La Petite Chatte Qui Déposait Ses Cadeaux Devant Une Porte Fermée

La porte était enfin ouverte, mais pendant plusieurs jours, Prune n’a pas osé entrer vraiment.

C’est peut-être ça, le plus étrange.

On croit que les animaux oublient vite.

On se trompe.

Le matin qui a suivi le départ de Marcel, j’ai laissé la porte de la chambre grande ouverte.

Pas entrouverte.

Pas comme une permission timide.

Ouverte pour de bon.

Prune est restée dans le couloir, assise bien droite, les pattes serrées sous elle, à regarder l’intérieur comme si la chambre était devenue un endroit fragile.

Elle voyait le lit.

Le plaid bleu au pied.

La gamelle d’eau que je n’avais pas encore eu le courage d’enlever.

Le creux sur la couverture, là où Marcel dormait toujours.

Moi aussi, je regardais ce creux.

Et je n’arrivais pas à comprendre comment un si petit espace vide pouvait prendre autant de place dans une pièce.

Je me suis assise sur le bord du lit.

Prune n’a pas bougé.

Alors j’ai tapoté doucement la couverture.

Elle a cligné des yeux.

Puis elle a tourné la tête, comme si elle n’avait pas entendu.

Je n’ai pas insisté.

Avant, je voulais tout contrôler.

Les portes.

Les habitudes.

La douleur.

Maintenant, j’apprenais autre chose.

Laisser venir.

Le soir, elle a fini par entrer.

Pas pour dormir.

Elle a fait le tour du lit, lentement, le nez près du tissu.

Elle a reniflé l’endroit où Marcel posait sa tête.

Puis elle a reculé d’un pas.

Je l’ai vue chercher quelque chose qu’elle ne trouvait plus.

Je connaissais ce geste.

Je le faisais aussi.

J’ouvrais parfois un placard sans raison.

Je regardais la chaise près de la fenêtre.

Je m’attendais encore à entendre le petit bruit de ses griffes sur le parquet.

Mais il n’y avait rien.

Rien que le silence.

Et une petite chatte qui ne savait pas quoi faire de tout l’amour qu’elle avait gardé.

Pendant une semaine, Prune n’a presque plus joué.

La ficelle rouge restait au milieu du salon.

La souris en tissu traînait sous la table basse.

Le petit oiseau en feutrine était posé près de la porte de la chambre, mais elle ne le touchait plus.

Je lui parlais doucement.

Je lui disais des choses simples.

“Je sais.”

“Moi aussi.”

“Tu as le droit d’être triste.”

Ça peut sembler ridicule à ceux qui n’ont jamais vécu avec un animal.

Mais dans un appartement trop calme, certaines phrases ne sont pas là pour être comprises.

Elles sont là pour tenir debout.

Un matin, j’ai décidé de ranger les affaires de Marcel.

J’avais attendu parce que je croyais que les laisser en place le gardait un peu avec moi.

Mais chaque objet me coupait le souffle.

Sa vieille brosse.

Son petit foulard à carreaux.

Le coussin près du radiateur.

La couverture où il avait laissé des poils blancs que je n’arrivais pas à enlever.

J’ai sorti une boîte en carton.

Je l’ai posée sur le lit.

Et tout de suite, Prune est arrivée.

Elle est montée à côté de la boîte et m’a regardée avec des yeux ronds.

Pas méchants.

Pas accusateurs.

Juste inquiets.

Alors j’ai fait autrement.

Je n’ai pas tout rangé.

J’ai gardé la couverture.

Je l’ai pliée doucement et je l’ai posée sur le fauteuil près de la fenêtre.

Puis j’ai posé le foulard de Marcel dessus.

Pas comme un autel triste.

Pas comme un musée.

Juste comme un petit coin de mémoire.

Prune s’en est approchée.

Elle a reniflé le foulard.

Puis elle s’est couchée dessus, toute petite, presque plate, comme si elle voulait disparaître dans son odeur.

Je n’ai pas pleuré cette fois.

J’ai seulement posé ma main près d’elle.

Elle ne s’est pas enfuie.

C’était déjà beaucoup.

Les jours ont passé.

La chambre restait ouverte.

Pas seulement la nuit.

Tout le temps.

Au début, ça me faisait bizarre.

J’avais l’impression de ne plus avoir d’endroit où cacher ma peine.

Puis j’ai compris que c’était peut-être ça, justement, qui me faisait du bien.

