Hélène acquiesça.
C’était suffisant.
Le petit objet fut soigneusement conservé pour les vérifications nécessaires.
Plus tard, les premières constatations confirmèrent qu’il contenait un produit destiné à assoupir l’enfant.
Hélène ne demanda jamais lequel.
Elle ne voulait pas savoir.
Elle refusait que ce souvenir soit défini par le produit, la seringue ou l’homme.
Ce qui l’obsédait, c’était autre chose.
Le geste.
Cette main du motard qui avait frappé un poignet au bon moment.
Et le jugement immédiat de tous les autres.
Le sien compris.
Une fois sa déposition terminée, Hélène aperçut le motard près des casiers à l’entrée.
Il semblait vouloir partir discrètement.
Il avait récupéré un casque posé sur un banc.
Personne ne l’arrêtait plus.
Quelques clients le regardaient maintenant d’une tout autre manière.
L’étudiant qui avait filmé s’approcha de lui.
— Monsieur…
Le motard se retourna.
— Je suis désolé.
— Pourquoi ?
— J’ai cru que vous étiez…
Il ne termina pas.
Le motard eut un petit sourire fatigué.
— Ouais. J’ai compris.
Le garçon baissa la tête.
— J’aurais pas dû.
— On juge tous trop vite.
Puis il prit son casque.
Hélène s’avança.
— Monsieur ?
Il se retourna.
De près, il avait l’air encore plus âgé qu’elle ne l’avait pensé.
Peut-être soixante-cinq ans.
Des rides profondes autour des yeux.
Une cicatrice près du menton.
Le visage d’un homme qui avait travaillé dehors ou dans des ateliers toute sa vie.
— Je m’appelle Hélène.
Il hocha la tête.
— Marcel.
Elle sourit.
— Je pensais que vous alliez vous appeler Jack ou Johnny.
Pour la première fois, il éclata de rire.
— Marcel. Né à Saumur. Père boulanger. Rien de très rock’n’roll.
Hélène rit aussi.
Elle en avait besoin.
— Comment vous avez su ?
Son sourire disparut.
— Je n’ai pas su.
— Vous l’avez vu.
— J’ai vu quelque chose qui ne collait pas.
Il regarda ses mains.
— J’ai trois filles. Et maintenant cinq petits-enfants. J’ai passé ma vie à bricoler des motos et des machines. Quand on fait ça pendant quarante ans, on prend une mauvaise habitude.
— Laquelle ?
— On remarque les petits gestes.
Il mima très légèrement le mouvement.
— Une main qui cherche à cacher quelque chose. Un angle bizarre. Un mouvement trop précis.
Hélène resta silencieuse.
Marcel reprit :
— J’ai pensé que je me trompais. Puis j’ai vu l’objet.
— Et vous l’avez frappé.
— Au poignet.
— Tout le monde vous a pris pour un fou.
— Ça m’est arrivé avant.
Hélène sourit.
— D’être pris pour un fou ?
— D’être jugé sur la veste.
Il tapota son cuir.
— À mon âge, ça ne me fait plus grand-chose.
Elle regarda le vêtement.
Il était élimé au niveau des poches.
Une couture avait été réparée avec un fil trop clair.
Sur l’épaule, une petite pièce de cuir avait été recousue grossièrement.
— Elle a vécu, votre veste.
— Cinquante ans bientôt.
Hélène releva les yeux.
— Cinquante ?
— Mon frère me l’a donnée quand j’avais dix-sept ans. Il disait que j’avais l’air d’un comptable avec.
— Et vous étiez quoi ?
— Apprenti tourneur-fraiseur.
Elle éclata de rire.
— Il n’avait donc pas complètement tort.
Marcel sourit.
Puis son expression se fit plus grave.
— Vous savez ce qui m’a fait peur ?
— Non.
— Pas l’homme.
Il regarda les caisses.
— Le temps qu’il a fallu pour que quelqu’un accepte de regarder autre chose que moi.
Hélène ne sut pas quoi répondre.
Parce qu’il avait raison.
Même après la chute de la seringue, certains avaient continué pendant plusieurs secondes à chercher une explication qui préserverait la première histoire.
Le gentil père.
Le dangereux motard.
C’était plus confortable.
Plus simple.
Marcel remit son casque sous son bras.
— Enfin… la petite est avec sa mère. C’est l’essentiel.
— Attendez.
Hélène fouilla dans son sac.
— Vous avez faim ?
Il la regarda comme si elle venait de lui proposer un voyage sur la lune.
— Pardon ?
Elle sortit sa boîte de biscuits.
— J’ai dépassé mon budget de deux euros pour ça. Alors hors de question que je sois la seule à les manger.
Marcel rit de nouveau.
Ils s’assirent dix minutes sur le petit banc près de l’entrée.
Une veuve de soixante-huit ans en manteau beige.
Un motard tatoué de soixante-cinq ans en cuir usé.
Partageant des biscuits secs sous une affiche annonçant des promotions sur les produits ménagers.
Hélène pensa qu’André aurait trouvé la scène formidable.
— Vous roulez toujours ? demanda-t-elle.
— Quand mes genoux sont d’accord.
— Donc rarement.
— Exactement.
Il lui raconta qu’il avait travaillé pendant quarante-trois ans dans un atelier mécanique.
Qu’il avait connu les samedis travaillés, les bleus de travail pleins d’huile, les collègues qui fumaient devant les machines et les vacances qu’on préparait six mois à l’avance.
Hélène lui parla du lycée professionnel.
Des élèves qui arrivaient à quinze ans persuadés qu’ils n’étaient bons à rien.
De ceux qui revenaient dix ans plus tard avec une entreprise, des enfants et parfois une bouteille de vin pour la remercier.
— On disait toujours que les jeunes ne respectaient plus rien, se souvint-elle.
— On disait déjà ça quand j’avais vingt ans.
— C’est vrai.
— Et nos parents le disaient de nous.
Hélène sourit.
Voilà peut-être la grande plaisanterie de la vie.
Chaque génération vieillissait en croyant que le monde avait commencé à se dégrader juste après elle.
Marcel se leva finalement.
— Il faut que j’y aille.
— Votre femme vous attend ?
Il eut un silence.
— Elle est partie il y a deux ans.
Hélène comprit immédiatement ce que « partie » signifiait.
— Je suis désolée.
— Cancer. Quarante-six ans ensemble.
Il haussa légèrement les épaules.
— On apprend à remplir les journées.
Cette phrase entra droit dans le cœur d’Hélène.
Pas parce qu’elle était belle.
Parce qu’elle était vraie.
Remplir les journées.
Voilà exactement ce qu’elle faisait depuis quatre ans.
Faire les courses.
Ranger.
Téléphoner à sa sœur.
Regarder une émission sans vraiment la suivre.
Préparer trop de soupe.
Appeler son fils en prétendant avoir une question sur son téléphone alors qu’elle voulait simplement entendre une voix.
— Oui, dit-elle. On apprend.
Marcel la regarda.
Deux inconnus.
Et pourtant, pendant quelques secondes, ils n’avaient besoin d’aucune explication supplémentaire.
Ils appartenaient à cette génération où l’on avait longtemps considéré qu’il fallait tenir.
Ne pas trop parler.
Continuer.
Faire ce qu’il y avait à faire.
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