Trois punks ont réuni un vieil homme mourant avec son dernier amour

Je croyais que l’histoire de Géraud et Arsène s’était terminée cette nuit-là, dans la petite cour froide de l’hôpital.

Je me trompais.

Elle a vraiment commencé trois semaines plus tard, quand Roch m’a rappelé d’une voix plus basse que d’habitude.

— Maël… je crois qu’Arsène attend encore.

Sur le moment, je n’ai pas compris.

Il m’a expliqué que le vieux chien mangeait un peu, dormait près du radiateur, acceptait les caresses de Nino et Solal.

Mais tous les soirs, vers vingt-trois heures, il se levait avec difficulté, traversait le salon en boitant, et allait se coucher devant la porte d’entrée.

Toujours à la même heure.

Comme s’il attendait qu’on l’emmène quelque part.

Comme s’il savait que, quelque part, Géraud pouvait encore l’appeler.

Ce soir-là, après ma garde, j’ai pris ma voiture.

La route de campagne était noire, humide, bordée de champs silencieux. J’avais dans le coffre une petite enveloppe en papier kraft que je n’avais jamais eu le courage d’ouvrir.

Dedans, il y avait le vieux collier d’Arsène.

Celui qui était resté sur la table de chevet de Géraud, à côté de ses lunettes et de son verre d’eau.

Le médecin m’avait simplement dit :

— Vous saurez quoi en faire.

Je n’en étais pas si sûr.

Quand je suis arrivé chez Roch, la maison était éclairée par une lumière jaune, douce, presque familiale.

Pas une grande maison.

Une vieille bâtisse basse, avec des volets fatigués, une cour pleine de traces de pattes, et un vieux portail qui grinçait comme dans les villages d’autrefois.

Dès que j’ai ouvert la portière, j’ai entendu des aboiements.

Pas des aboiements méchants.

Des voix cassées de vieux chiens.

Des chiens qui avaient connu les cages, les hivers, les abandons, et qui couraient encore vers un visiteur comme si le monde pouvait toujours leur réserver une bonne surprise.

Roch est sorti sur le seuil.

Il portait un pull troué au coude, un pantalon de travail et des chaussons ridicules.

Avec ses tatouages sur le crâne et ses mains énormes, il aurait encore fait peur à bien des gens.

Mais à cet instant, il tenait dans ses bras un petit chien aveugle enveloppé dans une couverture.

— Entre, m’a-t-il dit. Il t’attend.

Arsène était devant la porte du salon.

Assis.

Enfin, assis comme peut l’être un vieux chien dont les hanches ne veulent plus vraiment plier.

Son museau blanc était tourné vers l’entrée. Ses oreilles tremblaient à chaque bruit.

Quand il m’a vu, il n’a pas remué la queue tout de suite.

Il a regardé derrière moi.

Vers la nuit.

Vers la route.

Vers l’absence.

J’ai senti quelque chose se serrer dans ma gorge.

— Il fait ça tous les soirs ? ai-je demandé.

Roch a hoché la tête.

— Tous les soirs depuis qu’il est ici. Il ne pleure pas. Il ne gratte pas. Il attend, c’est tout.

Nino était assis par terre près du radiateur, avec une chienne grise couchée contre sa jambe.

Solal préparait des gamelles dans la petite cuisine.

Personne ne parlait fort dans cette maison.

Même les punks tatoués marchaient doucement, comme dans une chambre d’hôpital.

Je me suis accroupi devant Arsène.

— Salut, mon vieux.

Il a reconnu ma voix.

Sa queue a bougé une fois.

Pas beaucoup.

Juste assez pour me briser le cœur.

J’ai sorti l’enveloppe de ma poche.

Roch n’a rien dit.

J’ai ouvert lentement le papier kraft et j’ai pris le collier dans mes mains.

Il était usé, craquelé, presque lisse à force d’avoir été porté. Il sentait encore un peu l’ancien appartement, le tissu chaud, les mains d’un vieil homme.

Arsène a levé le museau.

Puis il a senti.

Son corps entier a changé.

Pas d’un coup.

Mais comme si une petite lumière venait de se rallumer quelque part, au fond de lui.

Il a posé son nez contre le collier.

Il est resté longtemps comme ça.

Très longtemps.

Puis il a poussé un petit souffle.

Un souffle tremblant, fatigué, presque humain.

Roch a tourné la tête vers la fenêtre.

Nino s’est essuyé les yeux avec sa manche.

Moi, je n’ai même pas essayé de faire semblant.

J’ai pleuré.

Pas beaucoup.

Juste en silence.

Comme on pleure quand on comprend trop tard que l’amour continue de chercher la porte, même quand la personne n’est plus là pour l’ouvrir.

Roch a repris le collier avec une délicatesse étonnante.

— On peut lui mettre ?

J’ai hoché la tête.

Il s’est agenouillé devant Arsène et lui a passé le vieux collier autour du cou.

Le chien n’a pas bougé.

Il a seulement fermé les yeux.

