Trois jours après ma dernière tournée, j’ai trouvé dans la boîte en bois de Nicolas une lettre qui m’a fait remettre mon vieux manteau.
Je croyais que la retraite commencerait doucement.
Un café plus long le matin.
Le journal ouvert sur la table.
Le silence de la maison.
En réalité, le premier lundi sans tournée m’a réveillé à cinq heures vingt, comme tous les autres lundis depuis quarante et un ans.
J’ai ouvert les yeux dans le noir.
Pendant quelques secondes, j’ai cherché ma sacoche du regard.
Puis je me suis souvenu.
Je n’avais plus de sacoche à porter.
Plus de rues à faire.
Plus de portails à pousser.
Plus de mains à saluer.
La maison était calme. Trop calme.
Dans la cuisine, j’ai préparé mon café en écoutant la pluie taper contre les carreaux. Une petite pluie fine, normande, triste sans être méchante.
Sur le buffet, la boîte en bois de Nicolas était posée bien en évidence.
Henri.
Mon prénom gravé sur le devant.
Je passais devant dix fois par jour.
Et dix fois par jour, je m’arrêtais.
Je posais la main dessus.
Comme si le bois pouvait me répondre.
Le mercredi matin, quelqu’un a frappé à ma porte.
Pas un coup fort.
Deux petits coups hésitants.
J’ai ouvert.
Nicolas était là, dans son blouson trop léger, les cheveux mouillés par la bruine.
Il tenait une enveloppe entre ses deux mains.
— Bonjour, monsieur Duret.
Il avait encore du mal à me regarder droit dans les yeux.
Mais il parlait.
Et rien que ça, déjà, c’était énorme.
— Bonjour, Nicolas. Entre, tu vas attraper froid.
Il a secoué la tête.
— Je ne veux pas déranger. Je voulais juste vous donner ça.
Il m’a tendu l’enveloppe.
Dessus, il avait écrit simplement :
Pour Henri.
Pas “monsieur Duret”.
Henri.
J’ai senti ma gorge se serrer avant même de l’ouvrir.
— Tu veux que je la lise maintenant ?
Il a haussé les épaules.
— Comme vous voulez.
Mais son visage disait le contraire.
Il avait besoin que je lise.
Alors je suis resté sur le pas de la porte, la pluie derrière lui, la chaleur de la cuisine derrière moi.
J’ai ouvert l’enveloppe.
Il y avait une feuille pliée en deux.
L’écriture était grande, un peu penchée, pas très régulière.
“Henri,
Je n’ai pas réussi à tout dire l’autre jour.
Alors je l’écris.
Merci pour les lettres de mon père.
Merci d’avoir sonné à chaque fois.
Merci d’avoir attendu que je descende.
Merci de ne pas avoir trouvé ça ridicule.
Je ne sais pas parler facilement.
Mais quand vous passiez devant la maison, même quand je ne répondais pas, je me sentais moins seul.
Je voulais que vous le sachiez avant que vous croyiez vraiment que personne ne vous avait vu.
Nicolas.”
Je suis resté immobile.
La pluie tombait toujours.
Nicolas fixait le bord de ses chaussures, comme s’il avait peur d’avoir fait quelque chose de trop.
Moi, je ne savais plus comment tenir la feuille sans trembler.
— Tu as écrit une belle lettre, ai-je murmuré.
Il a rougi.
— C’est pas grand-chose.
— Si. C’est grand.
Il a relevé la tête.
Ses yeux étaient fatigués, mais il y avait dedans une petite lumière que je n’avais jamais vue avant.
— Je peux vous demander un truc ?
— Bien sûr.
Il a inspiré profondément.
— Vous savez écrire aux gens, vous ?
J’ai presque souri.
— J’ai surtout porté les lettres des autres.
— Oui, mais vous savez ce qu’il faut mettre dedans.
Je l’ai regardé.
Il serrait les manches de son blouson entre ses doigts.
— Tu veux écrire à quelqu’un ?
Il a hoché la tête.
— À mon père.
Le prénom de son père, je l’avais oublié.
Mais je me souvenais des enveloppes.
Des timbres posés un peu de travers.
Des cartes avec des phrases courtes.
Des mots d’homme fatigué qui ne savait pas toujours dire “je t’aime”, mais qui envoyait quand même quelque chose.
— Il habite toujours vers Lyon ? ai-je demandé.
— Non. Maintenant il est à Cherbourg. Il travaille moins loin. Mais on ne se voit presque pas.
Il a avalé sa salive.
— Quand il appelle, je bloque. Je réponds oui, non, je sais pas. Après je m’en veux. Lui aussi, je crois.
La pluie faisait de petites rivières sur le trottoir.
Je pensais à tous ces courriers que j’avais portés sans connaître la suite.
Je pensais aux mots qui arrivent parfois trop tard.
Et à ceux qui attendent juste une enveloppe pour sortir.
— Entre, Nicolas.
Cette fois, il n’a pas refusé.
Il a essuyé ses pieds sur le paillasson et il est entré dans ma petite cuisine.
Je lui ai servi un chocolat chaud.
Je n’en buvais jamais, mais j’en avais gardé pour mes petits-neveux quand ils passaient parfois.
Il a tenu le bol à deux mains.
Comme un enfant qui a froid.
Je me suis assis en face de lui.
— Tu n’as pas besoin d’écrire une grande lettre, tu sais.
Il a regardé la table.
— J’ai peur d’écrire un truc nul.
