La semaine suivante, je pensais avoir retrouvé un peu d’air.
Je me trompais.
Parce qu’après avoir vu Gabriel courir sur ce terrain comme s’il y avait retrouvé une part de lui-même, il fallait encore rentrer à la maison, rouvrir les placards, reprendre les comptes, et faire semblant que tout allait bien.
Le plus dur, ce n’est pas toujours de manquer.
Le plus dur, c’est de continuer à sourire après qu’on vous a tendu la main, parce qu’on sait que les soucis, eux, n’ont pas disparu.
Gabriel n’a presque pas parlé sur le trajet du retour ce soir-là.
Pas parce qu’il était triste.
Parce qu’il était heureux, et qu’il ne voulait pas que le moindre mot casse quelque chose.
Il gardait le sac de sport sur ses genoux comme un trésor fragile.
De temps en temps, il passait la main sur le maillot, sur les chaussettes, sur les nouveaux crampons.
Puis il me regardait vite, avec ce petit sourire qu’il essayait de retenir.
« T’as vu mon contrôle ? » il a fini par demander.
J’ai souri.
« J’ai surtout vu que tu courais plus vite que les autres. »
Il a secoué la tête, très sérieux.
« Non. J’ai raté deux passes. Mais à la fin, le coach m’a mis au milieu, et là c’était mieux. »
Le coach.
Pas “Monsieur Bernard”, cette fois.
Le coach.
Comme si, en une heure, Gabriel était déjà entré dans un monde où il avait sa place.
Quand on est rentrés, il a posé son sac dans l’entrée, puis il l’a repris aussitôt pour le mettre dans sa chambre.
Comme s’il craignait qu’en le laissant seul, tout disparaisse avant le lendemain.
Je l’ai laissé faire.
Ensuite, j’ai préparé une soupe avec ce qu’il restait.
Deux pommes de terre, un poireau un peu fatigué, un morceau d’oignon.
Gabriel est venu s’asseoir à table avec les joues encore rouges d’avoir couru.
Il avait cette lumière dans les yeux que je n’avais plus vue depuis longtemps.
Et malgré moi, ça m’a fait peur.
Parce qu’un enfant qui recommence à espérer, c’est magnifique.
Mais quand on est pauvre, on apprend aussi à craindre ce qui pourrait lui être repris.
« Papy ? »
« Oui ? »
Il a remué sa soupe doucement.
« On pourra y retourner mercredi ? »
J’ai senti mon cœur se serrer.
Pas à cause de la cotisation, puisqu’on m’avait dit que c’était réglé.
À cause du reste.
L’essence.
Les goûters à prévoir.
Les petits imprévus qui viennent toujours se glisser là où il ne faut pas.
J’ai répondu trop vite.
« Bien sûr. »
Alors il a hoché la tête, rassuré, et il a continué à manger.
Moi, j’ai regardé mon bol sans le voir.
Le lendemain matin, j’ai refait les comptes.
Encore.
Toujours les mêmes chiffres, les mêmes colonnes, les mêmes ratures.
Le football de Gabriel n’était plus le problème immédiat.
Mais la vérité, c’est qu’il suffisait d’un rien pour tout faire vaciller.
Une visite de plus à la pharmacie.
Une facture oubliée.
Une panne sur la voiture.
À mon âge, on finit par connaître la fragilité des équilibres.
Ils ne tiennent pas sur des bases solides.
Ils tiennent sur de la prudence, des renoncements, et parfois un peu de chance.
Ce mercredi-là, j’ai failli appeler le club pour dire que Gabriel avait un rhume.
Juste pour gagner du temps.
Juste pour attendre un peu.
Juste pour ne pas avoir à regarder de trop près ce qu’il me restait dans le porte-monnaie.
Mais à seize heures, Gabriel était déjà prêt.
Son sac sur le dos.
Les cheveux encore mouillés parce qu’il s’était lavé plus vite que d’habitude.
Et ce regard d’enfant qui fait confiance.
« On y va ? »
Alors j’ai pris les clés.
On y est allés.
Sur le parking, Monsieur Bernard faisait sortir des plots d’un local.
