Trente motards jugés dangereux s’arrêtent devant un carambolage… onze minutes plus tard, les secours découvrent l’impensable.

Une dame a apporté des manteaux.

Un couple a rassuré deux passagers choqués.

Un homme en costume a proposé sa trousse de secours.

Un retraité a aidé à faire signe aux voitures de ralentir.

On oublie parfois à quel point l’être humain peut changer lorsqu’on lui donne simplement une tâche utile.

Onze minutes.

Plus tard, on nous dira que c’est tout ce qui s’est écoulé entre notre arrêt et l’arrivée du premier véhicule des forces de l’ordre.

Onze minutes.

Quand on attend une ambulance avec quelqu’un qui souffre, onze minutes peuvent ressembler à une heure.

Quand on doit organiser trente personnes, onze minutes peuvent passer comme trente secondes.

Le premier responsable arrivé sur place s’appelait capitaine Morel.

Une cinquantaine d’années.

Vingt ans de métier.

Le visage de quelqu’un qui avait vu suffisamment d’accidents pour ne plus être impressionné facilement.

Il s’est arrêté derrière notre barrage improvisé.

Il est descendu de son véhicule.

Il a regardé les motos.

Les vestes en cuir.

Les tatouages.

Puis la zone sécurisée.

Les victimes couvertes.

Les voies bloquées.

Le passage laissé libre pour les véhicules de secours.

Gérard lui a fait signe.

— Capitaine ! Quatorze véhicules. Sept personnes nécessitent une prise en charge. Une personne est inconsciente. Deux douleurs cervicales. Une dame âgée avec douleur thoracique. Un enfant conscient et stable. Les secours ont notre bilan depuis plusieurs minutes.

Morel n’a pas répondu tout de suite.

Il a regardé Gérard comme s’il essayait de comprendre qui il avait devant lui.

Puis il a demandé :

— Qui a organisé tout ça ?

Gérard a désigné Patrick.

Patrick était à genoux à côté de Michel, près d’un blessé.

Morel est resté silencieux quelques secondes.

Ensuite, il a pris sa radio.

Je n’ai pas entendu toute la conversation.

Mais j’ai entendu une phrase.

— La zone est déjà sécurisée. Je répète : la zone est sécurisée. On prend le relais sur une organisation civile déjà en place.

Puis il a ajouté :

— Dites aux équipes médicales qu’elles peuvent entrer directement.

Lorsque les ambulances sont arrivées, nous avons fait ce que Patrick nous avait toujours appris.

Nous avons passé la main.

Sans discuter.

Sans essayer de jouer les héros.

Chaque motard qui s’occupait d’une personne a donné les informations qu’il avait.

État de conscience.

Plaintes.

Évolution.

Gestes simples effectués.

Temps approximatif.

Puis nous avons reculé.

À ce moment-là, quelque chose d’étrange s’est produit.

Pendant que les professionnels prenaient le relais, presque tous les membres du club se sont retrouvés sur le bord de la chaussée.

Certains étaient à genoux.

D’autres assis contre la glissière.

Le calme retombait.

On entendait enfin nos respirations.

Et soudain, je me suis rendu compte que mes mains tremblaient.

Pas pendant l’accident.

Après.

Comme toujours.

Michel s’est assis à côté de moi.

À soixante-neuf ans, après toute une carrière aux urgences, il avait encore cette façon de savoir quand quelqu’un avait besoin de silence plutôt que de paroles.

Il m’a tendu une bouteille d’eau.

— Ça va ?

J’ai haussé les épaules.

— Demande-moi demain.

Il a souri.

— Bonne réponse.

À quelques mètres, Luc tenait toujours le petit garçon.

Le garçon s’était endormi contre lui.

Quand une secouriste est venue le chercher, Luc a semblé hésiter une seconde.

Puis il l’a confié délicatement.

La secouriste lui a demandé :

— Vous êtes de la famille ?

Luc a répondu :

— Non.

Elle a regardé le garçon.

Puis Luc.

— Il vous connaît ?

— Depuis dix minutes.

Elle a eu un petit sourire.

— On dirait qu’il vous connaît depuis dix ans.

Luc a détourné les yeux.

Il ne voulait pas qu’on voie qu’il était ému.

C’est ça, Luc.

Il peut soulever une tuile de cinquante kilos sans broncher.

Mais donnez-lui un enfant qui pleure, et il devient une madeleine.

Le capitaine Morel est venu vers Patrick lorsque les secours avaient pris le contrôle.

Il lui a tendu la main.

Patrick a regardé sa main comme s’il ne comprenait pas.

Puis il l’a serrée.

— Vous faites ça depuis longtemps ? a demandé Morel.

— Quinze ans.

— Pourquoi ?

Patrick a haussé les épaules.

— Parce qu’un jour, personne ne s’est arrêté assez vite pour des amis à moi.

Morel n’a pas posé d’autre question.

Il a seulement dit :

— Vous nous avez fait gagner un temps précieux.

Patrick a répondu :

— Alors c’était une bonne balade.

C’était tout lui.

Pas de discours.

Pas de médaille.

Pas de photo.

Vers dix-huit heures, l’autoroute a commencé à reprendre vie.

On nous a autorisés à repartir.

Nous avons remis nos casques.

Les moteurs se sont rallumés un par un.

J’étais épuisée.

Mes jambes étaient lourdes.

J’avais une tache de poussière sur le pantalon et une douleur dans le dos.

Mais le plus étrange était cette sensation de vide.

Nous étions partis le matin pour une simple balade.

Quelques centaines de kilomètres.

Un café.

Un déjeuner dans une auberge.

Des blagues de vieux motards.

Les mêmes histoires qu’on raconte depuis vingt ans.

Et nous rentrions avec le visage d’une jeune femme inconsciente dans la tête.

Avec les pleurs d’un enfant.

Avec le souvenir d’un homme qui avait baissé son téléphone pour porter de l’eau.

La vie tient parfois à ce genre de détails.

Deux jours plus tard, j’ai reçu un appel à l’hôpital.

Une voix de femme.

Faible.

— Madame Lefèvre ?

— Oui.

— Je crois que… vous étiez avec moi dimanche.

Je me suis assise.

C’était la conductrice de la petite voiture rouge.

Elle s’appelait Claire.

Trente-six ans.

Employée dans une petite supérette.

Mère célibataire.

Le garçon, Tom, avait cinq ans.

Elle avait eu un traumatisme crânien modéré et plusieurs contusions, mais son état évoluait bien.

Tom n’avait rien de grave.

Elle m’a dit :

— On m’a raconté que vous êtes restée près de moi.

— Oui.

Silence.

Puis :

— J’ai une question un peu idiote.

— Allez-y.

— Pourquoi vous vous êtes arrêtés ?

Je n’ai pas compris tout de suite.

— Pardon ?

— Trente motos. Vous auriez pu continuer.

Je suis restée silencieuse quelques secondes.

Puis j’ai répondu la seule chose qui me semblait juste.

— Parce qu’on s’arrête.

Elle a ri nerveusement.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Sa voix s’est cassée.

— Mon fils a besoin de moi.

Je n’ai rien trouvé d’intelligent à répondre.

Après trente ans d’hôpital, je peux vous assurer d’une chose : les grandes phrases n’arrivent jamais quand on en a besoin.

J’ai simplement dit :

— Alors rentrez chez vous. Il vous attend.

Elle a pleuré.

Moi aussi.

Une semaine plus tard, le capitaine Morel est passé à notre local.

Notre local, c’est un ancien garage en périphérie de Clermont.

Un comptoir fabriqué avec des planches récupérées.

Un vieux baby-foot.

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