Tout le monde accusait ce motard d’effrayer une fillette… jusqu’à ce qu’ils regardent enfin le sol

Quelque chose dans sa voix changea.

Pas de colère cette fois.

Une certitude.

L’homme hésita.

Derrière eux, Monique sortit enfin de la supérette.

— Léa ?

Elle aperçut sa petite-fille en larmes.

Puis Gérard.

Puis la foule.

Son sac lui échappa presque.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Léa courut vers elle.

Gérard cria immédiatement :

— Non ! Pas par là !

Monique s’arrêta net.

— Mais enfin !

La femme qui protégeait Léa depuis le début expliqua rapidement :

— Votre petite-fille a renversé de l’eau et ce monsieur s’est mis à lui hurler dessus. Il l’a même attrapée.

Le visage de Monique changea.

C’était une petite femme de soixante-huit ans, cheveux courts teints en châtain, lunettes carrées et caractère réputé dans toute sa famille.

Elle avait élevé trois enfants.

Gardé cinq petits-enfants.

Soigné son mari pendant sa dernière année de maladie.

Elle n’avait plus peur de grand-chose.

Elle s’avança vers Gérard.

— Vous l’avez touchée ?

Gérard la regarda.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour l’empêcher de poser le pied là.

Il pointa enfin clairement la zone.

Tout le monde suivit son doigt.

D’abord, personne ne vit rien.

Du béton.

Un peu de poussière.

De l’eau.

Puis le gérant de la supérette apparut à la porte.

— Qu’est-ce que c’est que ce bazar ?

Les explications recommencèrent.

Tout le monde parlait en même temps.

Le motard.

La petite fille.

L’eau.

Les cris.

Le téléphone.

Le gérant soupira, agacé.

Puis Gérard le coupa.

— Votre coffret, là. Il a pris un choc récemment ?

— Quel coffret ?

— Au pied du mur.

Le gérant se pencha légèrement.

Gérard tendit immédiatement le bras.

— N’approchez pas.

Cette fois, l’homme s’arrêta.

— Pourquoi ?

— Regardez le câble.

Le gérant plissa les yeux.

Il fit un pas de côté.

Et soudain, il le vit.

La gaine noire.

Déchirée.

Une petite partie métallique visible.

Et l’eau qui venait désormais presque toucher le câble.

Son visage perdit sa couleur.

— Oh…

La foule se tut progressivement.

— Quoi ? demanda Monique.

Le gérant leva une main.

— Reculez.

Personne ne protesta cette fois.

— Tout le monde recule.

Il entra rapidement dans la supérette.

Gérard tourna la tête vers Monique.

— Prenez la petite et passez de l’autre côté.

— C’est électrique ?

— Probablement.

— Probablement ?

— Suffisamment pour ne pas aller vérifier avec une chaussure mouillée.

Monique attrapa Léa par les épaules.

Elle recula.

Trois mètres.

Puis quatre.

Tous ceux qui filmaient firent de même.

Le gérant ressortit avec un vieux manche à balai en bois sec.

Gérard secoua la tête.

— Ne touchez pas au fil. Coupez d’abord l’alimentation.

— Je ne sais pas quel disjoncteur…

Gérard ferma les yeux une demi-seconde.

Le réflexe professionnel revenait.

Il avait pourtant promis à sa fille qu’il arrêterait de mettre son nez dans les installations des autres.

« Papa, tu es à la retraite. Tu n’as plus à réparer la France entière. »

Il entendait encore sa voix.

— Où est votre tableau principal ?

Le gérant indiqua l’arrière-boutique.

Gérard regarda le trottoir.

Puis le câble.

— Personne ne bouge d’ici.

Le jeune homme au téléphone eut presque un sourire.

Une minute plus tôt, cette phrase aurait déclenché une dispute.

À présent, tout le monde obéissait.

Le gérant revint quelques instants après.

— C’est coupé.

Gérard ne prit aucun risque.

Il demanda qu’on ne touche à rien avant l’intervention d’un professionnel.

Puis il montra, à distance, ce qui l’avait alerté.

— La gaine est ouverte ici. Avec de l’eau autour, on considère la zone comme dangereuse jusqu’à vérification.

Le gérant passa une main sur son visage.

— J’avais vu que la boîte était tordue…

— Depuis quand ?

— Deux jours.

Gérard le fixa.

— Deux jours ?

— Je pensais que ce n’était que le couvercle.

Gérard inspira lentement.

Il aurait pu se mettre en colère.

À vingt ans, il l’aurait fait.

À quarante, probablement aussi.

À soixante-trois, il se contenta de dire :

— On pense toujours que ce n’est rien jusqu’au jour où ce n’est plus rien du tout.

Cette phrase, Monique la retint.

Parce qu’elle ne parlait peut-être pas seulement d’électricité.

Autour d’eux, les téléphones descendirent.

Un par un.

La femme qui avait été la première à défendre Léa resta silencieuse.

L’homme qui avait menacé Gérard quelques minutes auparavant regardait ses chaussures.

Personne ne savait très bien quoi dire.

Parce que la scène venait de changer de sens.

Le grand motard agressif n’avait pas crié à cause d’un verre renversé.

Il avait crié parce qu’une enfant allait avancer vers une zone qu’il croyait dangereuse.

Son regard n’avait jamais été fixé sur elle.

Il était fixé sur l’eau.

Tout le monde avait vu la même scène.

Mais personne n’avait regardé au même endroit.

Léa, toujours accrochée à sa grand-mère, observa Gérard.

Ses yeux étaient encore humides.

— Monsieur ?

Il se tourna vers elle.

— Oui ?

— Vous étiez fâché contre moi ?

La question sembla le déstabiliser plus que toute la foule.

— Non.

— Alors pourquoi vous avez crié ?

Gérard passa une main dans sa barbe.

Voilà.

Le vrai problème.

Il savait démonter une armoire électrique.

Trouver une panne dans une machine vieille de trente ans.

Remettre en marche un moteur que trois techniciens avaient abandonné.

Mais expliquer ses émotions à une fillette de six ans ?

Il aurait préféré réparer dix moteurs.

Il s’accroupit lentement.

Pas trop près.

À hauteur de Léa.

— Parce que j’ai eu peur.

La petite fronça les sourcils.

— Vous ?

Quelques personnes sourirent malgré elles.

Gérard aussi.

— Oui, moi.

— Mais vous êtes grand.

— Ça n’empêche pas d’avoir peur.

Léa regarda la moto.

Puis les tatouages.

Puis Gérard.

— Vous aviez peur de moi ?

— Non. J’avais peur qu’il t’arrive quelque chose.

Léa réfléchit.

— Alors vous criez quand vous avez peur ?

Cette fois, Monique éclata d’un petit rire nerveux.

— Ah, ma chérie, si tu savais combien d’adultes font ça…

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