Je croyais que l’histoire de Malo s’était arrêtée avec son dernier souffle.
Je me trompais.
Parce que, plusieurs mois après son départ, une petite chatte noire au poil abîmé a recommencé à frapper doucement à la porte des vivants.
Et cette fois, c’est moi qu’elle est venue chercher.
Au début, je n’allais à l’hôpital que pour déposer des couvertures.
Des petites choses simples.
Des plaids doux.
Des livres sans bruit.
Des carnets de dessins.
Tout ce que j’aurais voulu avoir à portée de main, les soirs où Malo cherchait encore une raison de sourire.
Je déposais les sacs à l’accueil.
Je disais bonjour.
Je signais le registre.
Puis je repartais très vite.
Trop vite.
Parce que chaque couloir avait gardé un morceau de mon fils.
La petite salle calme surtout.
Celle où Prune s’était couchée contre lui.
Celle où Gildas avait lu des histoires avec sa grosse voix râpeuse.
Celle où Malo avait fermé les yeux en tenant une chatte que personne ne pouvait toucher.
Je faisais tout pour éviter cette porte.
Un mercredi, pourtant, je n’ai pas réussi.
J’ai entendu un ronronnement.
Faible.
Grave.
Presque cassé.
Et mon corps s’est arrêté avant mon esprit.
La porte était entrouverte.
À l’intérieur, Gildas était assis sur sa chaise habituelle.
Toujours grand.
Toujours large.
Toujours avec cette barbe grise et ces tatouages qui faisaient reculer les gens avant même qu’il ait ouvert la bouche.
Mais moi, je ne voyais plus cela.
Je voyais ses mains.
Ses grandes mains posées sans bruit sur ses genoux.
Des mains qui avaient appris à ne pas faire peur.
Sur le fauteuil près de lui, une petite fille d’environ six ans tenait une peluche contre son ventre.
Elle ne parlait pas.
Elle fixait le mur.
Prune était couchée contre sa hanche.
Son œil voilé fermé.
Sa patte abîmée posée sur la couverture.
Elle ronronnait comme elle l’avait fait pour Malo.
J’ai senti quelque chose se serrer en moi.
Pas de la jalousie.
Pas vraiment.
Mais une douleur étrange.
Comme si une partie de moi voulait crier :
« C’était à lui. C’était notre moment. »
Puis la petite fille a tourné légèrement la tête.
Elle a regardé Prune.
Elle a levé deux doigts minuscules.
Et elle a touché son oreille déchirée avec une douceur infinie.
Gildas m’a vue dans l’embrasure de la porte.
Il n’a rien dit tout de suite.
Il a seulement posé un doigt sur sa bouche, comme pour protéger ce silence.
Alors je suis restée là.
Sans entrer.
Sans partir.
Quand la visite s’est terminée, la mère de la petite fille a remercié Gildas d’une voix tremblante.
Elle avait le visage d’une femme qui ne dormait presque plus.
Je connaissais ce visage.
Je l’avais porté longtemps.
Quand elles sont sorties, Prune a sauté du fauteuil et s’est approchée de moi.
Lentement.
Comme si elle savait que j’étais fragile.
Elle s’est frottée contre ma jambe.
Une seule fois.
Puis elle est retournée vers Gildas.
Ce geste m’a brisée.
Je me suis assise sur une chaise dans le couloir.
Et j’ai pleuré.
Pas comme le jour de l’enterrement.
Pas comme les nuits où la chambre de Malo semblait trop grande.
J’ai pleuré autrement.
Comme quelqu’un qui comprend que l’amour ne reste pas immobile.
Même quand on voudrait le garder dans une boîte fermée.
Gildas est venu s’asseoir près de moi.
Il n’a pas essayé de me consoler tout de suite.
Il m’a laissé pleurer.
C’était peut-être ce qu’il savait faire de mieux.
Rester là.
Ne pas remplir la douleur avec des mots inutiles.
Au bout d’un moment, il a dit :
« Je me suis demandé si vous m’en voudriez. »
J’ai essuyé mon visage avec ma manche.
« Pourquoi ? »
Il a regardé ses chaussures.
« Parce qu’elle continue. »
Je n’ai pas répondu.
Alors il a ajouté :
« Moi aussi, au début, je m’en voulais. Chaque fois qu’elle se posait contre un autre enfant, j’avais l’impression de trahir Malo. »
Il a avalé difficilement.
« Puis j’ai repensé à ce qu’il m’a dit. Ne la laisse plus être seule. Il ne parlait pas seulement de Prune, je crois. »
Ces mots sont entrés en moi doucement.
Et ils sont restés.
Les semaines suivantes, je suis revenue plus souvent.
Au début, je déposais seulement les couvertures.
Puis je préparais un peu de tisane pour les parents.
Puis je rangeais les livres.
Puis je restais près de la porte.
Je ne savais pas encore comment appeler ce que je faisais.
Ce n’était pas vraiment du bénévolat.
Ce n’était pas vraiment une mission.
C’était plutôt une façon de respirer sans me sentir coupable.