Il m’a vu arriver, a levé la main, et m’a lancé un simple :
« Bonsoir, Marcel. »
C’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom.
Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a touché.
J’ai répondu bonsoir, puis j’ai aidé Gabriel à descendre ses affaires.
Il a filé vers les vestiaires sans attendre.
Monsieur Bernard m’a observé une seconde.
« Vous avez mauvaise mine », il a dit.
J’ai voulu plaisanter.
« C’est l’élégance naturelle. »
Il n’a pas souri.
Pas par froideur.
Parce que certains hommes savent reconnaître la fatigue chez les autres comme on reconnaît sa propre écriture.
« Vous avez mangé ce soir ? » il a demandé.
J’ai haussé les épaules.
« Comme tout le monde. »
Il a refermé le coffre du local.
Puis il s’est approché un peu.
« Écoutez, Marcel. Je ne vais pas vous vexer avec des questions inutiles. Mais samedi, après le petit match des jeunes, on fait un goûter au club-house. Les parents apportent des gâteaux, des boissons, n’importe quoi. Cette fois, vous ne ramenez rien. Vous venez juste avec Gabriel. D’accord ? »
J’ai aussitôt compris ce qu’il faisait.
Encore.
Toujours cette manière de ne pas insister, de ne pas creuser, de ne pas mettre l’autre plus bas que terre.
J’ai voulu refuser par réflexe.
Par habitude.
Par orgueil, peut-être aussi.
Mais il a ajouté, en regardant le terrain :
« Et puis, entre nous, les enfants mangent mieux quand ils sont tous ensemble. »
Alors j’ai dit oui.
Très bas.
Et il a simplement répondu :
« Bien. »
Samedi, Gabriel s’est réveillé avant moi.
Quand je suis entré dans la cuisine, il était déjà habillé.
Son maillot dépassait un peu du pull.
Il avait mangé une tartine sans protester, ce qui arrivait rarement.
« On va être en retard », il a dit, alors qu’il restait presque une heure.
Je lui ai versé un peu plus de lait.
« On a le temps. »
Mais lui, il n’avait pas le temps.
Il avait dix ans, un match à jouer, et la sensation nouvelle que la vie lui rendait quelque chose.
Au stade, il y avait plus de monde que l’autre fois.
Des mères debout près du grillage.
Des pères avec les mains dans les poches.
Des grands-parents aussi, comme moi, qui regardaient les enfants courir avec cet air sérieux qu’on prend pour cacher qu’on prie un peu.
Je suis resté en retrait.
Ce n’était pas ma place de parler aux autres.
Je n’avais jamais aimé me mêler.
Depuis la mort de ma fille, encore moins.
Il y a des douleurs qui vous rendent discret.
Comme si prendre moins de place pouvait aussi faire moins mal.
Le match a commencé dans un froid sec.
Gabriel n’était pas le plus grand.
Pas le plus costaud non plus.
Mais il courait avec tout son cœur.
Il se battait sur chaque ballon comme si rien d’autre n’existait.
À la mi-temps, il est venu vers moi en trottinant.
« T’as vu ? J’ai failli marquer. »
« J’ai vu. »
« La prochaine, elle rentre. »
J’ai ri.
« Alors fais-moi ce plaisir. »
Il est reparti avec une énergie qui me faisait presque oublier mes douleurs.
Presque.
Parce qu’au moment où je me suis redressé après lui avoir tapé sur l’épaule, une pointe m’a traversé la poitrine.
Brève.
Mais nette.
Assez pour me couper le souffle une seconde.
J’ai posé la main contre mon manteau sans rien montrer.
J’ai attendu.
C’est passé.
Alors j’ai repris ma place le long du grillage.
Je n’ai rien dit à personne.
On apprend vite à se taire quand on vit avec un enfant.
On ne veut pas l’inquiéter.
On ne veut pas que son monde se remette à trembler.
À la fin du match, Gabriel n’avait pas marqué.
Mais il avait fait une passe décisive.
Et surtout, il riait.
Il riait avec les autres.
Il criait.
Il courait encore alors que le match était terminé.
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