Le cheval que tout le village craignait a redonné une vie à mon fils

Après ce premier tour avec Balthazar, j’ai cru que nous avions déjà reçu notre miracle.

Je me trompais.

Ce cheval n’était pas seulement entré dans la vie de mon fils.

Il allait doucement changer tout le village.

Le lendemain de la promenade, Aubin s’est réveillé avec des douleurs partout.

Ses épaules le lançaient. Son dos était raide. Ses mains étaient presque fermées, comme si elles avaient gardé trop longtemps la peur et la joie ensemble.

Je me suis assise au bord de son lit.

Je lui ai demandé s’il regrettait.

Il m’a regardée comme si j’avais posé la question la plus bête du monde.

« Maman, hier, j’étais plus grand que tout le monde. »

Je n’ai pas su répondre.

Je me suis contentée de lui caresser les cheveux.

À quatre heures, monsieur Valette était là, comme toujours.

Balthazar attendait derrière la clôture, énorme et calme, avec sa vieille tête baissée vers notre jardin.

Aubin n’avait pas la force de sortir longtemps ce jour-là.

Alors monsieur Valette a ouvert la barrière.

Pour la première fois, Balthazar est entré dans notre jardin.

Pas comme un animal qu’on amène.

Comme quelqu’un qu’on invite.

Il a traversé l’herbe lentement, en posant ses grands sabots avec une prudence incroyable.

Puis il s’est arrêté devant la porte-fenêtre du salon.

Aubin était installé là, dans son fauteuil, sous une couverture.

Le cheval a approché son museau de la vitre.

Aubin a posé sa main contre le carreau.

Et pendant plusieurs minutes, ils sont restés comme ça.

Séparés par une vitre.

Réunis quand même.

À partir de ce jour-là, les après-midi à quatre heures n’ont plus été seulement des visites.

C’est devenu notre heure sacrée.

Il pleuvait parfois.

Il faisait gris.

Le vent du Perche secouait les arbres derrière la maison.

Mais monsieur Valette venait.

Balthazar venait.

Et Aubin attendait.

Même les jours où il disait qu’il n’avait envie de rien, son visage changeait dès qu’il entendait les sabots dans l’allée.

Peu à peu, les gens du village ont commencé à remarquer.

D’abord la boulangère.

Elle passait devant chez nous en rentrant chez elle et ralentissait toujours un peu.

Un jour, elle a déposé un petit sachet sur le muret.

Dedans, il y avait des morceaux de pain dur.

« Pour le grand monsieur noir », avait-elle écrit sur un papier.

Aubin a ri.

Monsieur Valette a fait semblant de râler.

« Il va devenir capricieux, votre cheval. »

Mais il a glissé le pain dans sa poche.

Puis il y a eu le facteur, qui s’arrêtait parfois une minute de plus.

Une voisine a apporté des pommes de son jardin.

Un ancien menuisier du village a proposé de réparer une planche de la clôture.

Personne ne faisait de grands discours.

Ici, on n’aime pas toujours les grands élans.

On pose un sac de pommes.

On tient une barrière.

On apporte une chaise.

Et ça veut dire : je suis là.

Un mercredi, Aubin m’a demandé s’il pouvait inviter deux enfants de sa classe.

J’ai eu un petit pincement au cœur.

J’avais peur qu’ils disent non.

J’avais peur qu’ils viennent par curiosité, comme on vient voir quelque chose d’étrange.

J’avais peur qu’Aubin soit déçu.

Mais il a insisté.

Alors j’ai écrit aux parents.

Le mercredi suivant, deux enfants sont arrivés.

Une petite fille brune, Manon, avec des lunettes rondes.

Et un garçon très maigre, Baptiste, qui n’arrêtait pas de tirer sur les manches de son pull.

Ils étaient intimidés.

Pas par le fauteuil.

Par Balthazar.

Aubin, lui, avait l’air d’un roi.

Il leur a expliqué comment approcher la main.

Comment rester calme.

