Suite de l’histoire de Mollie et Miette, les deux chatons que je ne devais surtout pas adopter ensemble.
Le lendemain matin, j’ai ouvert les yeux avant le réveil.
Pendant une seconde, j’ai cru que j’avais rêvé.
Puis j’ai entendu un petit bruit au pied du lit.
Un souffle.
Un froissement de couverture.
Et un tout petit éternuement.
Mollie et Miette étaient là, roulés l’un contre l’autre dans la vieille couverture que j’avais posée la veille. Ils dormaient comme deux feuilles tombées du même arbre.
Je suis restée immobile.
J’avais peur de les réveiller.
Peur aussi de faire entrer trop vite ma grande présence d’humaine dans leur petit monde encore fragile.
Puis Mollie a levé la tête.
Il m’a regardée.
Pas longtemps.
Juste assez pour vérifier que j’étais là.
Ensuite, il a posé son menton sur le dos de Miette, comme si sa mission du matin était accomplie.
J’ai souri toute seule.
Depuis des mois, je ne souriais plus au réveil.
Je me levais parce qu’il fallait se lever.
Je préparais mon café parce qu’il fallait bien commencer la journée.
Je rangeais une maison déjà trop bien rangée.
Ce matin-là, je suis descendue à la cuisine avec deux petites ombres derrière moi.
Enfin, derrière moi, pas vraiment.
Mollie avançait.
Miette avançait seulement quand Mollie avançait.
S’il s’arrêtait, elle s’arrêtait.
S’il reniflait un pied de chaise, elle venait renifler exactement le même endroit.
S’il me regardait, elle se cachait à moitié derrière lui.
J’ai posé deux petites gamelles par terre.
Ils se sont approchés ensemble.
Mollie a d’abord senti la nourriture, puis il a poussé la gamelle du nez vers Miette.
J’ai eu la gorge serrée.
Même affamé, même si petit, il pensait encore à elle avant lui.
Je me suis assise sur une chaise.
« Tu n’es pas obligé d’être courageux tout le temps, tu sais », je lui ai dit.
Il m’a ignorée.
Comme seuls les chats savent ignorer les grandes déclarations humaines.
Mais Miette, elle, a levé les yeux vers moi.
Une seconde.
Une toute petite seconde.
Puis elle a mangé.
Ce fut notre première victoire.
Pas une grande victoire.
Pas de celles qu’on raconte au téléphone en disant : tout va mieux.
Mais dans une maison silencieuse, une petite chatte qui accepte de manger, c’est déjà une lumière.
Le reste de la journée, ils ont exploré le salon.
Enfin, Mollie a exploré.
Miette a vérifié que Mollie ne disparaissait pas.
Il est allé sous le canapé.
Elle l’a suivi.
Il est monté sur le fauteuil près de la fenêtre.
Elle a essayé de monter, a raté son saut, puis l’a regardé avec une sorte d’indignation minuscule.
Mollie est redescendu.
Il n’a pas eu l’air impatient.
Il a juste attendu.
Puis il est remonté plus lentement, comme pour lui montrer.
La deuxième fois, Miette a réussi.
Elle s’est installée contre lui, toute fière, mais en faisant semblant que cela ne l’impressionnait pas du tout.
J’ai ri.
Un vrai rire.
Il m’a presque surprise.
Le soir, ma fille m’a appelée de Lyon.
Je lui avais envoyé une photo.
Pas très réussie.
Floue, sombre, avec un bout de mon chausson dans le coin.
Mais on voyait les deux chatons, serrés sur le plaid du canapé.
« Maman », a-t-elle dit, « tu en as pris deux ? »
J’ai senti tout de suite dans sa voix le sourire qu’elle essayait de retenir.
« Je sais », ai-je répondu. « Ce n’était pas prévu. »
« Avec toi, rien n’est jamais prévu quand il y a un animal triste dans l’histoire. »
J’ai voulu protester.
Puis j’ai regardé Mollie qui léchait l’oreille de Miette avec sérieux.
Je n’ai pas protesté.
Ma fille est restée silencieuse un instant.
« Ça te fait du bien ? » a-t-elle demandé plus doucement.
J’ai regardé la pièce.
La tasse sur la table basse.
La couverture de travers.
Les deux gamelles dans un coin.
Le petit jouet en tissu que Miette avait déjà poussé sous le meuble.
Pour la première fois depuis longtemps, ma maison n’avait plus l’air d’attendre quelqu’un qui ne rentrait pas.
Elle avait l’air habitée.
« Oui », ai-je dit. « Je crois que oui. »
Le vendredi suivant, j’ai emmené Mollie et Miette chez le vétérinaire du quartier.
Pas parce qu’il y avait urgence.
Juste pour faire les choses correctement.
La caisse de transport n’a pas été simple.
Dès que j’ai essayé de soulever Mollie, Miette s’est mise à miauler.
Pas comme au refuge.
