Le livreur râlait contre ses colis, puis il a compris sa solitude

Je croyais avoir sauvé Madame Besson de sa solitude. Puis un matin, c’est elle qui m’a empêché de disparaître.

Après ce premier déjeuner, je pensais que les choses allaient simplement devenir plus douces.

Un sandwich de temps en temps.

Un café avalé debout dans sa petite cuisine.

Quelques mots échangés entre deux livraisons.

Rien de grand.

Rien qui change une vie.

Enfin, c’est ce que je croyais.

Au début, je passais chez Madame Besson deux fois par semaine, toujours pendant ma pause. Je gardais mon gilet de travail sur le dos, mon téléphone posé face contre la table, et mon sac de livraison près de la porte.

Comme si je devais pouvoir repartir à tout moment.

Elle, elle préparait toujours deux verres d’eau, deux assiettes, deux serviettes pliées avec soin.

Même quand on mangeait juste un morceau de pain avec du fromage.

Elle faisait comme si j’étais attendu.

Et je crois que c’est ça qui m’a le plus bouleversé.

Dans ma vie, personne ne m’attendait vraiment.

Je rentrais le soir dans mon petit appartement, je posais mes chaussures dans l’entrée, je faisais chauffer quelque chose trop vite, puis je m’endormais souvent devant la télévision.

Le lendemain, je recommençais.

Des rues.

Des portes.

Des sonnettes.

Des noms.

Mais chez Madame Besson, il y avait autre chose.

Il y avait une chaise pour moi.

Au fil des semaines, les colis empilés dans son entrée ont commencé à disparaître.

Pas d’un coup.

Petit à petit.

Un mercredi, elle a ouvert le paquet de pinces à linge.

Le vendredi suivant, elle a ouvert les boutons.

Puis le petit torchon.

Puis les trois élastiques de cuisine, ceux qui m’avaient rendu si bête et si dur ce jour-là.

Elle les a sortis de l’emballage, les a posés dans un petit bol, puis elle m’a regardé.

« Vous voyez, Antoine, finalement, ils servent. »

J’ai souri.

« Heureusement. J’ai quand même monté trois étages pour eux. »

Elle a ri.

Plus franchement cette fois.

Ce n’était plus un rire rouillé.

C’était un vrai rire, encore fragile, mais vivant.

Un jour, en arrivant, j’ai trouvé sa porte déjà entrouverte.

J’ai eu peur.

J’ai frappé doucement.

« Madame Besson ? »

Elle était dans le salon, assise devant la petite table basse, entourée d’enveloppes ouvertes.

Elle avait les joues un peu roses, comme une enfant qui prépare une surprise.

« Entrez, Antoine. J’ai du travail pour vous. »

Sur la table, il y avait des feuilles, des stylos, des bouts de ruban, des petits objets sortis de ses anciens colis.

Une bobine de fil.

Des boutons.

Des cartes vierges.

Des morceaux de papier coloré.

Je me suis assis, méfiant.

« Quel genre de travail ? »

Elle a pris un bouton entre ses doigts.

« J’ai commandé tout ça pour ne pas être seule. Maintenant que je ne suis plus complètement seule, je me dis que ce serait dommage de tout laisser dormir dans des cartons. »

Elle m’a tendu une carte.

Dessus, elle avait écrit d’une écriture tremblante :

Bonjour. Je vous souhaite une journée douce.

Elle avait collé un petit bouton rouge dans un coin.

« C’est pour qui ? » ai-je demandé.

Elle a haussé les épaules.

« Pour quelqu’un. N’importe qui. Quelqu’un qui ouvrira sa boîte aux lettres et qui verra autre chose qu’une facture ou une publicité. »

Je n’ai pas su quoi dire.

Alors j’ai simplement pris un stylo.

Pendant ma pause, on a écrit six cartes.

Pas de grands discours.

Pas de phrases compliquées.

Juste des mots simples.

Bon courage pour aujourd’hui.

Quelqu’un pense à vous.

Prenez soin de vous.

Vous comptez plus que vous ne le croyez.

Elle les a glissées dans des enveloppes sans nom.

Puis elle m’a regardé avec sérieux.

« Vous croyez qu’on peut les mettre dans les boîtes aux lettres de l’immeuble ? »

J’ai hésité.

Je ne voulais pas qu’elle ait des ennuis avec les voisins.

Je ne voulais pas non plus transformer sa gentillesse en problème.

Alors on a fait autrement.

On a posé une petite corbeille dans l’entrée, sur la console près de sa porte.

Avec une étiquette écrite à la main :

Servez-vous si vous avez besoin d’un mot gentil.

Je pensais que personne n’y toucherait.

Dans les immeubles, les gens baissent souvent les yeux.

Ils montent vite.

Ils descendent vite.

Ils disent bonjour sans vraiment attendre la réponse.

Le lendemain, pourtant, quand je suis passé, il manquait deux cartes.