Comment attendre que Balthazar décide.

« Il faut pas prendre la confiance », leur a-t-il dit. « Il faut la laisser venir. »

Monsieur Valette a tourné la tête vers moi.

Ses yeux brillaient.

Il n’a rien dit.

Mais j’ai compris qu’il venait d’entendre son propre chagrin transformé en leçon douce dans la bouche de mon fils.

Les enfants sont revenus la semaine suivante.

Puis deux autres.

Puis encore une.

Un après-midi, j’ai vu six cartables posés contre notre mur.

Six enfants assis dans l’herbe.

Tous silencieux devant un immense cheval qui avait autrefois fait peur à tout le monde.

Aubin ne pouvait pas courir avec eux.

Il ne pouvait pas jouer au ballon.

Il ne pouvait pas grimper aux arbres.

Mais là, près de Balthazar, il n’était plus l’enfant qu’on met de côté parce que c’est compliqué.

Il était celui qui savait.

Celui qui montrait.

Celui qu’on écoutait.

Un soir, après le départ des enfants, Aubin m’a dit :

« Tu te rends compte, maman ? Ils viennent chez moi maintenant. »

Cette phrase m’a cassé le cœur et l’a réparé en même temps.

Monsieur Valette aussi changeait.

Au début, il restait raide, un peu en retrait.

Il donnait les consignes, puis il se taisait.

Mais avec les semaines, quelque chose s’est ouvert.

Il a commencé à raconter de petites choses.

Pas tout.

Jamais tout d’un coup.

Il parlait de son petit-fils sans prononcer son prénom au début.

Puis un jour, il l’a dit.

Émile.

Aubin a répété doucement :

« Émile. »

Comme si ce prénom méritait d’être posé avec soin.

Monsieur Valette a fermé les yeux une seconde.

Après ça, il a parlé de lui plus souvent.

Émile aimait les fraises.

Émile détestait qu’on dise qu’il était courageux.

Émile voulait monter à cheval avec un casque rouge.

Émile appelait Balthazar “mon camion à crinière”.

Aubin adorait cette expression.

Il l’a répétée pendant des jours.

Et monsieur Valette riait.

Pas fort.

Pas longtemps.

Mais il riait.

Je crois que c’est là que le village a vraiment compris.

Balthazar n’avait jamais été méchant.

Monsieur Valette n’avait jamais été froid.

Ils avaient juste continué à vivre avec une absence trop lourde pour leurs épaules.

L’hiver est arrivé.

Un vrai hiver du Perche.

Pas spectaculaire, mais humide, pénétrant, celui qui entre dans les manches et dans les os.

Aubin sortait moins.

Ses muscles se fatiguaient plus vite.

Parfois, il s’endormait après le déjeuner et se réveillait déjà épuisé.

Moi, j’avais peur.

Je connaissais cette peur.

Elle vivait dans un coin de ma poitrine depuis des années.

Elle ne criait pas toujours.

Mais elle était là.

Un soir de janvier, monsieur Valette a frappé à notre porte.

Il n’était jamais venu aussi tard.

Son visage était fermé.

Balthazar refusait de manger depuis le matin.

Le vétérinaire du coin était passé.

Rien de grave, apparemment.

Mais le cheval restait au fond de l’abri, la tête basse.

Monsieur Valette avait cette expression que je lui avais déjà vue.

Celle d’un homme qui s’attend toujours à perdre ce qu’il aime.

Aubin a entendu depuis le salon.

« Je veux y aller. »

J’ai dit non.

Il faisait froid.

Il était fatigué.

La nuit tombait.

Il m’a regardée sans pleurer.

« Maman, quand moi je vais mal, il vient. »

Alors nous avons pris la couverture la plus chaude.

Monsieur Valette a roulé le fauteuil jusqu’à l’abri avec une lampe à la main.

Je suivais derrière, le cœur serré.

Balthazar était debout dans la paille.

Immobile.

Son grand corps semblait plus vieux d’un coup.

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