Le petit chat qui rampait vers la lumière a réparé mon cœur brisé

Je croyais que notre histoire s’arrêtait là, à ce rayon de soleil au pied de la porte-fenêtre.

Je me trompais.

La vraie suite a commencé un mardi matin, quand je me suis réveillée plus tard que d’habitude et que, pour la première fois depuis des mois, Loulou n’était pas sur son coussin.

J’ai d’abord pensé qu’il s’était glissé sous le lit.

Puis derrière le fauteuil.

Puis dans la salle de bain, où il allait parfois se coucher sur le tapis quand il faisait plus frais.

Je l’ai appelé une fois.

Puis deux.

Au bout de la troisième, ma voix avait déjà changé.

Elle avait pris ce ton qu’on a quand on essaie encore de ne pas paniquer, alors qu’au fond on sait très bien que la panique est déjà là.

Je me suis baissée, j’ai regardé sous la table, sous les chaises, derrière les rideaux.

Rien.

Et puis j’ai vu la porte-fenêtre.

Elle était fermée.

Mais pas complètement.

Je l’avais mal tirée la veille au soir.

Juste assez pour laisser un passage d’air.

Et juste assez, peut-être, pour laisser passer un petit corps têtu.

J’ai senti mes jambes devenir molles.

J’ai ouvert d’un coup.

La terrasse était vide.

Pendant une seconde, je n’ai plus entendu ni les oiseaux, ni la rue, ni la cafetière qui sifflait dans la cuisine.

Je n’entendais que mon cœur.

Puis un minuscule bruit est venu de la gauche.

Un frottement léger.

Comme un ongle contre le ciment.

Loulou était là.

Coincé entre le grand pot de romarin sec et le mur, couché de travers comme toujours, le museau levé vers un bout de ciel.

Je me suis accroupie si vite que j’en ai eu mal aux genoux.

Il a tourné la tête vers moi avec l’air le plus calme du monde.

Pas l’air d’un fugitif.

Pas l’air d’un chat en danger.

L’air d’un explorateur qu’on dérange en pleine inspection.

J’ai tendu les bras vers lui.

Et là, au lieu de se laisser faire tout de suite, il a posé une patte avant sur le bord du pot, comme pour me montrer ce qu’il avait fait.

Le romarin.

C’était ça qu’il était allé voir.

Ce pauvre romarin à moitié mort que je n’arrosais presque plus.

Il le reniflait comme si c’était un trésor.

Je me suis mise à rire et à pleurer en même temps.

Un rire nerveux, tremblant, qui sort quand on a eu trop peur et qu’on n’arrive plus à redevenir sérieux tout de suite.

Je l’ai pris contre moi.

Il était un peu froid sur le dos, mais il ronronnait.

Pas fort.

Juste assez pour me faire comprendre qu’à ses yeux, tout s’était très bien passé.

Je l’ai ramené à l’intérieur et je l’ai gardé sur mes genoux pendant presque une heure.

Je lui parlais comme à un enfant.

Je lui disais qu’il allait finir par me tuer.

Je lui disais qu’il n’avait pas le droit de me faire une chose pareille.

Et lui me regardait avec ses yeux jaunes, paisibles, comme s’il me laissait me calmer avant de repartir à ses affaires.

Ce jour-là, je n’ai presque rien fait de ce que j’avais prévu.

Je suis allée travailler, bien sûr.

Je suis rentrée.

J’ai réchauffé quelque chose.

Mais dans ma tête, il n’y avait qu’une image : Loulou, dehors, le nez dans le romarin, fier comme un roi.

Le lendemain, j’ai déplacé le pot.

Le surlendemain, j’ai mis un vieux tapis sur le seuil pour que le passage soit moins glissant.

Le week-end suivant, j’ai sorti un coussin plus épais sur la terrasse et une couverture pliée en quatre.

Je n’avais pas les moyens de transformer ma vie.

Mais j’avais encore la possibilité de déplacer deux ou trois choses.

Parfois, c’est déjà beaucoup.

À partir de là, les matinées ont changé.

Je n’ouvrais plus seulement le rideau.

J’ouvrais aussi un peu la porte, quand le temps le permettait.

Pas en grand.

Juste assez pour qu’un filet d’air entre, avec l’odeur humide des murs, celle du bitume après la pluie, et parfois celle du café du voisin d’en face.

Loulou se traînait jusqu’au seuil, s’arrêtait, prenait son temps.

Puis il franchissait cette petite marche comme s’il passait une frontière.

C’était toujours laborieux.

Toujours lent.

Toujours magnifique à voir.

Une fois dehors, il allait rarement loin.

Le coussin.

Le pot de romarin.

Le coin ensoleillé près de la rambarde.

C’était son royaume.

Un royaume minuscule, mais qu’il habitait avec une conviction qui forçait le respect.

Les gens ont commencé à le remarquer.

La voisine du premier, une femme discrète que je croisais depuis des années sans jamais vraiment lui parler, s’est arrêtée un matin.

Elle a regardé Loulou, puis moi.

Elle a dit : « Quel courage, ce petit. »

J’ai répondu : « Oui. »

Et, sans savoir pourquoi, j’ai ajouté : « Plus que moi, je crois. »

Elle a eu un petit sourire triste.

