Huit mois après la nuit où j’avais voulu me plaindre de Suzanne, c’est son silence qui m’a fait peur.
C’était un mardi.
Je m’en souviens parce que le mardi, normalement, j’entends sa télévision avant même d’avoir posé mes clés sur la console.
Pas très fort, plus maintenant.
Juste assez pour savoir qu’elle est là, de l’autre côté du palier, avec sa tisane trop légère et son plaid remonté jusqu’aux épaules.
Ce soir-là, rien.
Pas une voix.
Pas un générique.
Pas même le froissement habituel de ses pantoufles quand elle vient m’ouvrir avant que je frappe une deuxième fois.
Rien.
Le couloir m’a paru plus long que d’habitude.
J’ai regardé sous sa porte.
Il y avait de la lumière.
J’ai frappé.
Pas de réponse.
J’ai frappé encore.
Toujours rien.
J’ai senti mon ventre se serrer d’un coup, sans prévenir.
Cette peur bête et immédiate qui ne vous laisse même pas le temps de réfléchir.
« Suzanne ? »
Au bout de quelques secondes, j’ai entendu quelque chose bouger.
Puis le verrou.
Puis sa voix.
Toute petite.
« Oui… oui, j’arrive. »
Quand elle a ouvert, j’ai compris tout de suite que quelque chose n’allait pas.
Elle n’était pas tombée.
Elle n’était pas malade.
Mais elle avait ce visage-là.
Celui des jours où l’on tient debout uniquement parce qu’on n’a pas encore trouvé le courage de s’asseoir pour pleurer.
« Je vous ai fait peur ? » elle a demandé.
Je suis resté là, un peu essoufflé de ma propre inquiétude.
« Oui. »
Elle s’est écartée sans rien dire.
Je suis entré.
La télévision était noire.
Éteinte.
Son reflet faisait une tache sombre dans la pièce.
Et c’était ça, au fond, qui me dérangeait le plus.
Ce rectangle muet.
Comme si quelqu’un avait retiré d’un coup la seule voix qui habitait encore l’appartement.
« Elle est tombée en panne ? » j’ai demandé.
Suzanne a hoché la tête.
« D’un seul coup. Cet après-midi. J’ai appuyé partout, mais elle ne veut plus rien savoir. »
Elle essayait de parler légèrement.
Comme on parle d’une ampoule grillée ou d’une bouilloire capricieuse.
Mais sa main, posée sur le dossier du fauteuil, tremblait un peu.
« Et ce soir… » elle a repris. « Ce soir, je me suis dit que ça irait. Que je pouvais bien supporter une soirée de silence. »
Elle a eu un drôle de sourire.
« C’était optimiste. »
Je n’ai pas répondu.
L’appartement était propre comme toujours.
Le plaid plié.
Les coussins bien alignés.
La tasse vide dans l’évier.
Mais quelque chose avait changé.
Sur la petite table, à côté de la photo de mariage, il y avait une enveloppe ouverte.
Et un vieux calendrier de poche.
Suzanne a vu mon regard.
« Aujourd’hui, c’était son anniversaire », elle a dit.
Je n’ai pas eu besoin de demander de qui elle parlait.
Son mari.
Le fauteuil.
Le ronflement qu’elle regrettait encore.
Toute la pièce parlait de lui, même quand elle ne disait rien.
« Quatre-vingt-six ans », elle a ajouté. « Enfin… il les aurait eus. »
Elle s’est assise, lentement.
« C’est idiot, à mon âge, de continuer à compter les anniversaires des morts. »
« Ce n’est pas idiot », j’ai dit.
Elle a haussé les épaules.
« On finit quand même par se sentir un peu ridicule. On survit à quelqu’un, et après on passe ses soirées à faire semblant d’avoir encore des habitudes à deux. »
Je me suis assis en face d’elle.
Sans télé, l’appartement avait un autre bruit.
Le tic-tac de la petite pendule de cuisine.
Le chauffage qui cognait de temps en temps dans les tuyaux.
Et cette façon qu’a le silence de grossir tout ce qu’on essaye de ne pas penser.
Suzanne a regardé l’écran noir.