Madame Besson m’a montré la corbeille comme si elle venait de recevoir une médaille.

« Vous avez vu ? »

J’ai souri.

« J’ai vu. »

La semaine suivante, il n’en restait plus aucune.

Alors on en a refait.

Puis un voisin a laissé un petit mot dans la corbeille.

Une écriture droite, un peu raide.

Merci. J’en avais besoin.

Madame Besson a lu ces cinq mots au moins dix fois.

Elle n’a pas pleuré tout de suite.

Elle a seulement posé la main sur sa poitrine.

Puis elle a murmuré :

« Alors je ne suis pas la seule. »

C’est là que j’ai compris quelque chose.

La solitude ne fait pas toujours du bruit.

Elle ne crie pas forcément.

Parfois, elle porte un manteau propre, elle ferme bien sa porte, elle dit que tout va bien.

Et elle attend.

Un jeudi, en bas de l’immeuble, j’ai croisé un homme du deuxième étage.

Je l’avais déjà vu plusieurs fois.

La soixantaine, moustache grise, cabas toujours à la main, regard pressé.

Il m’a arrêté devant les boîtes aux lettres.

« C’est vous, Antoine ? »

J’ai été surpris.

« Oui. »

Il a baissé la voix.

« C’est vous qui passez voir Madame Besson ? »

J’ai cru qu’il allait me reprocher quelque chose.

Alors je me suis redressé.

« Oui, parfois. Pendant ma pause. »

Il a hoché la tête.

« C’est bien. Elle a changé. Avant, on ne la voyait presque plus. Maintenant, elle dit bonjour dans l’escalier. L’autre jour, elle m’a demandé comment allait mon genou. Même ma propre fille oublie parfois de me le demander. »

Il a eu un petit sourire gêné.

« Dites-lui merci. Enfin non… ne lui dites pas que je vous ai dit ça. »

Je suis monté chez elle avec cette phrase dans la tête.

Dites-lui merci.

Mais je n’ai rien dit.

J’ai seulement mangé ma part de tarte salée en silence, pendant qu’elle me racontait comment son mari ratait toujours la cuisson du riz.

Il s’appelait René.

Elle disait son prénom avec une douceur qui ne s’était jamais usée.

Puis le mois de décembre est arrivé.

Les journées de livraison sont devenues plus longues.

Plus lourdes.

Les colis s’entassaient dans mon camion dès le matin, les appels s’enchaînaient, les clients s’impatientaient.

Je recommençais à courir partout.

Je passais encore chez Madame Besson, mais moins longtemps.

Dix minutes.

Parfois cinq.

Parfois juste le temps de dire :

« Je repasse vendredi, promis. »

Elle ne me retenait jamais.

C’était presque pire.

Elle souriait, elle disait :

« Ne vous inquiétez pas, Antoine. Je sais que vous travaillez. »

Mais je voyais bien son regard.

Ce petit effort pour ne pas avoir l’air déçue.

Un vendredi, je n’ai pas pu passer.

Ni le lundi suivant.

Ni le mercredi.

Pas parce que je l’avais oubliée.

Parce que j’étais épuisé.

Parce que ma tournée avait changé.

Parce que mon responsable m’avait ajouté un secteur.

Parce que le soir, je rentrais avec les jambes dures et la tête pleine de sonneries.

Le jeudi matin, j’ai trouvé une enveloppe dans mon casier au dépôt.

Sans timbre.

Juste mon prénom.

Antoine.

À l’intérieur, il y avait une carte.

Un petit bouton bleu était collé dans le coin.

Son écriture tremblait plus que d’habitude.

Vous aussi, vous comptez plus que vous ne le croyez.

Je suis resté immobile au milieu du dépôt.

Autour de moi, les collègues chargeaient les camions, plaisantaient, râlaient, vérifiaient les bordereaux.

Moi, je fixais cette phrase.

Vous aussi.

Ces deux mots m’ont fait mal.

Parce que je m’étais cru utile pour elle.

Je m’étais cru celui qui venait sauver un peu quelqu’un.

Et je n’avais pas vu qu’elle me regardait tomber, moi aussi.

Ce jour-là, j’ai fait ma tournée comme dans un brouillard.

Je souriais aux clients.

Je portais les colis.

Je disais bonjour.

Mais à l’intérieur, quelque chose avait cédé.

À la pause, au lieu d’aller m’asseoir seul dans mon camion, j’ai acheté deux parts de flan dans une petite boulangerie.

Puis je suis monté les trois étages.

Lentement cette fois.

Sans souffler.

Sans râler.

Devant sa porte, la corbeille de cartes était vide.

J’ai sonné.

Pas de réponse.

J’ai attendu.

J’ai sonné encore.

Toujours rien.

Mon cœur s’est serré.

Je savais qu’elle pouvait mettre du temps.

Je savais qu’il ne fallait pas paniquer.

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