bateau lui avait échappé.
Elle l’avait suivi.
Vasco avait couru devant elle.
Puis tout était allé très vite.
Le bruit du véhicule.
Vasco qui la poussait.
La pente.
Le chien au sol.
Elle avait essayé de revenir vers lui.
Vasco avait rampé jusqu’au bord du fossé.
Léa avait eu peur.
Alors elle avait déchiré une partie de son coupe-vent et l’avait attachée au collier de Vasco.
— Je pensais que tu verrais le jaune, maman.
Puis la terre avait cédé sous ses pieds.
Elle était tombée plus bas.
Vasco l’avait regardée.
Elle avait soufflé dans son sifflet.
Et quelque part, sous la douleur et la peur, une vieille commande apprise des années auparavant était revenue.
Cherche-maison.
Reviens.
Trouve quelqu’un.
Ramène-le.
Je restai assise près du lit de Léa avec le morceau de tissu jaune dans la main.
Mon père était mort depuis plusieurs années.
Mais le petit jeu qu’il avait inventé dans notre ancien jardin venait de sauver sa petite-fille.
La chirurgie de Vasco dura plusieurs heures.
Pendant ce temps, Léa reçut un plâtre violet.
Évidemment.
Lorsqu’elle se réveillait, elle demandait toujours la même chose.
— Vasco est où ?
Nous lui répondions qu’il était avec les vétérinaires.
C’était vrai.
Mais cela semblait trop simple.
Lorsque nous avons enfin pu le voir, Vasco était allongé sur une couverture épaisse.
Son oreille pliée semblait encore plus basse que d’habitude.
Son museau reposait entre ses pattes avant.
Léa arriva dans un fauteuil roulant, son bras plâtré contre elle.
Dès qu’elle parla, Vasco ouvrit les yeux.
Il tenta de relever la tête.
Une assistante posa doucement une main près de son cou.
— Tout doux, mon grand.
Léa pleura.
Pas bruyamment.
Les larmes descendirent simplement sur ses joues.
Elle posa deux doigts sur la petite cicatrice en forme de lune.
— C’est moi qui lui ai dit de partir.
Je me tournai vers elle.
— Quoi ?
— Je lui ai dit « cherche-maison ».
Julien resta immobile.
— Comme Papi, ajouta-t-elle.
À cet instant, tout se remit en place.
Le sifflet.
Le jeu.
Le morceau jaune.
Le retour vers la maison.
Le refus de Vasco de nous laisser le soigner avant que nous regardions le champ.
Il ne voulait pas qu’on s’occupe de lui.
Pas encore.
Il voulait que nous comprenions.
Léa était toujours là-bas.
Quelques jours plus tard, la conductrice du véhicule fut identifiée.
Elle s’était arrêtée plus loin après avoir senti un choc, mais n’avait pas compris ce qui s’était passé dans la pluie et le virage.
Lorsqu’elle apprit qu’un enfant se trouvait près de la route et que Vasco avait été blessé, elle fut profondément bouleversée.
Elle coopéra avec les autorités.
Cela aussi était difficile à accepter.
Il n’y avait pas de méchant parfait dans notre histoire.
Seulement une route étroite.
La pluie.
Une visibilité mauvaise.
Une vitesse mal adaptée.
Un bateau de papier.
Et quelques secondes qui auraient pu nous enlever tout ce que nous aimions.
La colère aime avoir un visage.
Parfois, elle n’en trouve pas.
Alors quelque chose d’autre prit sa place.
Les voisins commencèrent à venir.
Des repas apparurent devant notre porte.
Un ami de Julien fabriqua une rampe pour la terrasse.
Des collègues m’apportèrent des livres pour Léa.
Un artisan du village proposa de renforcer la clôture le long du champ à prix coûtant.
Puis les anciens amis de mon père vinrent voir Vasco.
Ils étaient cinq.
Plus âgés maintenant.
Certains marchaient lentement.
Plusieurs avaient eux aussi perdu les chiens avec lesquels ils avaient autrefois travaillé.
Un homme nommé Bernard resta longtemps près de Vasco.
Puis il me dit :
— Ton père aurait adoré ce chien.
Je souris malgré moi.
— Il l’adorait déjà.
Bernard hocha la tête.
— Alors il l’a peut-être mieux préparé qu’il ne le pensait.
Deux semaines plus tard, Vasco rentra à la maison.
Au début, il ne marchait presque pas.
Nous utilisions une sangle de soutien sous son bassin.
Julien tenait l’arrière de son corps pendant que Vasco avançait avec prudence.
Léa s’asseyait par terre avec son plâtre violet posé sur un coussin.
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