« Vous allez rire », elle a murmuré, « mais j’ai essayé de laisser la lumière partout. Dans la chambre, dans l’entrée, dans la cuisine. Comme ça, j’avais l’impression qu’il y avait du monde. »
Elle a baissé les yeux.
« Ça n’a pas marché. »
J’ai voulu dire quelque chose de réconfortant.
Une phrase simple.
Qui ne sonne ni faux ni trop grande.
Je n’ai rien trouvé.
Alors j’ai juste demandé :
« Vous avez mangé ? »
Elle a presque souri.
« Une demi-tranche de pain. Je n’avais pas très faim. »
« Alors on va tricher. »
Elle a levé les yeux vers moi.
« Comment ça ? »
« Je rentre deux minutes. Je reviens. Et ce soir, on fait sans la télévision. »
Elle a ouvert la bouche pour protester.
Par politesse.
Par habitude.
Par ce réflexe triste des gens qui ne veulent jamais être une charge.
Mais j’étais déjà dans le couloir.
Je suis revenu avec des œufs, du pain, un morceau de fromage, et le reste d’une tarte aux poireaux que j’avais dans le frigo.
Pas un dîner de fête.
Pas de quoi raconter ça dans un roman.
Juste de quoi remplir un peu la table et empêcher la soirée de s’effondrer sur elle-même.
Suzanne m’a regardé poser les choses sur le plan de travail.
« Vous savez », elle a dit, « René disait toujours qu’on reconnaît les gens corrects à leur manière d’arriver les mains occupées. »
« Alors j’ai encore une marge de progression », j’ai répondu. « J’ai oublié le dessert. »
Elle a eu un petit rire.
Un vrai, cette fois.
Pas long.
Mais vrai.
Pendant qu’elle mettait de l’eau à chauffer, j’ai cherché une bougie dans son tiroir.
Je ne sais pas pourquoi.
Peut-être parce que la lumière du plafonnier était trop blanche.
Trop nue.
Peut-être parce qu’une flamme, même ridicule, donne parfois l’illusion qu’une soirée a un contour.
Suzanne m’a laissé faire.
On a mangé à sa petite table.
Et pour la première fois depuis que je la connaissais, sans bruit de fond.
Pas de film.
Pas de jeu télé.
Pas de présentateur qui parle trop fort.
Seulement nous deux.
Au début, c’était étrange.
On entendait la cuillère contre le bol.
Le pain qu’on rompt.
Le bruit minuscule des gens qui essayent de ne pas déranger le vide.
Puis Suzanne s’est mise à parler.
Pas de son mari, pas tout de suite.
De l’immeuble.
De celui d’avant.
Celui qu’elle avait connu en arrivant ici.
« À l’époque », elle a dit, « les gens entraient encore chez les autres sans envoyer un message trois jours avant. »
Elle a levé un doigt.
« Pas n’importe comment, attention. Mais on frappait, on passait, on déposait un plat, on demandait un tournevis, on venait voir le bébé, on repartait avec une botte de poireaux. »
Je l’ai regardée.
« Ici ? »
« Ici même. »
Elle a désigné le palier.
« Le jeudi, mon mari mettait deux chaises dans le couloir parce qu’on n’avait pas assez de place dans le salon. Madame Vasseur du dessus apportait des œufs durs à la mayonnaise. Le jeune du premier venait avec sa radio. Il n’y avait rien d’extraordinaire. Mais il y avait du bruit de vie. »
Elle a eu un sourire fatigué.
« Et puis les gens sont partis. D’autres sont arrivés. On s’est tous mis à fermer plus fort nos portes. »
Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Peut-être la bougie.
Peut-être l’écran noir.
Peut-être l’idée absurde qu’un appartement pouvait mourir à petit feu si personne n’y riait plus jamais.
Mais j’ai dit :
« On pourrait recommencer. »
Elle a froncé les sourcils.
« Recommencer quoi ? »
« Les jeudis. »
Elle a cru que je plaisantais.
Ça s’est vu à sa façon de me regarder, entre amusement et inquiétude.
« Avec qui ? »
J’ai haussé les épaules.
