Le gardien de nuit, la voiture grise et la petite porte vers chez soi

Je croyais que l’histoire s’était arrêtée au dessin de Léa accroché dans la loge, avec ses deux bonshommes en bâtons et sa voiture de travers.

Je me trompais.

Parce qu’en vrai, ce n’est pas toujours quand les gens recommencent à sourire que l’histoire se termine.

Parfois, c’est là qu’elle commence autrement.

Les semaines ont passé.

Puis les mois.

Maxime avait pris son petit appartement, comme il me l’avait dit. Un deux-pièces au rez-de-chaussée, dans une rue calme derrière une boulangerie. Pas grand. Pas beau. Mais sec, chauffé, avec une vraie porte, une vraie douche, et une chambre assez grande pour mettre un petit lit d’enfant contre le mur.

Ça change une vie, parfois, une vraie porte.

Il travaillait toujours au montage.

Il avait encore la mine fatiguée, mais ce n’était plus la même fatigue. Avant, il avait le visage de ceux qui tiennent par habitude. Après, il a commencé à avoir celui de ceux qui reviennent de loin.

Ce n’est pas pareil.

Léa venait un week-end sur deux, et parfois un soir en semaine.

Je le savais parce qu’il arrivait alors avec un siège auto derrière, un doudou qui dépassait, ou une compote oubliée sur le tableau de bord. Il avait moins honte, aussi. Il me disait bonjour comme à quelqu’un qu’on connaît vraiment.

Pas juste comme au gardien.

Moi, je continuais mes nuits.

Vingt-deux heures, six heures.

Les rondes, les portails, les portes coupe-feu, le café trop noir, les lampadaires dans la cour, le bruit des machines au loin. Rien n’avait changé, en apparence.

Mais quand on aide quelqu’un à remonter, on finit parfois par voir plus clair sur sa propre descente.

Je rentrais toujours dans le même appartement.

Un deux-pièces aussi, mais plus vieux, au troisième sans ascenseur. Une table en formica. Une télé que je laissais parler sans l’écouter. Un évier souvent vide parce que je mangeais debout, sans vraiment faire à manger.

Je dormais le jour, je travaillais la nuit, et entre les deux, ma vie ressemblait à un couloir.

Long.

Blanc.

Sans grand-chose au bout.

Avant, ça ne me dérangeait pas tant que ça.

Ou alors je m’étais habitué.

C’est souvent comme ça, l’habitude. Ça ne fait pas de bruit. Ça s’installe. Et un jour, on s’aperçoit qu’on appelle ça vivre.

Le premier samedi où Maxime est passé me voir en dehors du travail, je suis resté bête en ouvrant la porte.

Il avait Léa dans les bras, endormie contre son épaule, avec une mèche collée sur la joue.

— On allait au parc, m’a-t-il dit. On était pas loin. Je me suis dit que je pouvais vous rendre votre boîte.

Il tenait dans l’autre main une boîte en plastique parfaitement lavée.

Je l’ai regardée, puis j’ai regardé sa fille.

— Tu fais le tour de la ville pour rendre une boîte ?

Il a eu un petit sourire.

— Non. Pas seulement.

Je les ai fait entrer.

Mon appartement m’a paru plus petit d’un coup. Trop silencieux. Trop rangé comme les endroits où personne ne s’assoit vraiment. Léa s’est réveillée sur le canapé, a regardé autour d’elle avec ses grands yeux sérieux, puis elle a demandé s’il y avait des crayons.

Je n’en avais pas.

Alors Maxime a fouillé dans son sac, en a sorti trois, un rouge, un vert, un bleu, et elle a dessiné sur le dos d’une vieille enveloppe posée près du téléphone.

Quand ils sont repartis, il y avait un soleil de travers sur mon frigo.

Avec deux jambes.

Les enfants dessinent comme ils peuvent.

Mais ce petit soleil de travers m’est resté dans la tête toute la nuit suivante.

Après ça, ils sont revenus de temps en temps.

Jamais longtemps.

Parfois cinq minutes en passant. Parfois un café le dimanche matin. Parfois juste pour déposer un morceau de gâteau fait par la mère de Maxime, ou un sachet de madeleines, ou un dessin de Léa avec des ronds partout et mon nom écrit à moitié de travers.

“Jéjar”.

Ça m’allait très bien.

Je ne vais pas mentir.

Au début, ça me mettait presque mal à l’aise.

Je savais aider les gens quand ils allaient mal. Je savais laisser une douche ouverte, un sandwich dans un frigo, un canapé disponible. Je savais me taire au bon moment.

Recevoir, par contre, je savais moins.

Ça m’a sauté au visage un mardi vers quatre heures du matin.

J’étais dans la cour arrière, près du quai trois, en train de noter une lumière défectueuse sur mon carnet. Il faisait froid, un froid humide qui se glisse dans les manches. J’avais dormi trois heures à peine la veille. Trop de café, pas assez de vrai repas depuis plusieurs jours.

Je me suis penché pour refermer la trappe d’un boîtier.

Et d’un coup, le sol a bougé.

Pas comme dans les films.

Pas de grand vertige spectaculaire.

