Les motos apparurent au bout de la route.
Une première.
Puis cinq.
Puis quinze.
Puis tellement que j’arrêtai de compter.
Elles tournèrent vers le terrain.
Le bruit devint assourdissant.
La poussière monta autour d’elles.
Certains parmi nous se précipitèrent dans leurs voitures.
D’autres reculèrent simplement jusqu’au bord du terrain.
Moi, je restai.
Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi.
Peut-être parce qu’à soixante et un ans, on se dit parfois qu’on a déjà passé trop de temps à détourner les yeux.
Les motos s’arrêtèrent les unes après les autres.
Il devait y en avoir une centaine.
Hommes et femmes descendirent.
La plupart avaient cinquante ans passés.
Certains davantage.
Des cheveux gris dépassaient des casques.
Des ventres de quinquagénaires tendaient les blousons.
Des genoux raides avaient un peu de mal à passer au-dessus des selles.
Cela aurait presque été banal dans une autre situation.
Des passionnés qui partent rouler le dimanche.
Des gens qui parlent d’arthrose devant un café et redeviennent vingt ans plus jeunes une fois sur la route.
Mais là, personne ne souriait.
Ils avançaient en silence.
Et notre peur transforma encore une fois ce que nous voyions.
— C’est une bande, souffla quelqu’un.
— Ils viennent chercher leur chef.
Les vieilles images revenaient.
Le cuir.
Les motos.
Les tatouages.
Donc forcément le danger.
Lucas trancha la dernière partie de corde.
Tout céda d’un coup.
Le motard bascula.
Lucas essaya de le retenir.
Impossible.
L’homme pesait presque deux fois son poids.
Mais le garçon se plaça sous son épaule, ralentissant juste assez sa chute pour que sa tête ne frappe pas le métal du camion.
Je courus enfin.
Oui.
Enfin.
Je l’aidai à s’allonger.
Je touchai son épaule.
— Monsieur, restez avec nous.
Lucas s’agenouilla à côté de lui.
Les motards approchaient.
Un homme d’une soixantaine d’années marchait en tête.
Grand.
Cheveux blancs très courts.
Visage marqué.
Il s’arrêta à quelques mètres de nous.
Son regard passa sur la corde coupée.
Puis sur Lucas.
Puis sur l’homme allongé.
— Qui l’a détaché ?
Silence.
Personne ne voulait répondre.
Lucas leva la main.
— Moi.
Je crois que plusieurs personnes cessèrent de respirer.
L’homme aux cheveux blancs s’avança.
— Toi ?
Lucas hocha la tête.
— Il avait besoin d’aide.
— Écarte-toi de lui, petit.
Lucas se plaça presque instinctivement entre l’homme blessé et les nouveaux arrivants.
— Non.
Même moi, j’eus envie de lui dire d’arrêter.
Cent adultes face à un garçon de onze ans.
La scène avait quelque chose d’absurde.
L’homme aux cheveux blancs fronça les sourcils.
— Pourquoi non ?
— Parce que je ne sais pas qui vous êtes.
Un silence étrange tomba.
Quelques personnes derrière lui échangèrent un regard.
Puis, contre toute attente, l’homme eut presque un sourire.
Très bref.
— Et lui, tu sais qui c’est ?
Lucas regarda le blessé.
— Non.
— Alors pourquoi tu l’as aidé ?
Lucas haussa les épaules.
— Parce qu’il était attaché.
Voilà.
C’était tout.
Pas de grande phrase.
Pas de leçon.
Pas de discours.
Parce qu’il était attaché.
L’homme aux cheveux blancs fit encore un pas.
Puis il vit enfin le visage du blessé correctement.
Il s’arrêta net.
Son expression disparut.
Ses épaules tombèrent.
— Attendez…
Il se pencha.
— Marcel ?
Les gens derrière lui se rapprochèrent.
— Quoi ?
— C’est lui ?
— Marcel ?
Le vieil homme tomba à genoux.
Sa voix se brisa.
— Patron…
Le mot résonna dans le terrain.
Mais pas comme nous l’avions imaginé.
Il n’y avait ni peur ni soumission dans ce « patron ».
Il y avait de l’affection.
Du soulagement.
Presque du chagrin.
D’autres arrivèrent autour de Marcel.
Une femme d’une cinquantaine d’années porta ses mains à son visage.
— Mon Dieu… On l’a retrouvé.
Un homme se détourna pour essuyer ses yeux.
Un autre appela immédiatement les secours, puis donna des indications précises sur l’état de Marcel.
Plus personne ne ressemblait à la bande menaçante que nous avions imaginée trente secondes plus tôt.
Ils étaient simplement inquiets.
Très inquiets.
Et complètement bouleversés.
L’homme aux cheveux blancs se présenta à moi.
— Jean-Pierre.
Il regarda Marcel.
— Il a disparu avant-hier.
Nous étions stupéfaits.
— Disparu ?
— On le cherche depuis quarante-huit heures.
Il désigna les autres.
— On s’est réparti les routes, les villages, les anciennes zones industrielles. Ce matin, quelqu’un a trouvé sa moto abandonnée à quelques kilomètres.
Il s’interrompit.
Sa mâchoire tremblait légèrement.
— On avait peur de le retrouver trop tard.
La dame qui avait murmuré qu’on n’attachait pas quelqu’un « pour rien » baissa les yeux.
Moi aussi.
Jean-Pierre poursuivit :
— Marcel a dirigé notre atelier associatif pendant presque vingt ans.
Il eut un petit rire sans joie.
— Enfin… dirigé, c’est un grand mot. Il criait surtout que personne ne savait ranger les outils.
Quelques sourires apparurent.
Puis Jean-Pierre posa la main sur l’épaule de Marcel.
— Mais quand quelqu’un était dans la panade, il était toujours là.
Voilà ce que nous avions pris pour un criminel.
Un homme qui réparait gratuitement les petites mécaniques de gens qui n’avaient pas les moyens.
Un homme qui, l’hiver, organisait des collectes de vêtements.
Un veuf qui avait passé une partie de sa retraite à aider les autres parce qu’il détestait rentrer trop tôt dans une maison devenue silencieuse.
Pas un saint.
Jean-Pierre fut très clair là-dessus.
— Il a un caractère de cochon.
Une femme derrière lui lança :
— Et encore, tu es gentil !
Quelques rires nerveux éclatèrent.
Marcel était humain.
Râleur.
Têtu.
Parfois pénible.
Mais dangereux ?
Pour nous ?
Jamais.
— Et qu’est-ce qui lui est arrivé ? demandai-je.
Le visage de Jean-Pierre se ferma.
— On ne sait pas encore.
Il ne spécula pas.
Personne ne chercha à inventer un coupable.
Pour l’instant, seule une chose comptait : qu’il soit vivant.
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