« On verra. »
« Les gens n’ont pas le temps. »
« Certains, si. »
« Et puis je ne veux pas imposer ma présence. »
Cette phrase-là m’a agacé plus que je ne l’aurais voulu.
Pas contre elle.
Contre tout ce qui l’avait conduite à penser encore ça.
« Suzanne, vous n’êtes pas une présence qu’on impose. Vous êtes une voisine. Ce n’est pas la même chose. »
Elle a baissé les yeux.
Et pendant quelques secondes, elle n’a rien dit.
Puis elle a murmuré :
« Je ne sais plus très bien faire, vous savez. Recevoir. »
« Alors on fera maladroitement. »
Le jeudi suivant, j’ai écrit un mot à la main.
Pas quelque chose de grand.
Pas une invitation officielle.
Juste une feuille glissée près des boîtes aux lettres.
Jeudi, 19 h 30, chez Suzanne, porte entrouverte.
Soupe, thé, vieux biscuits et conversation honnête.
Entrez si vous voulez.
J’ai signé de mon prénom, pour qu’elle ne porte pas toute seule le ridicule si personne ne venait.
Suzanne a failli m’arracher le papier des mains quand je lui ai montré.
« C’est beaucoup trop. »
« C’est exactement assez. »
« Conversation honnête ? Mais enfin, qui écrit ça ? »
« Moi. Et c’est très bien. »
Elle m’a regardé comme on regarde quelqu’un qui n’a pas complètement toute sa raison.
Le jeudi, à 19 h 25, elle avait rangé trois fois la même assiette.
À 19 h 28, elle voulait tout annuler.
À 19 h 31, personne n’était encore là.
À 19 h 32, elle m’a lancé un regard qui disait : vous voyez bien.
À 19 h 34, on a entendu frapper.
C’était Claire, du quatrième.
Je la croisais souvent le matin, pressée, les yeux cernés, avec ses sacs qui lui sciaient les doigts.
Je savais juste qu’elle vivait seule avec sa fille et qu’elle disait bonjour sans jamais s’arrêter.
Elle tenait une boîte en plastique.
« J’ai apporté un gâteau au yaourt », elle a dit. « Enfin… il est un peu tombé au milieu. »
Suzanne s’est redressée d’un coup.
« Un gâteau qui vient est toujours un beau gâteau », elle a répondu.
Claire a souri, timidement.
Puis elle est entrée.
Dix minutes plus tard, Monsieur Bernard du troisième a pointé son nez.
Un grand homme sec qui se plaignait toujours des courants d’air dans l’escalier.
Il a gardé la main sur le chambranle pendant trente secondes, comme s’il pouvait encore faire demi-tour.
« J’ai senti l’odeur du poireau », il a dit. « Je me suis dit que ça valait peut-être le déplacement. »
Suzanne a éclaté de rire.
Et moi, je crois que j’ai senti quelque chose se desserrer dans la pièce.
Le premier jeudi n’a pas été un triomphe.
Personne n’a chanté.
Personne n’a raconté sa vie entière.
Claire a regardé sa montre quatre fois.
Monsieur Bernard a renversé du thé sur sa manche.
Suzanne a oublié le sucre puis s’est excusée cinq fois.
Mais au bout d’une heure, quand Claire a dit qu’elle ne se souvenait plus de la dernière fois où elle avait mangé assise à une vraie table un soir de semaine, il s’est passé quelque chose.
Quelque chose de petit.
Mais solide.
La semaine suivante, Claire est revenue.
Avec sa fille, Inès, dix ans, qui a demandé s’il y aurait encore « la soupe de la dame gentille ».
Monsieur Bernard aussi.
Et cette fois, il a apporté une boîte de petits sablés.
« Ils sont du marché », a-t-il précisé, comme si cela avait de l’importance.
Suzanne, elle, avait ressorti un vieux napperon qu’elle n’utilisait plus.
Je l’ai vue le lisser du plat de la main avant qu’on s’assoie.
Comme si elle remettait un peu d’ordre dans une partie d’elle-même restée fermée trop longtemps.
Au bout d’un mois, les mardis étaient restés à nous deux.
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