Gildas, lui, avait changé.
Pas d’un coup.
Pas comme dans les histoires où tout devient simple.
Il parlait toujours peu.
Il impressionnait encore certains visiteurs.
Il baissait parfois les yeux quand des parents hésitaient à entrer.
Mais il ne partait plus.
Avant, il se serait levé.
Il aurait remis Prune dans sa veste.
Il aurait disparu dans le parc avec sa silhouette d’homme dangereux.
Maintenant, il restait.
Il disait simplement :
« Elle ne force personne. Elle vient si elle veut. L’enfant aussi. »
Et, presque toujours, cela suffisait.
Un jour, une infirmière lui a demandé s’il accepterait qu’on affiche une petite photo de Prune à l’entrée de la salle.
Pas une photo jolie.
Pas une photo arrangée.
Une vraie photo.
Prune avec son oreille déchirée.
Son œil voilé.
Son petit museau marqué.
Gildas a longtemps regardé l’image.
Puis il a dit :
« Elle n’a jamais eu honte de ses cicatrices. C’est nous qui avons peur de les regarder. »
La photo a été accrochée sur la porte.
En dessous, quelqu’un avait écrit à la main :
Prune est là aujourd’hui.
La première fois que j’ai lu cette phrase, j’ai souri.
Un vrai sourire.
Pas celui qu’on fait pour rassurer les autres.
Un sourire qui vient sans prévenir.
Comme celui de Malo dans le soleil.
Peu à peu, les familles ont commencé à connaître Prune.
On ne disait pas qu’elle guérissait.
Personne n’aurait osé promettre une chose pareille.
On disait simplement qu’elle apaisait.
Qu’elle aidait certains enfants à dormir.
Qu’elle faisait revenir quelques mots chez ceux qui n’avaient plus envie de parler.
Qu’elle rendait les longues heures un peu moins froides.
Et cela suffisait.
Un après-midi de juin, une adolescente est arrivée dans la petite salle.
Elle s’appelait Inès.
Elle avait treize ans.
Des bras très maigres.
Un foulard coloré autour de la tête.
Un regard dur, fermé, presque adulte.
Sa mère marchait derrière elle, épuisée.
Inès a vu Prune et a dit aussitôt :
« Je n’aime pas les chats. »
Gildas a hoché la tête.
« Elle non plus, elle n’aime pas tout le monde. Vous êtes déjà d’accord sur quelque chose. »
La mère d’Inès a presque souri.
La jeune fille a tourné la tête vers la fenêtre.
« Je ne veux pas qu’on me touche. »
« Alors personne ne vous touchera », a répondu Gildas.
Il a sorti un vieux livre de poche de sa veste.
Pas le même que pour Malo.
Un autre.
Avec la couverture cornée.
Il a commencé à lire.
Sa voix remplissait la pièce sans l’envahir.
Prune est restée sur le tapis.
Loin d’Inès.
Pendant dix minutes.
Puis vingt.
Puis elle s’est déplacée d’un pas.
Puis d’un autre.
Inès faisait semblant de ne pas voir.
Mais je voyais ses yeux suivre le petit corps noir.
Finalement, Prune s’est couchée au pied du fauteuil.
Pas sur elle.
Pas contre elle.
Juste près d’elle.
Comme pour dire :
« Je peux rester ici. Sans rien demander. »
Inès a murmuré :
« Elle est moche. »
Gildas a répondu :
« Oui. Et très digne. Les deux peuvent aller ensemble. »
La jeune fille n’a pas ri.
Mais son menton a tremblé.
Le lendemain, elle a demandé si Prune revenait.
La semaine suivante, elle lui a donné un petit bout de couverture.
Un mois plus tard, elle lui parlait.
Pas beaucoup.
Mais assez pour que sa mère sorte de la salle en pleurant dans le couloir.
Je l’ai prise dans mes bras.
Nous ne nous connaissions presque pas.
Mais dans ces couloirs-là, les mères se reconnaissent avant les prénoms.
C’est Inès qui a eu l’idée.
Un mardi, elle a dit :
« Il faudrait un carnet. »
Gildas a levé les yeux.
« Un carnet pour quoi ? »
« Pour ceux qui veulent dire quelque chose à Prune. Ou à quelqu’un qui n’est plus là. »
La phrase est tombée doucement.
Personne n’a parlé pendant plusieurs secondes.
Puis je suis allée acheter un grand carnet à couverture bleue.
Bleue comme la petite couverture de Malo.
Sur la première page, j’ai écrit :
Pour les mots trop lourds à porter seul.
Je pensais que personne n’oserait écrire.
Je me trompais encore.
Le carnet s’est rempli lentement.
D’abord par des dessins.
Des soleils.
Des chats noirs.
Des maisons.
Des cœurs maladroits.
Puis des phrases.
« Aujourd’hui j’ai eu moins peur. »
« Prune a dormi sur mes jambes. »
« Maman a souri. »
« Je voudrais rentrer chez moi. »
« Je pense à mon frère. »
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