Juste cette sensation affreuse que le corps n’obéit plus tout à fait, que la tête flotte une seconde trop loin, et que les jambes se mettent à négocier en silence.

J’ai posé une main contre le mur.

J’ai attendu que ça passe.

Sauf que ça ne passait pas vraiment.

— Gérard ?

C’était la voix de Maxime.

Il faisait une heure supplémentaire ce soir-là. Il sortait du bâtiment avec sa veste sur le dos et ses gants à la main. Quand il m’a vu, il a changé de tête tout de suite.

— Ça va ?

La question était la même que celle que j’avais posée un jour sous la pluie, devant sa vitre embuée.

Et moi, j’ai répondu exactement comme lui.

— Oui, oui. Juste un petit coup de fatigue.

Il ne m’a pas cru.

Je l’ai vu à sa façon de me regarder sans cligner.

— Vous êtes blanc comme un linge, a-t-il dit.

— N’exagère pas.

— Je n’exagère pas.

Je déteste quand quelqu’un a raison devant moi alors que je suis trop fatigué pour contester correctement.

Je lui ai dit que ça allait passer. Que j’allais rentrer m’asseoir deux minutes dans la loge. Que ce n’était rien.

J’ai fait trois pas.

Au quatrième, mes clés m’ont échappé des mains.

C’est bête, des clés qui tombent.

Mais le bruit qu’elles ont fait sur le béton m’a mis devant quelque chose que je n’avais plus trop envie de regarder depuis des années : je n’étais plus solide comme avant.

Maxime a ramassé le trousseau.

Il ne m’a pas parlé comme à un vieux. Il ne m’a pas parlé non plus comme à un collègue qu’on taquine. Il a juste posé sa main sous mon coude, fermement, sans me brusquer.

— On rentre, a-t-il dit.

Dans la loge, il m’a fait asseoir.

Il a coupé le chauffage qui soufflait trop fort, ouvert un peu la fenêtre, et posé un gobelet d’eau devant moi. Ses gestes allaient vite, mais calmement. Comme quelqu’un qui a appris à ne pas perdre de temps avec la panique.

— Je vais appeler les secours, il a dit.

— Pas la peine.

— Si.

— Maxime…

Il m’a regardé de la même façon que je l’avais regardé autrefois, à travers sa vitre, avec la pluie qui coulait sur la carrosserie.

Sans colère.

Sans pitié.

Juste avec cette obstination tranquille des gens qui ne vous laisseront pas vous raconter d’histoires.

— Vous m’avez déjà dépanné sans me faire honte, a-t-il dit. Laissez-moi faire pareil.

Je n’ai plus discuté.

Les secours sont venus.

Ce n’était pas dramatique, au final. Une grosse baisse de tension, de l’épuisement, trop de café, pas assez de sommeil correct, pas assez de tout ce qui fait qu’un corps tient sur la durée. Ils ont voulu m’emmener pour vérifier. J’y suis allé.

Je suis resté quelques heures sous des néons trop blancs, avec un brassard au bras et l’impression ridicule d’être devenu un homme à surveiller.

Maxime est resté jusqu’au lever du jour.

Je lui ai dit dix fois de rentrer.

Il est resté quand même.

Vers huit heures, alors qu’on me disait que je pouvais repartir mais qu’il fallait lever le pied quelques jours, il m’a reconduit chez moi avec ma propre voiture parce qu’on préférait éviter que je prenne le volant tout de suite.

J’étais assis côté passager.

Ça aussi, ça m’a fait drôle.

Dans la boîte à gants, il y avait des tickets de caisse, des stylos qui ne marchaient plus, et une vieille photo pliée de mon ex-femme avec moi au bord d’un lac. Je ne savais même pas qu’elle était encore là.

Maxime a vu la photo quand je l’ai ramassée.

Il n’a rien demandé.

J’ai aimé ça.

En bas de chez moi, il m’a aidé à monter le sac que j’avais laissé dans le coffre.

— Vous avez de quoi manger ? il a demandé.

— Bien sûr.

C’était faux.

Il l’a compris à ma façon de détourner les yeux.

Une heure plus tard, quand je commençais à somnoler sur mon canapé, on a sonné.

C’était lui.

Avec un sac de courses, du pain, du jambon, deux soupes toutes prêtes, des yaourts, et un petit pot de compote avec un dessin de pomme dessus.

— Léa dit que c’est meilleur que le sucre, il a dit.

J’ai ri malgré moi.

C’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un déposait des choses chez moi comme si ma cuisine servait encore à quelque chose.

Je suis resté arrêté au milieu de la pièce, bête, avec mon sachet de médicaments dans une main et son sac de courses dans l’autre.

— Fallait pas, j’ai dit.

— Si, a-t-il répondu.

Il est reparti sans en faire plus.

Sans s’installer.

Sans me mettre mal à l’aise.

Juste en refermant la porte doucement derrière lui.

Les jours suivants, j’ai été en arrêt.

Ce mot-là ne me plaisait pas. “En arrêt.” Comme une machine. Comme un escalator en panne qu’on contourne en soufflant.

Le premier jour, j’ai dormi.

Le deuxième, j’ai essayé de lire le journal, mais je relisais la même ligne trois fois.

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