Claire sut immédiatement de qui elle parlait.
— Le motard ?
— Oui.
— Pourquoi maintenant ?
Élodie ouvrit son vieux cahier.
Neuf pages.
Claire resta silencieuse.
— Parce que j’ai toujours pensé qu’un jour il devait savoir qu’on allait bien.
Alors elles rédigèrent ensemble un message destiné à un petit réseau social local.
Élodie écrivit presque tout.
Claire corrigea seulement trois fautes.
Le message disait :
« Il y a cinq ans, j’avais huit ans. Ma mère et moi étions arrêtées dans une station-service entre Montélimar et Avignon. Nous n’avions presque plus d’argent et ma mère pleurait au volant.
J’ai fait signe à un motard à la pompe numéro quatre.
Il était grand, chauve, avec une longue barbe grise, beaucoup de tatouages et une veste noire. Sur ses doigts, il avait écrit CONTINUE D’AVANCER.
Il a rempli notre réservoir.
Il nous a donné deux cents euros.
Il nous a donné l’adresse d’un lieu où nous pouvions demander de l’aide.
Il n’a pas voulu nous donner son nom.
Je veux juste lui dire ceci : ma mère va bien. Elle travaille maintenant à l’hôpital. Nous avons notre appartement. Nous mangeons chaque dimanche avec ma tante. Et moi, j’aimerais étudier le droit.
Monsieur de la pompe numéro quatre, si vous voyez ce message : vous m’avez demandé de veiller sur ma maman.
Je l’ai fait.
Merci.
— Élodie. »
Elle publia le message à 19 h 47.
Au matin, plusieurs milliers de personnes l’avaient partagé.
Deux jours plus tard, il circulait dans toute la région.
Puis quelqu’un reconnut les tatouages.
Luc Perrin travaillait dans son garage lorsqu’un ami lui montra le message.
— Cadenas.
Luc leva la tête du moteur qu’il réparait.
— Quoi ?
L’homme tendit son téléphone.
— Je crois qu’on te cherche.
Luc essuya ses mains.
Lut.
Puis relut.
Il resta appuyé contre son établi.
Une minute.
Deux minutes.
Trois.
Son ami commença à s’inquiéter.
— Ça va ?
Luc passa sa main sur sa barbe.
— Ouais.
Mais sa voix tremblait.
Il prit son vieux téléphone.
Son compte sur le réseau social n’avait presque aucune publication.
Il écrivit un commentaire.
Six mots.
« Je suis là, championne. Ça va ? »
Élodie vit le commentaire à l’heure du déjeuner.
Elle reconnut immédiatement la photo.
La barbe était plus blanche.
Mais les mains étaient les mêmes.
CONTINUE D’AVANCER.
Elle courut chercher sa mère.
Claire lut.
S’assit.
Puis posa une main sur sa bouche.
Élodie répondit :
« Oui. Maman et moi allons bien. Merci de nous avoir aidées quand nous ne savions plus où aller. »
Luc ne répondit rien.
Il n’en avait pas besoin.
Mais Claire, elle, voulait comprendre.
Quelques semaines plus tard, avec l’accord de Luc, ils se retrouvèrent tous dans un café public : Claire, Élodie, Sophie, Luc et Marianne, la compagne de Luc.
Élodie apporta son cahier.
Luc le regarda comme s’il s’agissait d’un objet précieux.
— Tu as gardé ça cinq ans ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne connaissais pas votre nom.
Luc sourit.
— Ça, c’était volontaire.
— Je sais.
Élodie lut les neuf pages.
Quand elle arriva au passage sur ses doigts tatoués, Luc détourna le visage.
Claire vit ses yeux se remplir de larmes.
Alors, pour la première fois, Luc raconta toute l’histoire.
Dix ans plus tôt, il avait été marié à une femme prénommée Isabelle.
Ils avaient deux filles.
À cette époque, Luc buvait beaucoup.
Trop.
Il rentrait tard.
Promettait.
Recommençait.
Il n’avait jamais frappé Isabelle.
Il tenait à le préciser.
Mais il disait aussi :
— Je lui ai donné mille autres raisons de partir.
Un mardi soir d’octobre, Isabelle avait chargé leurs filles dans sa voiture.
Six ans et quatre ans.
Elle voulait rejoindre sa mère près de Clermont-Ferrand.
Luc avait passé la soirée à boire avec des connaissances.
Isabelle n’avait que quinze euros.
Sa carte bancaire ne fonctionnait plus après plusieurs problèmes sur leur compte commun.
À 23 h 40, elle était tombée presque en panne sèche.
Dans une station-service.
Pompe numéro trois.
Un routier d’une cinquantaine d’années s’était garé près d’elle.
Il s’appelait peut-être André.
Ou Henri.
Isabelle n’avait jamais été certaine.
Elle savait seulement qu’il conduisait un vieux camion blanc et qu’il avait des moustaches.
Il avait rempli son réservoir.
Puis lui avait donné quatre-vingts euros.
Il avait simplement dit :
— Allez rejoindre les vôtres. Faites attention sur la route.
Isabelle était arrivée chez sa mère au petit matin.
Trois jours plus tard, elle avait demandé la séparation.
Luc avait continué à boire pendant une semaine.
Puis il s’était réveillé un matin seul dans une maison où deux petites filles n’avaient plus laissé leurs chaussures dans l’entrée.
Il regarda Claire.
— Vous savez ce qui m’a fait arrêter ?
Claire secoua la tête.
— Pas le départ de ma femme.
Il inspira.
— Le fait qu’un inconnu ait pris soin d’elle mieux que moi.
Personne ne parla.
Luc continua.
Deux ans plus tard, lorsqu’Isabelle avait accepté de boire un café avec lui, il lui avait demandé comment elle avait réussi à rejoindre sa mère cette nuit-là.
Elle lui avait raconté l’histoire du routier.
Luc avait voulu le retrouver.
Impossible.
Aucun nom.
Aucune plaque.
Aucun moyen.
Alors il avait dit à Isabelle :
— Je ne pourrai jamais lui rendre ses quatre-vingts euros. Mais je peux essayer de faire pour quelqu’un ce qu’il a fait pour vous.
C’est ainsi qu’était née la pompe numéro quatre.
Chaque mercredi soir, depuis des années, Luc passait dans cette station-service entre 22 h 30 et 23 h 30.
Il faisait le plein.
Prenait un café.
Regardait.
Il cherchait des gens qui avaient cette expression qu’il connaissait désormais.
Pas les gens pauvres.
Pas les gens mal habillés.
Les gens qui n’ont plus de solution.
Claire était la cinquième personne qu’il avait aidée.
Depuis, il en avait aidé plusieurs autres.
Toujours discrètement.
Toujours sans demander de nom.
Élodie resta silencieuse.
Puis elle posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis cinq ans.
— Monsieur Luc ?
— Oui, championne ?
— Vous voulez savoir pourquoi je vous ai fait signe ?
Il sourit.
— Depuis cinq ans.
Tout le monde se tut.
Élodie regarda ses mains.
— Parce que vous aviez l’air triste.
Luc cligna des yeux.
— Moi ?
— Oui.
— Avec ma tête ?
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