Et pour la première fois depuis son arrivée, il n’est pas retourné attendre devant la porte.

Il s’est couché près du radiateur.

Là où Roch avait promis à Géraud qu’il dormirait.

À partir de ce soir-là, Arsène a commencé à vivre un peu mieux.

Pas comme un jeune chien, bien sûr.

Il ne courait pas.

Il ne sautait pas.

Il ne faisait pas de miracles.

Mais le matin, il acceptait de sortir dans la cour.

Il reniflait les touffes d’herbe mouillée.

Il suivait Nino jusqu’au portail, puis revenait lentement vers son coussin, comme un vieux monsieur qui fait son petit tour avant le café.

Un dimanche, Roch m’a montré une photo.

On y voyait Arsène couché au soleil, entre deux autres chiens âgés.

Un vieux labrador presque sourd et une petite chienne rousse qui n’avait plus beaucoup de dents.

Arsène dormait au milieu d’eux.

Pas seul.

Plus jamais seul.

J’ai gardé cette photo dans mon téléphone pendant des mois.

Les jours où je sortais de l’unité avec la tête trop pleine, je la regardais dans ma voiture avant de rentrer chez moi.

Il y a des métiers où l’on apprend à tenir debout.

Mais personne ne vous apprend vraiment à porter tous les départs.

Dans une unité de soins palliatifs, on vous remercie souvent.

On vous dit que vous êtes courageux.

On vous dit que c’est beau, ce que vous faites.

Mais certaines nuits, ce n’est pas beau.

C’est dur.

C’est silencieux.

C’est une main qui cherche une autre main dans le noir.

C’est une chaise vide au bord d’un lit.

C’est un prénom répété par quelqu’un qui n’a plus la force de demander autre chose.

Après Géraud, je n’ai plus regardé ces prénoms de la même manière.

Quand un patient murmurait “Lucette”, “Papa”, “Mina” ou “mon chat”, je n’entendais plus seulement des souvenirs.

J’entendais des liens.

Des fils invisibles qui tenaient encore quelqu’un au monde.

Un soir de février, une femme est arrivée dans notre service.

Elle s’appelait Madeleine.

Soixante-dix-neuf ans, un petit visage sec, des mains abîmées par toute une vie de couture, et un caractère qui tenait encore bien droit malgré la maladie.

La première chose qu’elle m’a dite, ce n’était pas qu’elle avait mal.

Ce n’était pas qu’elle avait peur.

Elle m’a regardé droit dans les yeux et elle a demandé :

— Qui va parler à mon chat ?

J’ai posé mon dossier.

— Votre chat ?

— Biscotte, a-t-elle dit. Dix-sept ans. Mauvais caractère. Très jalouse. Elle n’aime personne sauf moi.

Elle a essayé de sourire.

Mais sa bouche a tremblé.

— Elle va croire que je l’ai abandonnée.

Cette phrase m’a ramené aussitôt à Géraud.

À la chambre 412.

À Arsène.

À la neige.

À Roch agenouillé dans la cour.

Je savais très bien que je ne pouvais pas tout résoudre.

Je n’étais pas un héros.

Je n’avais pas le pouvoir de réparer la vie des gens.

Mais je savais désormais qu’on pouvait parfois faire une petite chose.

Une seule.

Et que cette petite chose pouvait changer la façon dont quelqu’un partait.

J’ai demandé à Madeleine si quelqu’un pouvait s’occuper de Biscotte.

Une voisine passait pour la nourrir, mais le chat refusait de sortir de sous le lit.

Alors, pendant ma pause, j’ai appelé Roch.

Je lui ai raconté l’histoire sans trop espérer.

Il y a eu un silence au téléphone.

Puis il a soufflé :

— Tu sais, Maël, à force de sauver des vieux chiens, on finit par connaître deux ou trois personnes qui aiment aussi les vieux chats.

Le lendemain, une dame est venue à l’hôpital.

Elle s’appelait Jeanne.

Pas tatouée.

Pas punk.

Un manteau beige, un sac en toile, des cheveux blancs attachés avec une pince, et cette douceur tranquille des gens qui savent approcher les animaux sans les brusquer.

Elle ne venait pas prendre Biscotte.

Elle venait aider la voisine à la rassurer.

Elle a passé deux heures dans l’appartement de Madeleine, assise par terre, sans forcer, sans attraper le chat, sans rien exiger.

Le soir, elle m’a envoyé une photo.

Biscotte, vieille chatte tigrée au regard terrible, sortait à moitié de sous le lit.

Devant elle, il y avait une gamelle.

Et tout près, un vieux foulard de Madeleine.

Quand j’ai montré la photo à Madeleine, elle n’a pas parlé.

Elle a juste porté le téléphone contre sa poitrine.

Comme si c’était Biscotte elle-même qu’elle tenait là.

À partir de ce moment-là, quelque chose a changé dans notre service.

Pas officiellement.

Pas avec de grandes affiches.

Pas avec de beaux discours.

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