Je le croyais radin, mais il commandait seulement pour entendre une voix

Je croyais que l’histoire de Monsieur Morel s’était terminée le jour où Lola avait posé sa tête sur ses genoux.

Je me trompais.

En réalité, ce jour-là, quelque chose avait seulement commencé.

Le mardi suivant, je suis revenu dans l’impasse avec deux sachets de thé, une baguette encore tiède et un peu de honte dans les poches.

Je ne savais pas trop comment frapper.

Avant, je sonnais vite, je déposais le sac, je repartais.

Maintenant, j’avais l’impression d’entrer dans la vie de quelqu’un.

Monsieur Morel a ouvert avec Lola collée à sa jambe.

“Mathieu ?”

J’ai souri.

“Oui. Et je ne viens pas vous vendre une ampoule.”

Il a ri doucement.

C’était un petit rire fragile, mais il a rempli l’entrée comme une fenêtre qu’on ouvre.

Dans la cuisine, la table était presque rangée.

Il restait une pile de lettres, quelques enveloppes importantes et la vieille carte de sa femme, posée près d’un bol.

Lola a tourné deux fois sur elle-même avant de se coucher sous la table, comme si elle avait toujours vécu là.

Je lui ai lu le courrier.

Ensuite, on a bu le thé.

Au bout d’un moment, Monsieur Morel m’a demandé :

“Votre voiture, elle roule mieux ?”

J’ai haussé les épaules.

“Elle roule comme elle peut. Elle a surtout beaucoup de caractère.”

Il a levé le menton.

“Elle tousse au démarrage ?”

Je l’ai regardé, surpris.

“Un peu, oui.”

“Et quand elle chauffe, ça sent le liquide ?”

Je suis resté bête.

“Comment vous savez ça ?”

Il a passé sa main sur la table, lentement.

“Avant, j’avais un petit garage. Pas loin d’ici. J’ai passé plus de quarante ans à écouter des moteurs.”

Je n’ai rien dit.

Je l’avais imaginé riche, radin, inutilement froid.

Je n’avais jamais imaginé ses mains pleines de cambouis, ses journées debout, son dos cassé par le travail.

“Vous étiez mécanicien ?”

“Oui. Et pas trop mauvais, je crois.”

Il a souri.

“Un moteur, Mathieu, ça parle. Les gens ne l’écoutent plus beaucoup. Ils branchent des appareils, ils changent des pièces, ils vont vite. Mais un moteur, avant de tomber vraiment en panne, il prévient.”

J’ai pensé à ma voiture.

Puis à lui.

Lui aussi avait prévenu, à sa manière.

Une ampoule.

Des piles.

Une boîte de soupe.

Et personne n’avait vraiment écouté.

À partir de ce mardi-là, nos visites ont changé.

Je venais toujours lire son courrier.

Mais après, il me posait des questions sur mon apprentissage.

Sur les voitures que je réparais.

Sur les erreurs que je faisais.

Et il me corrigeait avec une douceur qui faisait plus mal qu’une remontrance.

“Ne serre jamais pour prouver que tu es fort,” disait-il. “Serre juste comme il faut. La mécanique, ce n’est pas de la brutalité. C’est de l’attention.”

Parfois, il me demandait de lui décrire une pièce.

Je sortais mon téléphone, je regardais une photo, et je lui expliquais.

Il fermait les yeux.

Enfin… il les gardait comme ils étaient toujours, clairs et immobiles.

Mais son visage changeait.

Il revoyait tout avec ses mains, avec sa mémoire.

Un jour, j’ai apporté une vieille courroie usée que mon patron allait jeter.

Monsieur Morel l’a prise entre ses doigts.

Il l’a pliée.

Il a touché les craquelures.

“Elle aurait chanté avant de lâcher,” a-t-il dit.

“Chanté ?”

“Oui. Un petit cri aigu. Les jeunes n’entendent pas ça. Ils ont toujours quelque chose dans les oreilles.”

J’ai ri.

“Vous voulez dire que je suis sourd ?”

“Non. Je veux dire que vous êtes pressé.”