Moins fort.
Mais avec cette même peur qui part du ventre.
Alors j’ai posé la caisse ouverte par terre.
Mollie est entré le premier.
Miette l’a suivi aussitôt.
Ils sont restés collés au fond.
Pendant tout le trajet, je leur ai parlé.
Les gens aux feux rouges devaient me prendre pour une femme étrange qui racontait sa vie à une caisse en plastique.
Peut-être qu’ils avaient raison.
Au cabinet, une petite fille attendait avec un vieux chien blanc.
Elle a regardé la caisse.
« Ils sont deux ? »
« Oui », ai-je répondu.
« Ils sont frères et sœurs ? »
« Oui. Et surtout, ils sont ensemble. »
La petite fille a hoché la tête comme si c’était une réponse très importante.
Le vétérinaire a été doux.
Il a pris son temps.
Mollie a tremblé, mais il n’a pas bougé.
Miette s’est cachée sous son ventre dès qu’elle a pu.
Le vétérinaire les a observés un moment.
« Ils ont dû se protéger l’un l’autre », a-t-il dit simplement.
Je n’ai pas demandé de détails.
Je n’en avais pas besoin.
Il y avait des histoires que l’on comprenait sans les connaître.
En rentrant, ils ont dormi tout l’après-midi.
Moi, je suis restée près d’eux avec un livre ouvert sur les genoux.
Je n’ai presque pas lu.
Je les regardais respirer.
Mollie respirait doucement.
Miette respirait contre lui.
Et moi, pour la première fois depuis des mois, je n’ai pas allumé la télévision.
Je n’en avais pas besoin.
Le silence avait changé de visage.
Il n’était plus un mur.
Il était devenu une couverture.
Les semaines ont passé ainsi.
Pas parfaites.
Pas magiques.
Réelles.
Miette a commencé à sortir de sous les meubles.
D’abord quand Mollie était juste devant elle.
Puis quand j’étais assise sans bouger.
Puis un jour, pendant que je pliais du linge, j’ai senti quelque chose toucher ma cheville.
J’ai baissé les yeux.
C’était elle.
Miette.
Elle avait posé une patte sur moi.
Une seule.
Comme si elle me prêtait un peu de confiance, mais pas encore toute.
Je n’ai pas bougé.
Je n’ai pas parlé.
J’ai simplement respiré.
Elle est restée trois secondes.
Puis elle est repartie en courant, comme si elle regrettait déjà son audace.
Mais trois secondes, c’était immense.
Mollie, lui, s’était installé dans la maison comme un petit concierge.
Il vérifiait tout.
La cuisine.
Le couloir.
Le dessous du buffet.
Le panier de linge propre.
Et surtout, il vérifiait Miette.
S’il ne la voyait plus, il poussait un petit son rauque.
Elle répondait.
Toujours.
De sous le canapé.
Du haut d’une chaise.
Ou derrière les rideaux.
Un soir, je n’ai pas entendu sa réponse.
Mollie était dans le couloir.
Il a miaulé.
Rien.
Il a recommencé.
Plus fort.
J’ai senti mon ventre se serrer.
Nous avons cherché ensemble.
Oui, ensemble.
Moi à quatre pattes, lui en courant d’une pièce à l’autre.
J’ai fini par trouver Miette dans la chambre de ma fille.
Elle était assise au milieu du tapis, toute petite dans cette pièce que je n’ouvrais presque plus.
Elle ne semblait pas coincée.
Pas blessée.
Juste là.
Comme si elle avait trouvé, dans cette chambre vide, quelque chose qui ressemblait à son propre manque.
Je suis restée sur le seuil.
La chambre sentait encore un peu le parfum de ma fille.
Ses anciens livres étaient alignés sur l’étagère.
Une affiche un peu passée tenait encore avec deux coins de pâte adhésive.
Pendant un an, je n’avais presque pas touché à cette pièce.
Je disais que c’était par respect.
En réalité, c’était par peur.
Peur de ranger et d’admettre qu’une étape était finie.
Peur de laisser de la place à autre chose.
Mollie est entré doucement.
Il s’est approché de Miette.
Elle l’a regardé.
Puis elle s’est couchée.
Pas cachée.
Pas tremblante.
Couchée.
J’ai compris alors que cette chambre n’était peut-être pas un mausolée.
Peut-être qu’elle pouvait redevenir une pièce.
Une vraie pièce.
Avec du passage.
De la vie.
Des poils de chat sur le tapis.
Le dimanche suivant, ma fille est venue.
Elle a posé son sac dans l’entrée et elle a dit :
« Où sont mes nouveaux frère et sœur ? »
J’ai levé les yeux au ciel.
Mais j’étais heureuse.
Mollie est arrivé le premier, bien sûr.
Il l’a observée comme un contrôleur de gare.
Ma fille s’est accroupie.
Elle n’a pas tendu la main trop vite.
Elle a attendu.
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