La peine n’avait plus besoin d’être enfermée.

Elle circulait.

Elle allait du lit au fauteuil.

Du fauteuil à la cuisine.

De la cuisine au balcon.

Et parfois, elle s’asseyait avec moi sans me détruire.

Prune a recommencé à m’apporter des cadeaux.

Mais plus devant la porte.

C’est là que j’ai compris que quelque chose avait changé.

Un matin, j’ai trouvé la souris en tissu sur ma chaise de cuisine.

Le lendemain, le bouchon tordu était devant ma tasse.

Puis une boule de papier près de mon ordinateur.

Elle ne demandait plus à entrer.

Elle était déjà là.

Elle m’invitait, moi, à revenir.

À reprendre ma place dans le monde.

Un vendredi, alors que je descendais jeter les cartons vides, j’ai croisé ma voisine du troisième.

Une femme d’une soixantaine d’années, discrète, toujours avec un cabas en tissu au bras.

On se saluait depuis des années sans jamais vraiment se parler.

Ce jour-là, elle a regardé mes yeux rouges.

Puis elle a dit simplement :

“Votre vieux chat ?”

Je n’ai même pas répondu.

J’ai hoché la tête.

Elle a posé une main sur son cabas.

“J’en ai perdu un aussi, l’an dernier. On se sent bête de souffrir autant, mais on ne devrait pas.”

Cette phrase m’a suivie toute la journée.

On ne devrait pas.

On ne devrait pas avoir honte d’aimer.

On ne devrait pas s’excuser parce qu’un animal a occupé une place immense dans une vie ordinaire.

Le lendemain, j’ai frappé à sa porte avec un petit pot de confiture que je n’avais jamais ouvert.

Je ne savais pas quoi dire.

Elle non plus.

Alors elle m’a invitée à entrer.

Son appartement sentait le café et le linge propre.

Sur son canapé dormait un vieux chien beige, les sourcils blancs, les pattes raides.

Il m’a regardée sans se lever.

“Lui, c’est Basile”, a-t-elle dit. “Il fait semblant d’être aimable.”

J’ai ri.

Un vrai rire.

Court, un peu rouillé.

Mais un rire quand même.

En rentrant chez moi, Prune m’attendait derrière la porte.

Pas devant la chambre.

Devant l’entrée.

Comme si elle avait compris que j’étais sortie un peu plus loin que d’habitude.

Elle a frotté sa tête contre ma jambe.

Puis elle m’a guidée jusqu’au fauteuil de Marcel.

Elle a sauté dessus.

Elle m’a regardée.

Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas eu l’impression de trahir Marcel en souriant.

Quelques semaines plus tard, la vétérinaire m’a appelée.

Je n’aimais pas voir son nom s’afficher sur mon téléphone.

Mon ventre s’est serré avant même que je décroche.

Mais sa voix était différente.

Plus légère.

Elle m’a parlé d’un vieux chat trouvé dans une cour, pas malade gravement, seulement fatigué, maigre, perdu.

Personne ne l’avait réclamé.

Il ne supportait pas bien les cages.

Il mangeait peu.

Il se laissait caresser, mais sans y croire.

“Je sais que c’est trop tôt”, a-t-elle dit. “Je ne vous demande rien. J’ai seulement pensé à vous.”

J’ai fermé les yeux.

Trop tôt.

C’était exactement ce que j’avais envie de répondre.

Trop tôt pour aimer.

Trop tôt pour recommencer.

Trop tôt pour risquer encore un adieu.

Prune dormait sur le foulard de Marcel.

Son ventre montait et descendait doucement.

Je l’ai regardée longtemps.

Puis j’ai pensé à elle, devant la porte fermée, avec tous ses trésors.

J’ai pensé à Marcel qui avait tourné la tête, malgré sa fatigue, pour toucher son nez.

J’ai pensé à cette dernière petite permission qu’il nous avait laissée.

Aimer encore.

Pas à la place.

Pas en oubliant.

À côté.

Le lendemain, je suis allée voir le vieux chat.

Il était dans une pièce calme, roulé sur une serviette grise.

Un grand chat tigré, maigre, avec une oreille abîmée et des yeux couleur de vieux miel.

Il ne s’est pas levé quand je suis entrée.

Il m’a seulement regardée.

Ce regard-là, je le connaissais.

Ce n’était pas de la peur.

C’était de la fatigue.

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