— Une lettre sincère n’est jamais nulle.
Il n’a rien répondu.
Alors je lui ai donné une feuille blanche.
Un vieux stylo.
Et je lui ai dit :
— Commence par ce que tu n’arrives pas à dire au téléphone.
Il est resté longtemps sans bouger.
Puis il a écrit.
Une ligne.
Il s’est arrêté.
Il a barré deux mots.
Il a recommencé.
Dehors, la pluie s’est calmée.
Dans la cuisine, on entendait seulement le frottement du stylo sur le papier.
J’ai regardé ses mains.
Elles tremblaient un peu.
Je me suis revu, moi, à vingt ans, quand j’écrivais à ma femme pendant mon service loin de la maison. Je mettais trois heures pour trouver une phrase simple.
Et souvent, la phrase simple était la meilleure.
Au bout d’un moment, Nicolas a poussé la feuille vers moi.
— Vous pouvez lire ?
Je l’ai prise avec précaution.
Comme on prend quelque chose de fragile.
“Papa,
Je ne sais jamais quoi dire quand tu m’appelles.
Ce n’est pas parce que je m’en fiche.
C’est parce que les mots restent coincés.
Quand j’étais petit, j’attendais tes lettres sur la marche.
Henri me les donnait comme si c’était important.
Ça l’était.
Je crois que ça l’est encore.
J’aimerais qu’on essaie de se parler autrement.
Peut-être par lettres, pour commencer.
Nicolas.”
Je n’ai rien dit tout de suite.
Parce que si j’avais parlé trop vite, ma voix aurait cassé.
— C’est très bien, ai-je fini par dire.
— Vous croyez ?
— Je ne crois pas. Je le sais.
Il a soufflé, comme s’il portait lui aussi une sacoche trop lourde depuis des années.
Puis il a regardé la boîte en bois sur le buffet.
— Vous l’avez gardée là ?
— Elle a sa place ici.
Il a souri.
Un petit sourire timide.
Mais un vrai.
Je lui ai donné une enveloppe.
Il a écrit l’adresse lentement.
Puis il a collé le timbre que j’avais retrouvé dans un tiroir.
Quand il s’est levé pour partir, il a hésité.
— Vous viendriez avec moi jusqu’à la boîte aux lettres du bourg ?
J’ai regardé mon vieux manteau accroché près de la porte.
Celui que je pensais ne plus mettre si tôt.
— Oui, ai-je dit. Allons-y.
Le chemin jusqu’au bourg n’était pas long.
Avant, je l’aurais fait sans y penser.
Ce jour-là, chaque pas avait un goût étrange.
Je ne travaillais plus.
Pourtant je marchais encore dans les rues.
Nicolas avançait à côté de moi, l’enveloppe protégée sous son blouson.
On a passé les pavillons.
Les mêmes haies.
Les mêmes volets.
Les mêmes petites caméras au-dessus des portes.
Mais cette fois, je n’étais pas pressé par l’heure.
Je pouvais regarder.
Devant la maison de madame Le Goff, les rideaux ont bougé.
Une seconde plus tard, la porte s’est ouverte.
— Henri ?
Je me suis arrêté.
Madame Le Goff avait quatre-vingt-deux ans et un caractère bien à elle. Pendant des années, elle m’avait appelé “mon petit facteur”, même quand mes cheveux étaient déjà gris.
— On m’a dit que vous aviez fini, a-t-elle lancé. C’est vrai ?
— C’est vrai.
Elle a serré son gilet autour d’elle.
— Eh bien, vous auriez pu venir boire un café avant de disparaître.
Je n’ai pas su quoi répondre.
Nicolas m’a regardé du coin de l’œil.
Je crois qu’il souriait.
— Je ne voulais pas déranger, ai-je dit.
Madame Le Goff a levé les yeux au ciel.
— Vous avez dérangé pendant quarante ans, Henri. Continuez un peu.
Elle a dit ça d’un ton sec.
Mais ses yeux étaient mouillés.
Alors j’ai promis de passer.
Pas comme facteur.
Comme Henri.
On a repris la route.
Un peu plus loin, un homme que je connaissais à peine sortait ses poubelles.
Il m’a salué de la main.
Puis une femme avec un enfant dans les bras a ouvert sa fenêtre.
— Bonne retraite, monsieur Henri !
Je ne savais même pas qu’elle connaissait mon prénom.
À chaque rue, quelque chose bougeait.
Une porte.
Un rideau.
Une main.
Un sourire.
Pas grand-chose.
Mais assez pour fissurer le silence.
Nicolas marchait près de moi sans parler.
Je crois qu’il comprenait.
Moi aussi.
Les gens n’étaient pas absents.
Ils étaient enfermés dans leurs journées, leurs soucis, leur pudeur.
Comme lui.
Comme moi.
Arrivés devant la boîte aux lettres rouge du bourg, Nicolas s’est arrêté.
Il a sorti l’enveloppe.
Il l’a regardée longtemps.
— Et si mon père ne répond pas ?
La question est tombée doucement.
Pas comme une plainte.
Comme une peur très ancienne.
Je lui ai répondu avec honnêteté.
— Alors tu auras quand même ouvert une porte.
Il a serré les dents.
Puis il a glissé la lettre dans la fente.
Le bruit de l’enveloppe qui tombait à l’intérieur a été minuscule.
Mais sur son visage, j’ai vu quelque chose se relâcher.
Comme si ce petit bruit avait déplacé une montagne.
On est restés là quelques secondes.
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