Une fillette glisse un mot à un motard et s’enfuit : tout le parking se fige

Puis René pointa la sortie.

— Et la petite venait de cette direction.

L’un des agents parla dans sa radio.

Le second demanda :

— Vous l’avez vue avec quelqu’un ?

René acquiesça.

— Un homme. Près d’une voiture grise.

— Vous êtes sûr ?

— Non.

Il marqua une pause.

— Mais je suis sûr d’une chose : cette gosse n’a pas choisi un inconnu au hasard pour lui donner ce papier.

La phrase fit son effet.

Pas parce qu’elle était spectaculaire.

Parce qu’elle était vraie.

Quelques minutes plus tard, les agents partirent vers l’adresse.

René resta près de sa moto.

Patrick lui demanda :

— Vous venez ?

René regarda la feuille.

Puis la rue.

— Si on me demande.

— Attendez ici.

Il attendit.

C’était probablement ce qu’il y avait de plus difficile à lui demander.

René n’avait jamais été très doué pour rester les bras croisés.

À vingt ans déjà, lorsqu’une voiture tombait en panne devant chez ses parents, il sortait avant même que le conducteur ait ouvert le capot.

À quarante ans, il réparait gratuitement les vélos des gamins du quartier le samedi matin.

À cinquante-cinq, il apportait des sacs de bois à une voisine âgée qui refusait obstinément de demander de l’aide.

René n’appelait pas cela de la générosité.

Il disait :

— Quand tu peux faire quelque chose, tu le fais. Après, tu rentres boire ton café.

Voilà tout.

Mais cette fois, il ne pouvait rien faire.

Alors il attendit.

Dix minutes.

Puis quinze.

La foule se dispersa peu à peu.

Les courses reprirent.

Les chariots recommencèrent à claquer.

Mais quelque chose avait changé.

Certaines personnes évitaient maintenant le regard de René.

D’autres semblaient vouloir lui parler sans oser.

Finalement, une femme d’environ soixante-dix ans s’approcha.

Cheveux blancs courts.

Sac réutilisable accroché au bras.

— Monsieur ?

René se retourna.

— Oui ?

— J’étais là tout à l’heure.

— J’avais remarqué.

Elle eut un petit sourire gêné.

— J’ai pensé du mal de vous.

René haussa les épaules.

— Vous n’êtes pas la première.

— Ce n’est pas une excuse.

Cette réponse le surprit.

La femme reprit :

— J’ai dit à ma fille de s’éloigner de vous.

Elle regarda ses chaussures.

— Ma fille a quarante-trois ans. Elle n’avait pas besoin de moi pour ça, évidemment.

René sourit enfin.

— Les mères restent des mères.

La femme hocha la tête.

— Je m’appelle Monique.

— René.

— Je sais. L’agent a dit votre prénom.

Un silence.

Puis Monique ajouta :

— J’espère que la petite va bien.

René regarda la route.

— Moi aussi.

Une demi-heure plus tard, un véhicule revint.

L’un des agents en descendit.

Il s’approcha de René.

— On a retrouvé la mère et la fillette.

René ne demanda qu’une chose :

— Elles sont en sécurité ?

— Oui.

Son souffle se relâcha.

Il ne s’était même pas rendu compte qu’il retenait sa respiration.

L’agent poursuivit :

— La situation était compliquée. Votre réaction et surtout le mot de la petite nous ont permis d’intervenir rapidement.

René baissa la tête.

— C’est elle qui a tout fait.

— Elle a huit ans.

— Justement.

L’agent hésita.

— Elle demande après vous.

René releva les yeux.

— Moi ?

— Elle veut savoir si « le monsieur de la moto » est encore là.

René passa une main dans sa barbe.

— Pourquoi ?

— Je suppose qu’elle aimerait vous voir.

Il resta silencieux.

Puis il rangea son casque.

— Alors allons-y.

La petite s’appelait Élodie.

Huit ans et demi.

Quand René la retrouva, elle était assise dans une pièce tranquille avec une intervenante.

Ses jambes ne touchaient presque pas le sol.

Elle tenait un gobelet d’eau entre ses mains.

Quand il entra, elle leva immédiatement les yeux.

Et elle sourit.

Pas un grand sourire.

Un tout petit.

Fragile.

Mais suffisant.

— Vous l’avez lu ?

René s’assit à quelques mètres d’elle.

— Oui.

— Je vous avais dit pas sur le parking.

— J’ai essayé.

Elle fronça les sourcils.

— Vous n’avez pas réussi ?

— Les adultes sont très curieux.

Pour la première fois, elle rit légèrement.

Un rire d’enfant.

René sentit sa gorge se serrer.

— Pourquoi moi ? demanda-t-il.

Élodie regarda son gilet.

Puis ses bottes.

Puis sa barbe.

— Parce que tout le monde s’écartait quand vous passiez.

René resta bouche bée.

Elle poursuivit très sérieusement :

— Donc je me suis dit que lui, personne ne pourra lui faire peur.

René baissa la tête pour cacher ses yeux.

À soixante-deux ans, il avait encaissé la mort de ses parents, la fermeture du garage où il avait commencé apprenti, le départ de son fils, la maladie puis la disparition de sa femme.

Il se vantait de ne pas pleurer facilement.

Mais cette phrase-là trouva une fissure.

— Tu sais, dit-il, avoir l’air courageux et être courageux, ce n’est pas toujours pareil.

Élodie hocha la tête.

— Vous êtes venu quand même.

René ne sut pas quoi répondre.

Alors il tendit simplement la main.

Pas pour la toucher.

Juste ouverte, entre eux.

Élodie posa ses petits doigts dans sa paume.

Exactement comme sur le parking.

Cette fois, elle ne courut pas.

Les jours suivants furent compliqués pour la famille.

La mère d’Élodie fut accompagnée et mise à l’abri pendant que les adultes compétents faisaient leur travail.

René n’essaya jamais de jouer au héros.

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