Cette phrase m’a suivi toute la semaine.

Je l’étais, pressé.

Pressé de gagner de l’argent.

Pressé de finir mes livraisons.

Pressé de ne pas avoir honte de ma vie.

Pressé de devenir quelqu’un, sans trop savoir qui.

Monsieur Morel, lui, avait perdu la vue, sa femme, son chien, une partie de son autonomie.

Et pourtant, quand il parlait d’un moteur, il redevenait solide.

Comme si quelqu’un rallumait une lampe à l’intérieur de lui.

L’hiver est arrivé doucement.

Les volets des maisons se fermaient plus tôt.

Dans l’impasse, les arbres avaient perdu leurs feuilles, et le vent faisait rouler les petits papiers contre les trottoirs.

Le mardi, je passais après mes cours et mes livraisons.

Parfois, je restais vingt minutes.

Parfois, deux heures.

Un soir, en décembre, je suis arrivé plus tard que d’habitude.

Il pleuvait.

Ma veste était trempée.

J’avais raté une réparation au garage, mon patron m’avait repris devant tout le monde, et j’avais l’impression d’être le dernier des incapables.

Monsieur Morel m’a ouvert.

“Vous avez une voix de mauvais jour,” a-t-il dit.

Je n’ai même pas fait semblant.

“Je crois que je ne suis pas fait pour ça.”

Il m’a laissé entrer.

Lola est venue poser son museau contre ma main.

Dans la cuisine, je me suis assis sans enlever ma veste.

“Je fais des erreurs idiotes,” ai-je dit. “Je panique. Je veux aller vite. Et plus je veux aller vite, plus je rate.”

Monsieur Morel n’a pas répondu tout de suite.

Il a pris sa tasse avec les deux mains.

Puis il a dit :

“Vous savez pourquoi j’ai gardé mon garage si longtemps ?”

“Parce que vous aimiez ça.”

“Oui. Mais aussi parce que j’avais raté beaucoup de choses avant.”

Je l’ai regardé.

“Vous ?”

Il a souri.

“Moi aussi, j’ai été jeune. Moi aussi, j’ai cassé des pièces. Moi aussi, j’ai eu honte. La différence, c’est qu’à mon époque, on n’en parlait pas. On rentrait chez soi avec la honte dans le ventre, et on revenait le lendemain.”

Il a tourné la tête vers moi.

“Mais revenir le lendemain, c’est déjà du courage.”

Je n’ai rien dit.

J’avais les yeux qui piquaient.

Pas parce qu’il me plaignait.

Parce qu’il me voyait.

Quelques semaines plus tard, mon examen approchait.

Je dormais mal.

Je travaillais au garage la journée, je livrais le soir, et je révisais quand mon cerveau n’était pas trop vide.

Monsieur Morel l’a compris sans que je le dise.

Un mardi, quand je suis entré, il y avait une boîte en métal sur la table.

Une vieille boîte cabossée, avec des traces de doigts anciennes et une odeur de fer.

“Qu’est-ce que c’est ?” ai-je demandé.

“Un reste de ma vie d’avant.”

Il a poussé la boîte vers moi.

Dedans, il y avait quelques outils.

Pas beaucoup.

Une clé, un vieux tournevis au manche usé, une petite lampe de travail, et un cliquet lourd, marqué par les années.

“Je ne peux plus m’en servir,” a-t-il dit. “Mais vous, peut-être.”

J’ai secoué la tête.

“Non, Monsieur Morel. Je ne peux pas prendre ça.”

“Pourquoi ?”

“Parce que c’est à vous.”

Il a souri tristement.

“Justement. Si ça reste dans une boîte, ce n’est plus à personne.”

J’ai touché le cliquet.

Le métal était froid.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu l’impression de serrer la main du jeune homme qu’il avait été.

“Je vous le prête,” a-t-il ajouté.

“Vous me le prêtez ?”

“Oui. Comme ça, vous serez obligé de revenir.”

J’ai ri.

Puis j’ai pleuré un peu.

Pas beaucoup.

Juste assez pour baisser la tête.

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