Pas gêné.

Pas poli.

Un vrai sourire de quelqu’un qui comprend quelque chose sans avoir besoin qu’on en dise plus.

Après ça, on s’est mises à se saluer pour de vrai.

Pas juste un signe de tête pressé.

On échangeait parfois deux phrases.

Sur le temps.

Sur une fuite dans l’immeuble.

Sur les tomates qui ne poussaient jamais comme on voulait.

Ce n’était pas grand-chose.

Mais pendant longtemps, ma vie avait rétréci au point que même deux phrases échangées avec une voisine pouvaient ressembler à une fenêtre ouverte.

Camille a remarqué le changement, elle aussi.

Au début, sans le savoir.

Un matin, je lui ai envoyé une photo de Loulou allongé devant la porte, le menton posé sur le coussin, les yeux fixés sur un moineau.

J’ai écrit :

« Ton neveu fait sa tournée d’inspection. »

Elle m’a répondu une heure plus tard :

« Il a l’air sévère. »

J’ai souri en lisant ça.

Le lendemain, j’ai renvoyé une photo.

Puis une autre deux jours après.

Très vite, c’est devenu une habitude.

Pas tous les jours.

Mais souvent.

Une photo de Loulou dans la lumière.

Une photo de Loulou près du romarin.

Une photo de Loulou qui dormait avec une patte dans le vide, comme si la gravité ne le concernait pas.

Camille répondait.

Parfois par un mot.

Parfois par une phrase.

Puis, peu à peu, par davantage.

« Tu as meilleure mine. »

« Tu as changé les rideaux ? »

« On dirait qu’il t’a adoptée autant que tu l’as adopté. »

Je ne lui disais pas tout.

Pas tout de suite.

On ne répare pas certaines distances en une conversation.

Encore moins en une photo de chat.

Mais il y avait quelque chose qui revenait.

Un fil.

Quelque chose de souple, de fragile, qu’on n’osait pas tirer trop fort de peur de le casser encore.

Alors on le laissait se tendre doucement.

Un soir de décembre, il a fait très froid.

Le genre de froid qui s’infiltre partout, même dans les appartements mal isolés, même sous les couvertures.

Je m’étais couchée tôt avec un mal de tête.

Vers deux heures du matin, je me suis réveillée parce que je n’entendais plus Loulou respirer au pied du lit.

J’ai allumé la petite lampe.

Il n’était pas là.

Cette fois, je n’ai pas paniqué tout de suite.

J’ai appris quelque chose avec lui : la peur arrive souvent avant les faits.

Je l’ai trouvé dans le salon, roulé contre le radiateur tiède.

Pas malade.

Pas en détresse.

Juste en train de chercher l’endroit où il aurait un peu moins froid.

Je me suis assise par terre à côté de lui.

Et sans prévenir, j’ai commencé à pleurer.

Pas à cause du froid.

Pas à cause du travail.

Pas même à cause de l’argent, bien que tout cela me fatigue depuis longtemps.

Je crois que je pleurais parce que, pour la première fois depuis des années, je n’avais plus envie de faire semblant d’aller bien toute seule dans mon coin.

C’était nouveau pour moi.

Et presque plus effrayant que la solitude elle-même.

J’ai pris mon téléphone.

Il était deux heures douze.

Je n’allais évidemment pas appeler Camille en pleine nuit.

Mais j’ai ouvert notre conversation.

J’ai écrit :

« Je crois que ça ne va pas très fort en ce moment. »

Je n’ai pas envoyé tout de suite.

J’ai relu.

J’ai failli effacer.

Puis Loulou a levé la tête et m’a regardée avec cet air tranquille qui semblait dire : eh bien, vas-y.

Alors j’ai appuyé sur envoyer.

Camille m’a répondu le lendemain matin à six heures quarante-huit.

Elle se préparait à partir travailler.

Elle a écrit :

« Je m’en doutais un peu.

Je ne savais juste pas comment t’aider sans te donner l’impression de t’envahir. »

J’ai relu ce message plusieurs fois.

Puis j’ai répondu la vérité.

La petite vérité.

Pas toute.

Juste assez pour commencer.

J’ai écrit que les journées étaient longues.

Que la maison me tombait parfois dessus.

Que je me sentais fatiguée d’avance.

Que je n’avais pas envie qu’elle s’inquiète, alors je minimisais tout.

Elle m’a appelée le soir.

On a parlé longtemps.

Pas d’une seule chose importante.

De plusieurs petites choses.

De ses horaires.

De mon dos qui me lançait.

Du voisin qui sifflait faux le dimanche matin.

De Loulou qui avait failli faire une crise diplomatique avec un pigeon derrière la vitre.

Et au milieu de tout ça, sans grand discours, il y a eu un moment de silence.

Puis Camille a dit :

« J’aurais dû venir plus souvent. »

J’ai répondu :

« J’aurais dû te dire que j’avais besoin de te voir. »

Il n’y a pas eu de reproche.

Pas ce soir-là.

Seulement deux femmes fatiguées, chacune de son côté de la route, qui comprenaient enfin qu’elles s’étaient manquées pendant trop longtemps sans l’avoir vraiment voulu.

Elle est venue quinze jours plus tard.

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